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Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
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Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
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dimanche 5 août
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Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
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BILAN 20b : L’impérialisme italien à la conquête de l’Abyssinie
Juin - Juillet 1935 / pp. 662 - 668
10 août 2009 par flo

L’Afrique, ce continent le plus proche de l’Europe qui, dans la vallée du Nil, a donné vie à une des premières civilisations historiques, a été le dernier continent à être complètement exploré et, par après « civilisé », c’est-à-dire pillé par les impérialismes. Encore il y a cent ans, une carte géographique de l’Afrique se présentait avec une grande tache blanche intérieure où l’on pouvait continuer à écrire : « hic sunt leones » ici se trouvent les lions...

Le 19ème siècle (surtout dans sa seconde moitié) fut le siècle du partage de l’« Afrique noire », de sorte que déjà au commencement du 20ème siècle, il ne restait plus d’États indépendants (à part la petite république de Libéria), si ce n’est l’Abyssinie et le Maroc. Le Maroc, qui avait échappé à l’occupation d’une puissance européenne parce que les impérialismes rivaux de France, d’Angleterre et d’Allemagne se heurtaient et s’y neutralisaient, fut occupé pendant et à la suite de la guerre mondiale par la France - avec l’appui de l’Espagne qui n’y joua qu’un rôle secondaire - réalisant ainsi un empire allant de la Méditerranée au fleuve Niger. Mais maintenant, c’est au tour de l’Abyssinie.

* * *

L’Abyssinie (du mot arabe Habesch) ou, comme elle s’intitule officiellement, l’Empire des Ethiopiens (du mot ancien grec signifiant « les figures brûlées »), est un pays qui est limité au nord et à l’est par la colonie italienne de l’Érythrée, la côte française des Somalis et le Somaliland britannique ; au sud par la Somalie italienne et le Kenya britannique et à l’ouest par le Soudan anglo-égyptien. Sa superficie est évaluée à un million 120 000 km2 (Italie 310 000 km2) et d’une population estimée de 9 à 12 millions (Italie 43 millions). De ses habitants 3-4 millions, c’est-à-dire le tiers, sont des Abyssins, 3-4 millions des Gallas, un million des Somalis, etc.

L’Abyssin, race dominante issue d’un croisement de caucasoïdes (Arabes) et de nègres, se rapproche ethnographiquement bien plus du type arabe que du nègre proprement dit, du fait de sa stature moyennement haute, sa figure étroite et allongée, son nez droit et mince.

Les terres cultivées sont peu étendues et les moyens employés arriérés et rudimentaires. Les principaux produits sont dans la région chaude le dourah ou sorgho [1] et, sur les hauts plateaux, le tief ou millet qui forment la base de la nourriture de la population. Mais l’Abyssinie, pays tropical, jouissant à cause de ses altitudes diverses, d’une végétation luxuriante et variée, pourrait devenir un des principaux producteurs - sur les plateaux - de café (dont le nom vient de la région abyssine de Caffa) et - dans les vallées des avants-monts - de coton.

En outre, l’étendue des pâturages naturels sur les hauts plateaux permet d’entretenir de nombreux troupeaux évalués à 10 millions de têtes (boeufs zébus, chevaux, moutons, chèvres, mulets, etc.) et l’élevage représente après l’agriculture la seconde occupation de l’Abyssin.

Le sous-sol est peu connu, mais il doit renfermer des richesses encore inexploitées et même inexplorées ; on connaît des gisements de minerais de cuivre, de fer, de sel gemme, de sel de potassium et on exploite naturellement d’une façon très limitée des mines d’or et surtout de platine.

L’industrie y est, comme on peut le comprendre, presque inexistante : on y trouve seulement quelques ateliers de tissage, des fonderies de fer pour la fabrication des armes et des objets de première nécessité, un peu de tanneries et des selleries (le commerce des peaux a pris depuis la guerre une certaine extension) quelques distilleries et une fabrique de savon.

