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lundi 5 novembre 2018
   
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« Lutte de Classe » (GLAT) - Série complète !
samedi 27 octobre
La couverture chronologique de la revue du GLAT, Lutte de Classe, a été considérablement étendue (premier numéro de mars 1964) et comprend maintenant un renvoi sur une version numérisée des 128 numéros !
Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
Premiers scans des Cahiers du Communisme de Conseil
dimanche 5 août
Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
Derniers numéros de la revue Communisme
dimanche 5 août
Les numéros 6, 8, 9 et 15 qui manquaient jusque là ont été ajoutés au sommaire général de la revue « Communisme » (1937-1939). Bonnes lectures !
Mise à jour sommaires GLAT
samedi 11 février
Le sommaire général de la revue du GLAT, Lutte de Classe vient d’être encore étendu. Merci de signaler manques ou corrections.
Sur le Web
Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
La Révolution prolétarienne
Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
La Bataille socialiste
Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
MARX 18h : Un communard oublié : Jules Andrieu pédagogue
Louis JANOVER - Avril - Mai 1976 / pp. 979 - 990
25 avril 2010 par efrahem

Je me bornai donc à m’instruire et à instruire les autres, à instaurer, en plein Empire, la République en moi, chez moi et à la faire doucement rayonner.

Jules ANDRIEU.

Avertissement

Si l’on songe au nombre de manifestations et de publications littéraires de tout ordre - et, en fin de compte, d’une portée très limitée - qui ont marqué l’anniversaire du centenaire de la Commune, on peut s’étonner du peu d’intérêt témoigné tant par les spécialistes que par les militants politiques pour l’œuvre de Jules Andrieu. Les Notes pour servir à l’histoire de la Commune en 1871 (Payot, 1971) sont, en effet, le seul document exhumé à cette occasion qui éclaire d’un jour nouveau cet événement en permettant au chercheur de plonger ses regards à l’intérieur même de l’œuvre gouvernementale et administrative accomplie par les Communards, partant de démonter les rouages de ce « gouvernement du peuple » offert depuis cent ans à l’exécration ou à l’adoration des foules. Cette indifférence s’explique sans doute par l’absence dans ces Notes de tout pathos révolutionnaire propre à flatter les passions idéologiques que la commémoration de cette « défaite glorieuse » ne pouvait manquer de soulever ; ce témoignage d’une apparente froideur prend plus souvent l’allure d’un réquisitoire, voire d’une accusation, que la forme de la célébration. Un tel ton sonnait mal aux oreilles d’un lecteur davantage attiré par les descriptions de la geste héroïque que par le tableau du labeur quasi anonyme d’un employé tout entier absorbé par la marche des affaires quotidiennes et par le souci d’assurer à Paris les moyens nécessaires pour survivre et pour ne pas être totalement paralysée par l’arrêt de tous les services publics. Placé ainsi au cœur de la machine administrative, Jules Andrieu était mieux que quiconque à même d’en observer les défauts et de proposer des remèdes. C’est pourquoi ces Notes sont avant tout un effort de réflexion pour comprendre les vices de fonctionnement de la Commune qui expliquent, selon lui, les échecs et la catastrophe finale, du moins en partie. Œuvre non militante s’il en fut, puisque écrite en dehors de toute préoccupation partisane, elle ne pouvait que déplaire à tous les partis ; en fait, ce refus de participer aux affrontements politiques, qui n’a nullement empêché Andrieu de s’affilier à l’Internationale et de se ranger par la suite aux côtés de la Minorité, prolonge une décision prise antérieurement à son adhésion au mouvement communaliste, au moment où l’auteur a dessiné le plan d’un enseignement intégral et ouvert une école pour le mettre à exécution ; cette éducation préalable était indispensable, selon lui, pour préparer le peuple à la tâche de régénération sociale qu’il aurait à accomplir et qu’il devait aborder avec tous les éléments intellectuels et moraux nécessaires pour la mener à bien.

