AccueilPublicationsLa Critique Sociale (1931-1934)
Dernière mise à jour :
dimanche 1er septembre 2019
   
Brèves
« Lutte de Classe » (GLAT) - Série complète !
samedi 27 octobre
La couverture chronologique de la revue du GLAT, Lutte de Classe, a été considérablement étendue (premier numéro de mars 1964) et comprend maintenant un renvoi sur une version numérisée des 128 numéros !
Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
Premiers scans des Cahiers du Communisme de Conseil
dimanche 5 août
Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
Derniers numéros de la revue Communisme
dimanche 5 août
Les numéros 6, 8, 9 et 15 qui manquaient jusque là ont été ajoutés au sommaire général de la revue « Communisme » (1937-1939). Bonnes lectures !
Mise à jour sommaires GLAT
samedi 11 février
Le sommaire général de la revue du GLAT, Lutte de Classe vient d’être encore étendu. Merci de signaler manques ou corrections.
Sur le Web
Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
La Révolution prolétarienne
Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
La Bataille socialiste
Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
LCS 07a : Quinze ans après
Boris SOUVARINE - N°7 - Janvier 1933 / pp. 1 - 6
15 mars 2011 par julien

Le quinzième anniversaire de la révolution d’Octobre a coïncidé avec la fin de la période assignée à la réalisation du plan quinquennal : double raison d’épiloguer sur les destins de la République des Soviets. Comme il est naturel, les commentateurs cherchent à entrevoir l’avenir en s’aidant de constatations du présent et d’observations sur le passé. Mais pour être pertinentes, ces considérations devraient avoir trait aux faits, non à des apparences, et dégager de l’enveloppe des mots la réalité des choses. Or, dans la plupart des cas, il s’agit surtout de fictions et de mythes dont l’accumulation obscurcit les vérités les plus limpides.

Un exemple significatif s’impose de prime abord, à cet égard : la stabilité du régime dit « soviétique », dont les zélateurs aveugles ou intéressés tirent argument pour en affirmer la supériorité et la pérennité. Il est facile de faire état de quinze anniversaires contre la prédiction banale qui accordait à la République des Soviets, au lendemain d’Octobre. quelques semaines ou quelques mois à vivre. Mais si l’argument est valable, c’est avant tout contre Lénine et Trotsky en personne, les premiers à proclamer l’impossibilité de durer à moins de révolution socialiste européenne et mondiale. La décision du Comité central bolchévik de mettre « à l’ordre du jour l’insurrection armée » (23 octobre 1917) était motivée entre autres par « la croissance de la révolution socialiste mondiale dans toute l’Europe ». Après la prise du pouvoir, Lénine et Trotsky ont maintes fois exprimé la conviction de ne pas survivre comme État prolétarien à l’isolement de la première révolution socialiste victorieuse, - (socialiste par le programme et les cadres dirigeants, non dans les rapports économiques et sociaux établis sous le nouveau régime). L’erreur, si erreur il y eut, a donc été partagée entre les plus éminents représentants du bolchevisme et ceux de la contre-révolution. Plekhanov fut peut-être le seul à prédire plusieurs années d’existence à ses adversaires au pouvoir, en se basant sur la fatigue et l’ignorance du peuple et l’économie arriérée de la Russie.

Mais sous ce rapport, Lénine et Trotsky se sont-ils trompés ? Pour le prétendre, il faudrait ne considérer que les aspects superficiels de cette République des Soviets où l’on ne trouve depuis longtemps ni soviets, ni république. En fait, le contenu politique et social du régime instauré en Octobre s’est rapidement transformé sous la pression de la guerre civile, puis des intérêts d’une nouvelle caste dominante. Qu’il suffise de rappeler les points essentiels du programme immédiat et minimum préconisé par Lénine entre Février et Octobre : suppression de la police et de l’armée permanente ; armement général du peuple au moyen d’un système de milice populaire ; abolition de la bureaucratie professionnelle ; élection à toutes les fonctions et charges publiques sans exception ; amovibilité et révocabilité en tout temps des fonctionnaires ; égalisation des traitements au niveau du salaire ouvrier normal ; suppression des privilèges ; maximum de démocratie pour les travailleurs ; abrogation de la peine de mort ; concurrence pacifique des partis à l’intérieur des Soviets, etc. Comparées aux réalisations effectives, les intentions de Lénine caractérisent une orientation diamétralement contraire. Entre le programme d’Octobre et les résultats de l’expérience en cours, la différence n’est pas de degré mais de nature. Il n’y a plus rien de commun entre ceci et cela. Le régime dont il était question en 1917 n’a vécu ni quinze ans, ni quinze mois, peut-être pas quinze semaines. Personne ne saurait indiquer le jour et l’heure de son terme car les grands phénomènes historiques ne s’accomplissent pas nécessairement à date précise ; mais il est possible d’établir un calendrier approximatif de l’abandon graduel du vieux programme bolchéviste jusqu’à extinction de la république et disparition des soviets. À travers le soi-disant communisme de guerre, la NEP et le plan quinquennal, le Parti a évolué sous Lénine en permanence, avant de se renier sous Staline. Commémorer sa victoire d’Octobre est aussi une façon d’enregistrer ses abandons consécutifs, autrement dit ses défaites ultérieures.