Le commerce éthiopien consiste surtout dans le colportage. Le commerce extérieur est très limité - au maximum 200 millions de lires. Le chemin de fer de Addis-Abebba, la capitale de l’Abyssinie et Djibouti, dans la Somalie française (qui relie à la mer l’Abyssinie qui ne possède elle-même aucun débouché maritime et qui est une ligne exploitée par une compagnie à capital français d’une longueur de 783 km dont 90 sur territoire français) draine les 80 % du trafic extérieur de l’Abyssinie (30-35 mille tonnes de marchandises importées et 25-30 mille exportées), d’autre part, 15 % se dirige à travers l’Érythrée et 5 % au travers du Soudan et de la Somalie britannique. On exporte des peaux brutes, du café, de l’ivoire, de l’or et du platine ; on y importe surtout des cotonnades - dont le Japon a conquis le marché - des liqueurs, du sucre, etc.

Il s’y trouve en exercice 3 000 km de lignes télégraphiques et 2 200 km de lignes téléphoniques.

* * *

L’Italie est arrivée, avec l’Allemagne, en retard pour le partage de l’Afrique noire (quoique déjà en 1869, au moment de l’ouverture du canal de Suez, la main d’œuvre italienne fut prépondérante dans ce travail comme par après la construction du chemin de fer du Soudan). La compagnie Rubattino, société génoise de bateaux à vapeur, avait acheté sur le littoral de la mer Rouge, un petit territoire dans la baie d’Assab. C’est seulement en 1882, en conséquence du mécontentement général provoqué par l’occupation française de Tunis, qui avec la Tripolitaine (alors théoriquement en possession de la Turquie et occupée par l’Italie en 1911), constituait un des objectifs du capitalisme italien en formation, que le gouvernement italien acheta la concession d’Assab et se mit à l’étendre. Les événements dont la haute Égypte et la Nubie étaient alors le théâtre favorisèrent cette poussée. Ces régions étaient alors en pleine révolte et le puissant empire des Derviches menaçait même l’Égypte où les Anglais venaient de s’installer. L’Angleterre permit à l’Italie de s’installer plus solidement sur le littoral de la mer Rouge avec l’occupation de Massouah (1882). Mais, plus encore que les intérêts contingents de la lutte commune contre l’Empire du Mahdi, l’impérialisme anglais redoutait les appétits de l’impérialisme français qui déjà en 1862 avait occupé Obock sur la mer Rouge et qui pouvait représenter une menace que l’Italie ne pouvait encore être. Mais d’autre part, l’installation de l’Italie à Massouah, qui enlevait à l’Abyssinie toute possibilité de débouché sur la mer, signifiait une raison de conflit entre ces deux pays. Italiens et Abyssins devaient inévitablement entrer en conflit. Après avoir occupé la plaine comprise entre la côte et les premiers escarpements des plateaux, les Italiens s’avancèrent progressivement vers l’intérieur. Le Négus d’alors, Johannès, eut recours aux armes et le ras Aloula détruisit en 1887 à Dogali une colonne italienne. C’était l’époque où le pouvoir en Italie était passé aux mains de Crispi qui fit de l’expansion en Afrique un des axes de sa politique extérieure. Johannès se retira devant les renforts débarqués par l’Italie et en se portant contre les derviches, il fut tué en 1889 à la bataille de Metemnah.

L’Italie profita de l’anarchie qui survint après la mort de Johannès pour regagner le terrain perdu et elle signa avec les tribus voisines des traités par lesquels elles acceptaient le protectorat de l’Italie. Mais avec l’avènement de Ménélik la situation changea. Ménélik, roi du Choa, avait été appuyé par l’Italie qui espérait trouver en lui un souverain disposé à accepter le protectorat italien. L’Italie reconnut donc Ménélik comme Négus, l’aida à vaincre ses rivaux et signa avec lui en 1889 le traité de Ucciali. Par la suite ce traité donna lieu à une curieuse controverse : l’Italie affirmait que le traité contenait le passage suivant : « le roi des Éthiopiens consentait à se servir du roi d’Italie pour toutes les tractations d’affaires avec les autres puissances et gouvernements », c’est-à-dire admettait une suzeraineté italienne. Les éthiopiens par contre affirmaient que le texte en langue amarique signifiait « pourrait demander l’aide de l’Italie ». En tous cas, on connaît bien la conclusion de cette première aventure africaine : à la bataille d’Adoua l’armée italienne fut détruite avec la perte de 10 000 hommes et de son artillerie - une des plus grandes défaites coloniales d’avant la guerre - et par la convention d’Addis-Abebba, en octobre 1896, l’Italie reconnut l’indépendance de l’Abyssinie. Ainsi sombra la mégalomanie de Crispi et le rêve impérial du roi Umberto qui aurait, dit-on, déjà préparé la frappe d’une monnaie impériale. On ne doit pas oublier le rôle du prolétariat italien exigeant la fin de cette guerre, arrivant jusqu’à faire sauter les rails pour empêcher le départ des soldats.