Ce plan d’enseignement s’inscrit dans la lignée des utopies créatrices du XIXe siècle qui toutes font de l’éducation la pierre angulaire du projet de transformation sociale. L’idée maîtresse de Jules Andrieu, « c’est la connexion nécessaire de ces deux sciences : l’histoire et la philosophie. La première n’est valable qu’à condition de chercher l’enchaînement des faits dans l’étude des idées qui fait l’objet de la seconde, et la seconde n’occupe qu’un point de l’espace et du temps, si on ne relie ses transformations aux phases de la vie de l’homme, de la terre et aussi de l’univers. La philosophie de l’histoire et l’histoire de la philosophie, quand on leur donne leur importance légitime, ne peuvent être distraites l’une de l’autre et constituent, par leur union, toute la science de l’homme (...). Il n’est pour l’homme qu’une science : la science de l’homme examiné dans ses rapports avec lui-même et avec le reste de la nature » (Philosophie et Morale, Paris, 1867, p. 6). Ainsi, la philosophie a pour tâche d’« édifier sur la base expérimentale la science des sciences, l’étude théorique et pratique de la vie » (op. cit., p. 20). L’article « Démopédie », que nous reproduisons d’après le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, montre quelle place Jules Andrieu attribuait à cette « science de l’homme » dans l’œuvre d’éducation qu’il avait entreprise pour aider à la naissance de l’« homme social », c’est-à-dire de l’individu ayant développé toutes ses facultés créatrices en harmonie avec la société et la nature. Car il est clair que la démarche de Jules Andrieu se déploie dans tous les domaines, puisqu’il s’intéressera lui-même autant à la philosophie qu’à la philologie, la poésie populaire et l’ésotérisme, en apportant dans ses études une marque originale qui fait de lui autre chose qu’un simple vulgarisateur : sa rencontre avec Verlaine, employé à l’Hôtel de Ville, puis à Londres avec Rimbaud (cf. lettre de Rimbaud à Verlaine, Londres, 7 juillet 1873), l’appel en sa faveur signé par le poète et utopiste William Morris (dont on peut supposer, en raison de la communauté de pensée et des préoccupations communes, qu’il noua d’autres liens avec l’exilé) prennent à cet égard valeur de symbole.

Georges Duveau a su percer mieux que quiconque la profonde originalité que ce penseur aux multiples facettes dissimulait sous des allures volontairement effacées.

« Une autre collection, l’Ecole mutuelle, cours complet d’éducation populaire, mérite aussi d’être citée ; elle se présente sous le même format, sous le même aspect que la collection de la Bibliothèque Utile, mais son ton est sensiblement différent. Nous ne sommes plus en compagnie des gens du National, des modérés de Quarante-huit ; nous avons affaire à des iconoclastes plus agressifs. L’un d’eux, Jules Andrieu, offre un type intéressant de propagandiste et de pédagogue. Nous étudierons, dans un outre ouvrage, l’idéologie de Jules Andrieu, mais nous voulons ici évoquer cette physionomie apparemment terne et pourtant destinée à jouer un rôle important dans l’éducation des ouvriers. Les ouvrages d’histoire et de morale qu’Andrieu publie dans la collections de l’Ecole mutuelle s’écartent des chemins battus ; ils témoignent d’un grand souci de renouvellement ; ils font, à certaines pages, pressentir Nietzsche. Andrieu, professeur, puis employé à l’Hôtel de Ville, sera, en 1871, membre de la Commune. Il mène, sous le Second Empire, une terne existence de bureaucrate, mais il suit avec tendresse le développement intellectuel du relieur Varlin. L’image à la fois lumineuse et tragique de Varlin dissimule celle d’Andrieu. Mais qui veut comprendre pourquoi tant d’ouvriers, dans les chambres syndical ou ou dans les réunions de l’Internationale, font preuve d’une culture au premier abord étonnante, doit songer à ces éducateurs qui sont d’apparence un peu grise et qui, pourtant, se cherchent dans le peuple des disciples, des jeunes gens à initier. Le cas d’Andrieu est, à cet égard, caractéristique » (La vie ouvrière en France sous le Second Empire, Paris, 1946, p. 457 sq.).