Ménélik ne fut pas seulement le sauveteur de l’indépendance de l’Abyssinie contre l’Italie, mais en conquérant l’Ogadem, les pays de Gallas et de Caffa, il établit son pouvoir sur tout le haut plateau éthiopien et élargit ses frontières du Nil bleu jusqu’au lac Rodolphe. Ménélik réussit aussi à imposer son pouvoir sur les ras et à créer l’unité organique de l’Éthiopie. Quand l’empereur Ménélik mourut en 1913 son petit-fils Lidj-Jassou lui succéda. Mais il fut accusé de favoriser les Mahométans, c’est-à-dire les populations récemment annexées par Ménélik qui était de cette religion - d’autre part l’Entente noua des intrigues contre lui craignant que le Négus ne fasse entrer l’Abyssinie en guerre aux côtés des Empires Centraux. Le clergé est très puissant en Éthiopie. La religion des Abyssins est (depuis le 4ème siècle) chrétienne de rite copte. À la tête du clergé se trouve un évêque principal - investi par le patriarche copte d’Alexandrie - et qui s’appelle « Aboune ». L’Église copte compte en Abyssinie 100 000 prêtres et moines et elle possède à peu près un tiers des terres.

L’Aboune déclara donc détrôner le Négus et la fille de Ménélik. Zeidoutou fut proclamée en 1917 impératrice avec pour régent et prince héritier le ras Taffari, lle fils du ras Makonnen, le « héros » de Adoua. Taffari « associé » au trône en 1928 devint définitivement Négus en 1930, à la mort de l’impératrice.

Comme avec Ménélik, également avec Taffari, l’Italie flirta au début avec le nouveau Négus. Elle appuya en 1923 l’entrée de l’Éthiopie dans le Société des nations, malgré l’opposition de l’Angleterre. En 1924 Taffari fut reçu avec tous les honneurs en Italie. Et en 1927, le duc de Abrouzzi rendit visite au Négus au nom du roi d’Italie. C’était l’époque des cadeaux de tanks, d’avions...

Finalement, en 1928, un traité fut signé, dit d’amitié et de réciprocité. Il devait durer 60 années ; sept années sont passées depuis cette date et nous sommes... devant une guerre.

Aujourd’hui, l’Italie accuse l’Éthiopie de n’avoir pas rempli les conditions qui furent à la base de son adhésion à la S.D.N. :

Primo, le Négus n’a pas réussi à consolider son pouvoir sur tout le pays dont on ne connaît pas même les frontières exactes. (On pourrait ajouter qu’il n’a pas le droit de siéger à Genève puisque l’Éthiopie est le seul pays au monde qui n’ait ni dettes intérieures ni extérieures ; qu’il n’a jamais émis d’emprunt plus ou moins forcé, qu’il y circule seulement de l’or et de l’argent comme monnaie et non des billets de banques, que l’on n’y connaît par conséquent ni inflation, ni dévaluation comme dans tous les pays qui se respectent...) En tous cas, il s’agit d’une intrusion manifeste dans les affaires intérieures d’un pays alors que le fascisme italien est d’une grande susceptibilité quand il s’agit de lui-même.

Secundo, le fait relatif à la survivance de l’esclavage en Éthiopie, argument sur lequel nous reviendrons par la suite.

Tertio, de n’avoir pas tenu ses engagements au sujet de la limitation des importations d’armes. Cette troisième accusation est tout à fait ridicule à une époque où tous les pays s’arment à outrance et où l’Éthiopie fait la même chose sachant avoir affaire à l’impérialisme italien actuel qui n’a jamais caché son désir de laver « la honte » de Adoua. Seulement, pour le malheur de l’Éthiopie sa « course aux armements » ne peut s’effectuer qu’au travers d’achats indirects et limités d’armes et autres objets indispensables à la guerre, dans les autres pays.

Mais d’autres griefs beaucoup plus substantiels se font jour pour qui suit la campagne effectuée par la presse fasciste. En dépit des traités de commerce et du traité d’amitié et de collaboration de 1928, l’Italie se plaint de n’avoir rien obtenu. En 1906, elle avait déjà demandé une douane unique mais elle ne l’obtint que treize années après. Quand, par contre, la France obtint tout de suite un droit d’entrée uniforme. On lui a refusé le droit de construire le chemin de fer Setil-Godar et on lui a même refusé la permission de construire une route accessible aux camions à Assab-Dessié pour laquelle l’autorisation avait déjà été donnée. Par contre, une compagnie anglaise obtint tout de suite la permission de construire un chemin de fer de Gambela à la frontière du Soudan et, ces jours derniers, un accord vient d’être conclu au sujet du lac Tana entre l’Égypte, c’est-à-dire l’Angleterre, et l’Éthiopie.

Les Français ont obtenu, de leur côté, des concessions sur les mines d’or et de platine.

Tous ces faits peuvent être vrais, mais la raison en est que les impérialismes français et anglais représentent, pour le moment du moins, un danger moindre que l’Italie pour l’Éthiopie. Et, naturellement, celle-ci regarde avec méfiance toutes les propositions de l’Italie et cherche à empêcher sa pénétration dans le pays.

* * *

L’empereur d’Éthiopie - qui s’appelle « Negus nagest » ou « Roi des Rois » - exerçait le pouvoir absolu jusqu’en juillet 1931, quand il octroya à son peuple la Constitution avec Parlement et toute la comédie représentative.

L’empereur nomme les chefs des différentes régions - l’État est composé par la réunion des anciens royaumes abyssins du Choa, Tigré, etc., avec les territoires, surtout Gallas, conquis par Ménélik - il a le pouvoir judiciaire suprême et sous sa dépendance directe « l’armée de la couronne ». Les gouverneurs, qui s’appellent généralement « ras », jouissent dans leur région de tous les pouvoirs civils, judiciaires (sauf celui de condamner à mort qui est réservé exclusivement à l’empereur) et fiscal. Le fait de leur nomination par l’empereur n’exclut pas que dans quelques régions les pouvoirs ne sont pas transmis par hérédité et dans ce cas l’investiture n’est rien d’autre que la consécration d’un fait établi.

Il n’existe pas une administration fiscale pour tout l’empire, chaque région se règle à sa façon. On n’y trouve donc aucun bilan d’État, ni même - si ce n’est depuis peu de temps - de distinction entre Trésor public et cassette privée de l’empereur et des ras.

Cette réglementation fiscale se base sur le décime des cultivateurs et sur une pléiade d’obligations de tout genre qui crée en Abyssinie comme ailleurs une classe d’exploiteurs et d’exploités.

La base du système de la propriété foncière en Éthiopie, du moins dans la région septentrionale, est assise sur la propriété collective du sol, par village (« res »), lequel effectue des répartitions périodiques des terres (dont la durée de temps varie avec le type d’agriculture) entre les chefs de famille qui jouissent des produits du travail à l’exception d’un tantième fixé pour chaque économie et versé par le village comme tribut. Mais à côté de cette survivance pré-capitaliste se renforce la propriété individuelle des seigneurs fonciers et particulièrement nombreuses sont les terres privées de l’empereur (qui correspondent aux terres domaniales de nos pays) et qui sont données comme « fiefs » aux favoris et surtout à l’Église.

Les terres des récentes conquêtes, par exemple celles de Harrar et du pays de Galla sont également propriété de l’empereur. Ménélik fixa sur ces terres conquises des colonies militaires de soldats du Choa qui reçurent de la terre et des paysans allogènes (Gabbars) qui devaient les entretenir, eux et leurs descendants.

Il s’agit donc d’une sorte de servage de la glèbe - nommée encore aujourd’hui Gabbars - « taillable et corvéable à merci » comme leurs frères du moyen-âge, mais qui ne sont pas esclaves parce que libres de posséder. Ils sont seulement redevables d’un travail obligatoire. Mais il existe aussi en Éthiopie un véritable esclavage domestique, une traite qui se pratique surtout avec l’Arabie.

Avant tout il convient de noter que l’esclavage n’est pas la triste prérogative de l’Éthiopie seule ; il subsiste dans la république de Liberia, l’autre état indépendant de l’Afrique et membre de la S.D.N. et dans beaucoup d’autres régions de l’Afrique (par exemple le Soudan), où flottent les drapeaux britanniques ou français, dans l’Asie particulièrement en Arabie et dans quelques endroits de l’Amérique. D’ailleurs, si l’on voulait examiner le problème d’un point de vue de classe on pourrait ajouter comme une forme déguisée d’un vrai esclavage, le travail forcé ou obligatoire ou par contrat à longue durée que les impérialismes hégémoniques, aussi la Belgique et les Pays-Bas, pratiquent dans leurs colonies envers les populations indigènes, sans parler de l’esclavage économique du prolétariat dans les différentes métropoles.