Non moins révélateur de l’absence de toute communication intellectuelle dans les milieux dits de gauche est le refus systématique des spécialistes et des discoureurs narcissiques à la mode de répondre à l’appel du discours classique d’un Jules Andrieu.

L. JANOVER.

* * *

DÉMOPÉDIE s. f. (dé-mo-pé-dî - du grec dêmos, peuple ; paideia, éducation). Néol. Art d’instruire le peuple.

-  ENCYCL. La démopédie est non-seulement l’instruction du peuple, mais surtout et bien plus son éducation. On trouvera à INSTRUCTION (gratuite et obligatoire) les renseignements qui concernent la première branche de la démopédie ; ici c’est principalement de l’éducation du peuple qu’il s’agit. Le sujet, abordé en Allemagne par les chefs du Volkspartei, a été effleuré en France par quelques honnêtes esprits du protestantisme, par M. Ad. Schæffer, par exemple, qui a composé un livre excellent à consulter : De l’influence de Luther sur l’éducation du peuple ; mais l’école socialiste seule paraît avoir creusé à fond cette question capitale dans le pays du suffrage universel. Il serait injuste d’oublier les efforts des phalanstériens pour rendre le travail attrayant. C’est en effet une des conditions du problème de l’éducation du peuple : dans une société bien organisée, le travail ne doit pas être une servitude, mais au contraire résulter du besoin ressenti par chacun d’exercer ses forces. Pour traiter méthodiquement un pareil sujet, il convient d’abord de déterminer ce que c’est que l’éducation et ce que c’est que le peuple. Il faut ensuite faire le procès à chaque classe en lui prouvant qu’elle n’est pas éduquée. Cela prouvé, on pourra reconnaître, dans le spectacle du monde, tous les actes et toutes les scènes d’un effet spécialement démoralisant, et il sera possible de proposer à l’initiative de chacun les réformes les plus urgentes.

Il ne fera jamais de progrès en démopédie, celui qui, riche, célèbre ou puissant, ne croit pas faire partie du peuple ; celui qui pense que certaines idées, certaines habitudes sont bonnes pour lui et mauvaises pour le peuple ; celui, en un mot, qui définit le peuple à peu près comme M. Thiers : une vile multitude avec laquelle il a malheureusement de commun l’air et le soleil. Par contre, cet autre qui fait une aristocratie du ruisseau, qui glorifie l’ignorance, qui flatte la masse parce qu’elle est légion, ne comprend pas un mot de plus à la démopédie que le premier. Au fond ces deux hommes sont identiques ; leur moyen de parvenir seul diffère. La preuve en est que souvent un même homme se charge de jouer les deux rôles. On trouve dans Salluste un de ces types de démagogues de vingt ans qui à soixante écriront la lettre à César.

Qu’est-ce donc que le peuple ? C’est nous tous en tant que vivant sous le même ciel, soumis aux mêmes lois et remplissant dans la société des fonctions diverses, mais d’une égale nécessité. Chacun de nous, qui pris séparément a sa physionomie propre, aide à former une personnalité collective, qui a une physionomie générale portant les empreintes du pays, de la nation, des mœurs et de l’énergie commune. Là où il y a castes, il n’y a pas de peuple, puisque plusieurs sociétés coexistent sans se confondre. Ce qui empêche que chaque pays ne soit habité, que la terre entière ne soit couverte d’un peuple homogène ayant une physionomie réellement humaine, ce sont les restes encore vivaces de l’esprit de caste : rivalité de races, monopole de l’argent et de la puissance, hiérarchie financière, nobiliaire et intellectuelle introduite dans la société. La pensée la plus propre à dégriser chacun de la vanité du rang social, c’est qu’une réunion de gentlemen sera à l’occasion brutale comme une réunions de portefaix ; c’est qu’une foule d’hommes d’esprit est aussi bête qu’une foule d’hommes ordinaires ; c’est que les agglomérations d’hommes, à quelque rang de la société qu’ils appartiennent, ont les mêmes vices : fougue, versatilité, sensiblerie, brutalité. L’étrange association d’intérêts et d’intrigues qui a créé ce qu’on est convenu d’appeler le monde a un vice de plus, l’hypocrisie.

Bref, l’homme social n’existe pas encore. L’être qui personnifie la société n’est pas un homme ; jadis, ce fut un monstre : aujourd’hui, c’est un animal féroce, paresseux, logeant dans ses entrailles tous les sentiments extrêmes et n’ayant sous les os du crâne que l’emplacement d’un cerveau. La démopédie est l’art et la science de faire naître et de développer ce cerveau. En France, pays du suffrage universel, le peuple a des appétits et des instincts ; mais il ne pense pas. Il faut le faire sentir et penser. Comment ? Par l’éducation individuelle et par l’éducation sociale.

L’éducation individuelle est à la fois la science et l’art de se conduire comme homme ; l’éducation sociale enseigne à se conduire comme citoyen, c’est-à-dire comme membre responsable d’une société individuelle ou sociale ; l’éducation est donc la mise en pratique de la morale. L’une et l’autre éducation, parallèlement poursuivies, concourent à extirper de la politique tout machiavélisme et tout jésuitisme.

À ce point de vue, l’instruction n’est donc que la partie d’un tout qui est l’éducation. Nos voisins d’outre-Manche ont eu cette pensée quand ils ont mis au-dessus de toutes les sciences et de tous les arts, comme une synthèse pratique, la science de la vie, science of live. L’éducation d’une époque influe à tel point sur toutes les productions de cette époque, qu’il ne faut pas chercher ailleurs les causes des diverses phases de l’art, de la science et de la politique. Ainsi, selon qu’on considérera que l’élément premier des sociétés est ou l’homme ou le couple homme et femme, l’individu ou la famille, la morale et par suite l’éducation seront autres. Dans la première hypothèse, la science sera atomistique ; tout sera au plus fort, au plus ambitieux, au meilleur sophiste ; dans la seconde hypothèse, l’État sera basé sur la famille. Mais ici se présentent deux cas : ou bien on aura l’idée que l’État est une vaste famille dont le père est l’empereur, et alors le pays basé sur ce dangereux sentimentalisme sera la Chine ou la Russie ; ou bien on pensera que la société ne doit pas absorber la famille, bien au contraire la respecter comme la molécule sociale, selon la belle expression de M. Tolain. Mais alors c’est un idéal qui ne sera réalisé que par les générations futures. Ce n’est pas tout : selon que l’on donnera tout au corps ou tout à l’esprit, l’éducation aura la brutalité spartiate ou le caractère impraticable des études modernes. Si, au contraire, on tente le progrès simultané de l’âme et du corps, on mettra en pratique ces belles paroles de Platon, qui fut bien meilleur démopède que philosophe : « Pour que l’homme soit en bon état, il faut que son corps ait les qualités qui lui sont propres, c’est-à-dire qu’il ait de la santé, de la sensibilité, de la force et de la beauté. Ce qui produit la beauté, c’est l’harmonie des parties du corps entre elles et avec l’âme ; car la nature a disposé le corps comme un instrument qui doit être en harmonie avec tous les besoins de la vie. En même temps il faut que, par un juste accord, l’âme possède les vertus analogues aux qualités du corps, et que, chez elle, la tempérance réponde à la santé, la prudence à la sensibilité, le courage à la vigueur et à la force, et la justice à la beauté... » - « Contre ce double mal, c’est-à-dire les maladies physiques et morales qui résultent d’un excès de travail corporel ou d’un excès de travail intellectuel, contre ce double mal, dit Platon dans son Timée, il n’y a qu’un moyen de salut : ne pas exercer l’âme sans le corps ni le corps sans l’âme, afin que, se défendant l’un contre l’autre, ils maintiennent l’équilibre et conservent la santé. » Ces paroles de Platon sont donc la plus vive censure qui ait été faite de l’enseignement et de l’éducation moderne, et cependant l’enseignement et l’éducation sont de nos jours aux mains des traducteurs et des commentateurs de Platon. Tant il est vrai que ce qui manque ce n’est pas la vérité, presque toujours connue sur chaque point spécial, mais une vaste synthèse de toutes les vérités de détail et surtout le courage de se conformer aux préceptes qui en découlent. Pour voir les deux maux extrêmes qui travaillent le corps humain, il suffit de se donner consécutivement deux spectacles : 10 assister au défilé des membres de l’Institut et des magistrats de la cour de cassation ; 20 voir sortir d’une grande manufacture les hommes, les enfants et les femmes qui vont prendre leur repas. On verra, et dans ces hommes qui tourmentent trop leur cerveau, et dans ces êtres dont on tourmente trop les corps, à peu près les mêmes déformations physiques : ils marchent tous mal, digèrent mal et pensent mal. Le cerveau surmené a ses vices, comme le corps surmené a les siens. Et il faut le dire, l’impuissance intellectuelle des membres de l’Institut est plus radicale que celle des ouvriers de fabrique ; car de temps en temps un génie inventeur émerge de l’atelier. Si dur que soit le travail du corps, quelque intelligence s’y trouve mêlée ; quand elle n’est pas tuée. La sensibilité s’y conserve sous un masque d’ironie ; au contraire, le travail abstrait, la théorie poussée à outrance est exclusive de toute pratique et de toute bonté.