Dans le passé on achetait un esclave pour 100 francs et une esclave pour 500. Les femmes coûtaient davantage car les enfants appartenaient au maître de l’esclave. La vente se faisait au marché du samedi, avec celle des mulets et des boeufs. Déjà en 1905, Ménélik avait aboli, du moins sur le papier l’esclavage.

A l’entrée de l’Éthiopie dans la Société des Nations on lui imposa la clause de l’abolition graduelle de l’esclavage domestique, pour ne pas bouleverser complètement les conditions économiques sur lesquelles repose la royauté abyssine, en une période de 60 années. En 1924, Taffari alors héritier du trône promulgua un édit dans lequel, après avoir confirmé les édits précédents contre la traite, il proclamait l’abolition partielle de l’esclavage. Aucun esclave nouveau ne pouvait dorénavant exister. Une partie des esclaves existants recouvraient leur liberté en commençant par les fils aînés d’esclaves qui devenaient libres et tous ceux qui s’enrôlaient dans l’armée éthiopienne. Pour ceux qui restaient encore à l’état d’esclaves on assurait un traitement « humain ». Par après en 1928, Taffari devenu Négus renouvela son édit contre l’esclavage et prescrit la graduelle transformation des obligations des « gabbars » en journées de travail obligatoires. En 1931, une nouvelle loi fut adoptée par laquelle les esclaves devenaient ipso facto libres à la mort de leur maître et en 1932 fut aboli le « Gabbars ».

Il est difficile d’évaluer le nombre d’esclaves qui existent encore aujourd’hui en Éthiopie. Mais, certes, le chiffre de 2 millions que donne la presse fasciste est extrêmement exagéré et fait partie de la préparation idéologique de l’atmosphère de guerre.

À cette campagne de bourrage de crânes sur l’esclavage en Éthiopie découvert aujourd’hui par le fascisme, s’ajoute une campagne qui veut montrer l’empereur d’Abyssinie comme le chef d’un vaste mouvement anti-européen en Afrique qui fait le pendant à la campagne contre le danger communiste que le Japon a brandi pour justifier ses rapines en Mandchourie.

Un rapport sensationnel de la Société Géographique Italienne affirme que tous les mouvements xénophobes qui se sont vérifiés ces dernières années dans les colonies anglaises, françaises, portugaises ou belges, que toutes les révoltes contre l’oppresseur blanc, sont dus à la main noire du Négus d’Abyssinie.

Un danger « noir » ayant à sa tête le Négus comme si vraiment il ne suffisait pas du « danger jaune » de bonne mémoire.

En réalité, l’Éthiopie cherche à se rapprocher des puissances musulmanes du Proche Orient - on ne doit pas oublier qu’en Éthiopie existe, comme nous avons vu, 4 millions au moins de musulmans : Gallas, Somalis, Dankalis. Déjà, en 1924, Taffari alors régent chercha un accord avec la Turquie, en 1932-34 des missions abyssines furent envoyées dans les royaumes arabes du Yémen et du Hedjas ; cette année une nouvelle mission a visité ces pays et ensuite à nouveau la Turquie qui ces jours-ci a installé une Ambassade en Éthiopie. Le fascisme italien se scandalise comme d’une provocation de la part du Négus quand il se rallie au système des alliances pratiqué par tous les pays du monde et dont l’Europe montre le plus frappant exemple en prévision de la guerre mondiale.

* * *

La guerre contre l’Abyssinie se fera donc en septembre, à la fin de la saison des pluies.

À ce propos on doit tout de suite prendre position contre la tendance, plus ou moins de bonne foi, qui fait croire à la possibilité d’une défaite militaire de l’Italie du type de celle d’Adoua et qui ferait sombrer le régime abhorré du fascisme.

La campagne militaire en Éthiopie ne consistera pas dans un développement stratégique qui trouvera son dénouement tactique dans une bataille d’envergure. Si Napoléon pouvait encore gagner des campagnes « avec les jambes de ses soldats », la guerre d’aujourd’hui se gagne uniquement avec la supériorité des moyens techniques dont on dispose. Et à ce propos l’Éthiopie se trouve dans une situation d’infériorité manifeste.