Voici justement le but d’une démopédie sérieuse : c’est de conduire tout un peuple à l’idéal moderne, qui est la justice ou mieux la bonté. Dans un livre intitulé : la Bonté morale, M. Ad. Schæffer s’exprime ainsi : « La charité dit : tu feras le bien ; la justice : tu ne feras point de mal. La charité et la justice réunies, c’est presque toute la bonté. » M. Ad. Schæffer ajoute plus loin : « La justice est inséparable d’avec la charité. » On peut lui demander pourquoi il fait deux sentiments différents de celui qui fait le bien et de celui qui défend le mal. M. Schæffer pourrait répondre qu’il est chrétien et qu’il est forcé de restreindre l’idéal de la bonté moderne à l’idéal ancien de la charité, abaissement de niveau que ne compense pas l’axiome ultra-moral : « Aimez-vous les uns les autres. » La bonté et la justice ne font qu’un ; c’est par un même exercice de leur activité qu’elles nous disent de faire le bien et d’éviter le mal. Lex recte facere jubet, vetat delinquere, dit la morale antique, dont il ne faut pas rabaisser les mérites pour exalter la morale chrétienne. Mais, dira-t-on, si justice et bonté ne font qu’un, il faut pourtant savoir quel est leur caractère différentiel, quel est leur trait d’union. Leur trait d’union, c’est la force, c’est l’activité harmonique que la justice et la bonté suscitent dans toutes les parties de l’être. Leur caractère différentiel, c’est que la raison prédomine dans l’activité morale que demande la justice, et que le sentiment l’emporte dans l’activité qui relève de la bonté. En d’autres termes, justice et bonté sont composées des mêmes éléments : force, sentiment, raison, à un dosage différent. La preuve en est que la justice ne doit pas blesser le sentiment et que la bonté doit être raisonnable. La bonté est d’usage journalier ; la justice règle l’emploi de la force dans les cas moins fréquents où il y a lutte, doute, responsabilité. L’usage des deux termes s’explique du moment qu’il est prouvé ne pas faire double emploi. L’éducation n’a pas toujours été ainsi comprise. On a un exemple de l’éducation sauvage, c’est-à-dire temporelle, intéressée et défiante, dans l’éducation spartiate. L’éducation trop civilisée, qui donne à l’esprit et à la parole un empire prépondérant, a précipité la ruine d’Athènes, préparé l’affaiblissement de l’influence française. La charité, jointe à la hiérarchie, donne comme résultat l’Inde, ses castes, son irréparable misère. La prédominance de la raison produit la sénilité des hautes classes de la Chine et l’enfance des classes inférieures ; car le sentiment ne perd jamais ses droits. L’ambition, c’est-à-dire l’activité pour soi, par soi et par autrui, forme l’Anglais, qui, sur une terre neuve, devient l’Américain du Nord. On n’a pas encore essayé de la bonté en dehors de la charité et de la justice, en dehors de l’esprit de caste, de classe ou de parti. Le problème a été posé ainsi par M. Saint-Marc Girardin : « Il y a une révolution qui n’a point encore été tentée et qui mériterait de l’être, une révolution qui serait la conversion et l’amélioration de chacun de nous. Je suis disposé à croire qu’à mesure que les individus vaudraient mieux la société elle-même deviendrait meilleure. Nous cherchons depuis plus de soixante ans à résoudre un problème fort difficile, c’est-à-dire à faire un bon tout avec de mauvaises parties, à fonder la cité de Dieu sur les sept péchés capitaux. » Tout en rendant justice à l’excellence de ses intentions, il faut reconnaître que M. Saint-Marc Girardin a posé incomplètement le problème ; il n’a pas vu qu’il y a deux éducations à poursuivre, celle de l’individu et celle de la collectivité, ou démopédie. Avec des individus n’ayant aucun des sept péchés capitaux, il peut être impossible de fonder une société, et une réunion d’hommes violents et orgueilleux peut former un corps social très-harmonieux, parce que les qualités et les vices de l’individu et de la société ne sauraient être compris entre les péchés capitaux et les vertus théologales, parce que l’idéal chrétien est en deçà de l’idée moderne. Le plus grands des péchés capitaux, l’orgueil, est une vertu moderne ; le moindre, la paresse, est le plus grand vice social. Qu’est-ce qu’une liste de péchés qui ne contient pas le pire de tous, le mensonge, et qu’est-ce qu’une trilogie de vertus qui ne prend pas pour pivot la sincérité ? Une société libre ne peut s’organiser sur une telle base. Shakespeare en serait plutôt le législateur, lui qui a dit : « Sois sincère avec toi-même et, aussi sûrement que la nuit suit le jour, tu seras sincère avec les tiens. »

Après avoir ainsi indiqué la séparation de l’éducation individuelle et de l’éducation populaire, dont la première, par exemple, ne défend pas de faire l’aumône en attendant mieux, et dont l’autre repousse absolument ce levain d’hypocrisie jeté dans l’âme des pauvres, ce droit à l’indifférence acheté par les riches, il nous reste à examiner les spectacles odieux et démoralisants que la société se donne à elle-même. L’imitation étant inhérente à l’homme, un peuple se moralise ou se démoralise par l’exemple qu’il se donne à lui-même ; l’homme et la société sont toujours face à face et s’influencent réciproquement. De ces actions et réactions se constituent les mœurs et la moralité d’un peuple. Au nombre des spectacles démoralisants sont le déploiement de la force armée, la priorité accordée aux capitaines sur les génies créateurs ; - les concours sur programmes, qui excitent l’esprit de rivalité d’où naîtra l’esprit d’intrigue ; - l’encouragement donné aux spécialistes, qui engendre des monstruosités intellectuelles, morales et physiques et fait un peuple d’invalides de bras, de pléthoriques, d’anémiques ; - le culte extérieur, que Paracelse avait démontré, il y a 300 ans, être immoral ; - la charité officielle et administrative, dont le résultat ordinaire est de faire de la mendicité à domicile une profession ; - la prédominance accordée aux grands centres au point de vue intellectuel, le bon sens et la moralité supérieure prêtés aux campagnes ; - les signes distinctifs, diplômes, décorations, qui tendent à transformer la sueur en parchemin, l’honneur en un ruban, et qui, chose plus grave, font relever la science d’une administration, l’honneur du gouvernement ; - les costumes du prêtre, du juge, du soldat, qui sont des attentats à la liberté de se vêtir et qui prolongent jusque dans l’ère moderne le symbolisme des sauvages ; - les privilèges donnés dans tout spectacle gratuit à l’homme bien mis, à l’homme décoré, à l’homme officiel : restes des époques ou les patriciens avaient leur banc au théâtre, les chevaliers un banc distinct, et la plèbe pas de banc du tout ; - les loteries autorisées, les opérations financières dont l’attrait est une prime tirée au sort ; - l’appellation de sieur usitée en justice ; l’expression : le nommé un tel, s’il s’agit d’un pauvre diable qui souvent a été héroïque ; - le luxe à outrance, qui désorganise l’état social en développant certaines industries superflues aux dépens d’industries nécessaires, et qui, par l’étalage des liasses de billets de banque et des piles d’or aux bureaux de change, et des toilettes aux courses et aux raouts, alimente l’envie de ceux qui n’ont pas et dessèche le cœur de ceux qui ont ; - la fausseté, le sentimentalisme et la dureté, qui, sous le nom de politesse, enveniment au fond et endorment à la surface les rapports des hommes entre eux. On verra, à l’heure du réveil, combien ces rapports sont tendus.