L’armée éthiopienne est formée par la force armée de l’empereur, « l’armée de la couronne », et par l’armée irrégulière formée par les corps que les différents ras entretiennent selon leur puissance et leurs intérêts particuliers et qui en cas de guerre doivent être mis à la disposition de l’empereur.

Il s’agit, en temps de paix, ou bien de volontaires - par exemple, comme nous l’avons déjà vu, des esclaves pour acquérir leur liberté - ou de soldats-propriétaires qui, ayant reçu des terres et des gabbars, ont contracté des obligations militaires à vie envers l’empereur.

En tout 3 à 500 000 soldats dont 100 000 possèdent des fusils modernes et tout au plus 15 000 sont bien équipés. Le reste possède seulement des fusils de vieux modèle. L’armée abyssine possède très peu d’artillerie et tout au plus 200 mitrailleuses dont quelques-unes anti-aériennes. Depuis 1929, l’Abyssinie possède aussi une escadrille d’avions - quelques dizaines d’appareils - avec des instructeurs français, comme d’autre part elle a des instructeurs belges pour l’armée et des instructeurs suédois pour l’école militaire récemment fondée.

En cas de guerre, tous les propriétaires du sol doivent s’armer - l’appel (« chétif ») menace, en effet, de confiscation des terres les réfractaires et on pourrait compter 2 hommes en état de se battre pour 10 habitants, ce qui signifierait deux millions de combattants.

Mais il ne s’agit pas seulement d’avoir des hommes, il s’agit surtout de les armer et comme nous l’avons vu l’Éthiopie manque complètement d’industrie qui peut se transformer en industrie de guerre comme dans les pays capitalistes. Pour ce qui regarde la célèbre cavalerie de Gallas et de Somalis qui a joué un grand rôle dans les guerres du passé, on sait très bien qu’aujourd’hui le « cheval d’acier » s’est substitué au « cheval de chair » et que l’avion est l’arme de l’exploration et les chars d’assaut l’arme du défoncement.

Avec la supériorité écrasante de son aviation l’Italie évitera toute surprise et pourra disperser avec le bombardement aérien toute tentative de regroupement des forces ennemies.

L’armée italienne avancera méthodiquement des deux frontières à la fois : de la Somalie et de l’Érythrée, avec l’aide de la flotte qui empêchera toute contrebande d’armes dans la mer Rouge, en construisant au fur et à mesure des routes pour camions et des chemins de fer stratégiques. Déjà maintenant sont envoyés une grande quantité d’ouvriers en Afrique orientale en même temps que des envois de troupes.

Une fois occupés les points stratégiques, le fascisme voudra réduire à néant la possibilité de cette guerre de guérillas qui caractérise les guerres coloniales et qui consiste dans l’attaque de postes isolés et dans l’empêchement du ravitaillement. Celui-ci sera fait par voie d’air d’une façon plus rapide et plus sûre. Il faudra aussi envisager la possibilité de camps de concentration et de déportation de populations des points stratégiques dans les autres régions comme ce fut le cas en Tripolitaine.

Mais si nous donnons une appréciation si optimiste des possibilités militaires d’une campagne en Éthiopie, cela ne signifie pas qu’elle ne présente pas des difficultés très graves et surtout qu’elle ne renferme pas des inconnues qui peuvent bouleverser la situation.

Avant tout, le problème financier : l’Italie a déjà dépensé 2 milliards et la guerre n’a pas encore commencé. Deuxièmement, le climat et les maladies tropicales qui décimeront le corps expéditionnaire beaucoup plus que le feu ennemi. Tertio, les complications de caractère international sans exclure les inévitables répercussions dans le pays contre une campagne impopulaire, quoiqu’en dise la presse fasciste. L’aventure africaine oblige le fascisme pour la « sécurité du Brenner » et pour sa politique en Autriche et dans l’Europe Centrale à tout un bouleversement de sa politique d’alliances dont on voit déjà les signes précurseurs.

Problèmes d’une grande complexité que l’on ne peut qu’énoncer parce que nécessitant chacun un développement spécial. Nous n’examinerons ici que le problème du Lac Tana qui donne son origine aux sources du Nil bleu, le facteur de la richesse du coton et qui oppose actuellement l’impérialisme italien et anglais.