Quand celui qui sait combien un peuple se corrompt par le spectacle qu’il se donne à lui-même veut, pour se consoler de ce qu’il a vu de démoralisant dans la réalité, étudier l’influence de l’art sur l’éducation populaire, alors il éprouve une nouvelle douleur. Au lieu d’être la propriété d’un peuple, au lieu d’être l’art vrai, c’est-à-dire l’éducation antidoctrinaire qui si sûrement entre dans le cœur des foules par les yeux, les toiles et les statues sont d’autres meubles de l’opulence, d’autres ustensiles de toilette, d’autres instruments de gloriole. Le roman passe sans transition du salon au bouge et mêle l’argot qui se parle à l’écurie à celui du bagne. Le théâtre, trivial ou larmoyant, ou instruit les coquins ou leur fait verser des larmes de crocodile. Les dénouements moraux, comme tout ce qui est faux, n’ont-ils pas la mission de tout réparer en montrant l’œuvre providentielle qui, à la fin, punit toujours le vice et toujours récompense la vertu ?

Si enfin on veut instituer, au point de vue démopédique, la critique des actions directes tentées sur le peuple par l’enseignement, par le suffrage universel, par le journalisme, par l’exercice du droit de réunion, on trouve que l’enseignement est scindé par catégories de citoyens en supérieur, secondaire et primaire, c’est-à-dire qu’il est intégral pour personne ; on trouve le suffrage universel tiraillé en tous sens et aveuglé autant par le boisseau que ceux-ci veulent lui imposer que par les lumières que ceux-là projettent tout à coup ; on trouve le journalisme aux gages du pouvoir par la crainte et aux gages des financiers par l’argent, des entreprises prônées et des annonces-réclames ; on trouve dans les réunions publiques la race moutonnière qui donne ses chiens à manger aux loups qui volontiers hurlent le mieux . Arrivé à un tel illogisme, le spectacle devient tout d’un coup consolant pour le penseur : ce monde, si détraqué, marche ; ce corps social, si pourri, a depuis quelque temps des plaies de meilleur aspect. C’est qu’une nouvelle race d’hommes est apparue, gent justicière, méprisant la bonté bête, partisans de la bonté armée, se garant des victimes presque autant que des bourreaux, tendres de cœur, durs d’esprit, gagnant petit à petit le cœur et l’esprit du peuple à coups de vérités, parce que, forts des leçons du passé, incorruptibles aux séductions du présent, ils sont un peu prophètes ; en un mot, parlant toujours de ce qu’il y a de bon et de fort dans la nature humaine. Aussi bien, la passion de l’homme, qui, éclairée, est si bonne, et son intérêt qui, bien entendu, est si juste, bref le fond de la nature humaine modifie en bien la société et paralyse assez les effets de la démoralisation générale. Sans secousse, on arriverait même à cette terre promise qui attend les sociétés fortes et bonnes, s’il n’y avait pas au monde la coalition des hommes du passé. Cela s’est vu ; ils peuvent replonger dans la nuit un peuple qui émergeait à la lumière et à la vie ; ils ont pour eux, d’un côté le costume, la coutume, la tradition légendaire, la force matérielle, la paresse, la vanité générale, et de l’autre côté la rage propre à ceux qui se noient. De là une nécessité urgente d’instaurer la démopédie ; l’axiome fondamental en a été formulé en 1643 par un inconnu dont le livre est resté manuscrit et anonyme par crainte du bûcher : « Rendre à chacun ce que l’on doit et délaisser ceux qui corrompent l’équité. » Il faut donc que les sincères partisans de la justice se comptent, que par la parole, par l’écrit, par l’exemple, ils entraînent les indécis et délaissent le reste, les puissants du jour, ceux qui n’apprennent rien et qui n’oublient rien.

Le moment est venu où toute fausse manœuvre, tout compromis, toute concession reculerait à jamais l’avènement de la justice.

Jules ANDRIEU.

(Article tiré du Grand Dictionnaire universel, t. VI, p. 420 sq.)

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  4. MARX 02b : Karl Marx et la spéculation bancaire
  5. MARX 02f : Marx on Bakunin : A neglected text
  6. MARX 02g : Marginal notes on Bakunin’s « Statism and anarchy »
  7. MARX 02h : Deutsche Marx-Text Fragmente
  8. MARX 03a : Avant-propos
  9. MARX 03b : Les débuts du marxisme théorique en France et en Italie (1880-1897)
  10. MARX 03c : Karl Marx et le Conseil fédéral anglais : Une circulaire inconnue
  11. MARX 03d : Reply to the Second Circular of the Self-Styled Majority of the British Federal Council
  12. MARX 03e : Marx et la guerre italienne
  13. MARX 04a : Avant-propos
  14. MARX 04c : Les Partis socialistes français (1880-1895)
  15. MARX 08a : Avant-Propos
  16. MARX 09a : Avant-Propos
  17. MARX 09c : Fondements éthiques de la pensée sociale de Karl Marx
  18. MARX 10a : Avant-propos
  19. MARX 11a : Avant-Propos
  20. MARX 11g : L’histoire d’un livre
  21. MARX 11h : Une lettre inédite de Karl Marx
  22. MARX 13a : Avant-propos
  23. MARX 13d : La Pologne, la Russie et l’Europe
  24. MARX 14a : Le communisme — De l’utopie à la mythologie
  25. MARX 15a : La légende de Marx ou Engels fondateur
  26. MARX 15f : De l’être-humain mâle et femelle — Lettre à P. J. Proudhon
  27. MARX 15j : Notes bibliographiques
  28. MARX 17a : Avant-propos
  29. MARX 17b : Aux origines du concept de « marxisme »
  30. MARX 18a : Avant-propos
  31. MARX 18b : L’autopraxis historique du prolétariat
  32. MARX 18c : La constitution du « Marxisme »
  33. MARX 18g : La lutte pour les soviets libres en Ukraine 1918 - 1921
  34. MARX 18h : Un communard oublié : Jules Andrieu pédagogue
  35. MARX 18i : Ombres marxistes - I. Du marxisme considéré comme littérature
  36. MARX 18j : Ombres marxistes - II. D’une idéologie à l’autre
  37. MARX 18k : Ombres marxistes - III. À propos d’un avatar du marxisme
  38. MARX 18l : Ombres marxistes - IV. Social-démocratie et tentation totalitaire
  39. MARX 18m : Ombres marxistes - V. Autogestion : idéal et pratique
  40. MARX 18o : Féminisme et Androcratie
  41. MARX 19a : Avant-propos
  42. MARX 19c : L’édification d’une doctrine marxiste
  43. MARX 19d : Engels fondateur ?
  44. MARX 19g : La responsabilité historique
  45. MARX 19h : Les nouveaux convertis
  46. MARX 19i : Les maîtres lecteurs
  47. MARX 19k : Le parti de la mystification et la dictature du prolétariat
  48. MARX 19n : L’actualité utopique du communisme des conseils
  49. MARX 21a : Avant-propos
  50. MARX 21f : Marx Édition du Jubilé 1883 -1983
  51. MARX 23a : Avant-propos ( Quel Bilan ? )
  52. MARX 23j : Du capitalisme libéral au capitalisme libéré
  53. MARX 25a : Avant-propos
  54. MARX 25h : L’espace médiatique : un nouveau lieu pour l’imaginaire social ?
  55. MARX 27a : Avant-propos