* * *

Le sort de l’Éthiopie est lié indissolublement à celui du Soudan et de l’Égypte en conséquence d’une réalité géographique insupprimable : le maître de la région des eaux du Nil est destiné à dominer infailliblement toute la vallée. Or, les sources du Nil, comme on le sait, se trouvent dans leur plus grande partie en Éthiopie.

Le Négus Johannès avait dû déjà en 1872-75 et 76 repousser trois expéditions des Égyptiens tendant à reconquérir ce qu’on appelait le « château d’eau ». Et l’Angleterre qui en 1868 avait fait une guerre contre l’Abyssinie, laquelle se termina avec la défaite et le suicide du Négus Théodoros, après avoir, en 1882, occupé l’Égypte aurait certainement répété sa tentative si l’Empire puissant du Mahdi n’avait créé dans la haute Égypte et au Soudan une barrière infranchissable. Mais avec des traités, surtout en 1891-94, l’Angleterre put s’assurer une pleine liberté d’action sur le Nil. C’était l’époque où la vallée du Nil était convoitée par l’impérialisme français, s’appuyant sur Ménélik auquel, par la convention d’Addis-Abéba de 1897, on garantissait son établissement sur le Nil blanc, alors que la France obtenait le droit de construction du chemin de fer de Djibouti.

Mais l’Angleterre, qui venait d’achever la déroute finale des successeurs du Mahdi, s’opposa énergiquement à cette convention et avec la menace de guerre, obligea la France à reculer (incident de Fachoda 1898).

Depuis lors l’Angleterre détermina la « politique du Nil », dont elle se proclama l’unique arbitre. C’est donc à ce point de vue que l’on doit juger toute l’histoire des événements ultérieurs.

Le cours du Nil blanc tout entier est acquis à l’Angleterre, mais il n’en est pas de même du Nil bleu qui prend sa source sur le massif d’Éthiopie autour du lac Tana qui contribue en grande partie à la culture du coton dont l’Angleterre est si avare.

Le Traité de 1902 avec Ménélik garantissait à l’Angleterre le fait que l’Abyssinie ne permettrait pas de construire ou faire construire sur le Nil bleu et sur le lac Tana des ouvrages hydrauliques d’aucune espèce (sauf avec accord préventif de l’Angleterre) pouvant détourner le cours des eaux du Nil qui irriguent le Soudan et l’Égypte.

La convention tripartite Angleterre, France, Italie de 1906 qui se présentait comme une tentative de supprimer les antagonismes et d’harmoniser les intérêts contrastant des trois larrons qui entourent l’Abyssinie (elle fut établie en dehors de toute participation du pays intéressé) contient un préambule hypocrite sur l’intégrité de l’Éthiopie et sur la non immixtion dans les affaires intérieures de ce pays. Mais elle envisage surtout les intérêts de l’Angleterre dans le bassin du Nil en ce qui concerne la réglementation des eaux de ce fleuve et de ses affluents, les intérêts de l’Italie en Érythrée et Benadir et de la France à Djibouti.

Cette convention, comme on sait, n’eut pas d’effet surtout pour ce qui concerne le projet de chemin de fer reliant l’Érythrée à la Somalie, mais elle confirma les droits de l’Angleterre sur les eaux que le Nil bleu conduit de l’Abyssinie en Égypte et qui forment la vallée si fertile et riche de coton du Nil.

Mais il ne s’agit pas seulement du système fluvial du Soudan et de l’Égypte qui trouve son pivot dans les eaux du lac Tana, amis aussi de la continuité de la politique anglaise en Afrique orientale qui se concrétise dans les deux pôles : Le Caire - Le Cap.

La tension anglo-italienne s’est accentuée ces derniers temps : la presse des deux pays s’est abandonnée à d’âpres polémiques. On a parlé de la fermeture du canal de Suez, ce qui en pratique ne signifierait rien d’autre que la déclaration de guerre. Le problème fondamental est le suivant : l’Angleterre qui - comme nous l’avons déjà vu - en 1898 pour l’incident de Fachoda ne manqua pas de menacer la France de la guerre, laissera-t-elle aujourd’hui impunément l’impérialisme italien menacer la clé de la prospérité de l’Égypte et la « voie des Indes » ?

Tout cela dépend du point de maturité de la conflagration mondiale qui réglera la nouvelle répartition des colonies bien plus qu’une conquête isolée de la part d’un impérialisme. Et l’Italie pourrait bien, en cas de conquête immédiate - après la saison des pluies - de l’Éthiopie perdre dans la conflagration mondiale le butin préalablement volé.

Il est certain qu’il ne peut être question pour nous de proclamer la nécessité de soutenir l’indépendance de l’Abyssinie, le Négus Taffari contre Mussolini, pas plus d’ailleurs que nous ne soutenons la bourgeoisie de pays arriérés (Chine) dans ses « tentatives » d’indépendance nationale, pas plus que nous ne soutenons les bourreaux démocratiques ou les assassins fascistes. C’est le prolétariat des métropoles, dans ce cas le prolétariat italien, qui peut tirer les populations abyssines du servage, de l’esclavage, abattre le féodalisme primitif et ses castes et il ne peut le faire qu’en assénant des coups meurtriers au fascisme, en jetant bas la domination capitaliste, en luttant sur le plan international contre tout système d’oppression de classes, en arborant le drapeau de la révolution mondiale dans tous les pays, y compris les colonies où seul il peut introduire une industrialisation basée sur l’assouvissement des besoins et tirer des peuplades arriérées de la barbarie vers le communisme.

GATTO MAMMONE

[1] Sorte de blé originaire d’Afrique et des Indes.

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  270. BILAN 39c : Lénine - Luxemburg - Liebknecht
  271. BILAN 39d : À propos d’un anniversaire
  272. BILAN 39e : Sous le signe de la constitution « la plus démocratique du monde » on extermine en URSS la génération d’Octobre
  273. BILAN 39f : Nos divergences avec le camarade Hennaut
  274. BILAN 39g : Le Marxisme n’est pas de la littérature Camarade Victor Serge !
  275. BILAN 39h : Que faire ? Retourner au Parti Communiste, Messieurs !
  276. BILAN 40a : Premier Mai 1937
  277. BILAN 40b : La France « libre, forte et heureuse » assassine les prolétaires
  278. BILAN 41a : Plomb, Mitraille, Prison
  279. BILAN 41b : Quand les bourreaux parlent... Le discours de Staline
  280. BILAN 41f : Antonio Gramsci - Camillo Berneri
  281. BILAN 41g : Bilan en danger - La vie de Bilan
  282. BILAN 42a : La répression en Espagne et en Russie
  283. BILAN 42f : Antonio Gramsci
  284. BILAN 43a : Pour la solidarité de classe à toutes les victimes de la guerre d’Espagne
  285. BILAN 43b : Du travail et du pain
  286. BILAN 43c : Andrés Nin assassiné ?
  287. BILAN 43d : Les bourreaux soviétiques à l’oeuvre
  288. BILAN 43e : À propos de quelques élucubrations trotskistes
  289. BILAN 43f : Le Comité national de la C.G.T.
  290. BILAN 43g : L’évolution des évènements d’Espagne
  291. BILAN 43h : Le Front Populaire
  292. BILAN 43i : Pour le Bureau International des fractions communistes de gauche
  293. BILAN 43j : L’impérialisme japonais à la conquête de la Chine
  294. BILAN 43k : Documentation internationale
  295. BILAN 43l : La vie de Bilan
  296. BILAN 44a : Lettre ouverte au Centre pour la IVe Internationale et au Parti Socialiste Révolutionnaire de Belgique
  297. BILAN 44b : À bas le carnage impérialiste en Chine
  298. BILAN 44c : Le capitalisme passe à l’attaque « La France aux Français »
  299. BILAN 44d : La guerre impérialiste d’Espagne et le massacre des mineurs asturiens
  300. BILAN 44e : Le monde arabe en ébullition
  301. BILAN 44f : Marxisme et Dogmatisme
  302. BILAN 44g : Et Calligaris ?
  303. BILAN 45a : Pour le XXème anniversaire de la Révolution d’Octobre
  304. BILAN 45b : Le front populaire continue
  305. BILAN 45c : Le droit au soulèvement armé
  306. BILAN 46a : "Bilan" disparaît
  307. BILAN 46e : Un grand renégat à la queue de paon : Léon Trotsky
  308. BILAN 46g : Écho à l’étude de la période de transition
  309. BILAN 46h : "Octobre" bulletin mensuel du Bureau International des Fractions de Gauche