On peut soutenir que la pratique vivante a corrigé la théorie livresque. C’est un autre thème. On doit supposer que Lénine restait fidèle à ses fins tout en adoptant de nouveaux moyens, et croyait ne reculer que pour mieux sauter. C’est encore une autre affaire. Toujours est-il que le bolchévisme n’a tenu qu’en se vidant de sa substance originelle ; sous une appellation immuable, on entend à quinze ans d’intervalle des acceptions absolument différentes, voire étrangères et contradictoires. L’argument de la stabilité du régime n’est par conséquent aujourd’hui qu’un sophisme.

De même, toutes les notions admises durant la phase initiale de la révolution d’Octobre ont successivement perdu leur sens authentique. La dictature transitoire et impersonnelle du prolétariat est devenue dictature de caste privilégiée sur la masse laborieuse et tend à se perpétuer à son profit exclusif. L’État soviétique défini par Lénine comme « démocratie des exploités » impliquant « l’écrasement des exploiteurs » anéantit en réalité toute démocratie, écrase les exploités et crée une nouvelle catégorie d’exploiteurs. La suppression de tous les partis, fussent-ils soviétistes, a entraîné l’interdiction des opinions dans le seul parti autorisé. Après les soviets, les syndicats, les coopératives, le Parti unique à son tour a cessé d’exister. Des organisations et institutions propres de la classe ouvrière, il ne subsiste guère que les « appareils » hypertrophiés, superposés et entrecroisés, gigantesque machine à mater l’ensemble de la population. Quant aux élections, il n’en reste plus même le souvenir nostalgique. Pour les communistes vulgaires et décadents, l’État et la Révolution, de Lénine, est devenu littérature subversive, la Constitution soviétique chiffon de papier et le mot de liberté, rayé du vocabulaire, crime de lèse-révolution.

Depuis cette révision radicale de la table des valeurs, encore qu’inavouée, le mythe du plan quinquennal ajouté à la somme des précédentes illusions porte à son comble le trouble des idées sur la marche du « socialisme dans un seul pays ». On identifie maintenant les résultats du plan au bilan de la révolution, dans une certaine mesure à juste titre, mais en oubliant la raison d’être tant du plan proprement dit que de la révolution elle-même et sans discerner la part spécifique du plan dans l’œuvre grandiose - positive ou négative - de la révolution. D’aucuns confondent la civilisation et le machinisme, la technique et l’économie, le travail et l’esclavage, l’industrie et le socialisme. Rares, ceux qui se soucient de la relativité des chiffres invoqués par les apologistes soudoyés, les fonctionnaires peureux ou les courtisans bénévoles. On en vient à évaluer les progrès du communisme à la mesure spécieuse d’un cubage de béton et d’un tonnage de fonte ou de naphte. Or, comme il était prévisible et prévu, le plan quinquennal tel que l’autocratie pseudo soviétique l’a conçu et appliqué n’est ni réalisé, ni réalisable ; et cependant, la révolution n’a pas encore dit son dernier mot.

* * *

Le plan, écrivions-nous dès 1929, peu après son adoption par le Ve Congrès des Soviets (fin mai), « a pour objet de tripler au moins la production industrielle d’avant-guerre... tout en augmentant de moitié seulement la production agricole, en nombres absolus, compte non tenu de l’accroissement de la population ; cela ne représenterait encore pas une masse suffisante de produits pour donner aux travailleurs d’un si vaste territoire des conditions matérielles de vie comparables à celles des exploités dans les pays capitalistes. D’autre part, l’État ne peut poursuivre l’édification de ses entreprises géantes, industrielles et agricoles, qu’en prélevant une part de plus en plus grande du revenu national par des moyens multiples : emprunts intérieurs répétés, impôts indirects déguisés, mainmise sur une portion importante des récoltes, émission de papier-monnaie sans contre-partie, etc., c’est-à dire en réduisant la faculté d’achat de la population. La nécessité d’exporter des marchandises et d’entrer en compétition sur le marché mondial s’imposera donc impérieusement dans un pays où le manque de tous les produits se fait déjà durement sentir ; il y a a « famine de marchandises » industrielles de plus en plus aiguë en Russie et, depuis deux ans, disette croissante de denrées agricoles... Et d’autres problèmes encore se posent que l’autocratie soviétiste ne tranchera pas à coups de décrets et par des mesures de violence ».

À la même date et dans le même texte, nous avons résumé nos prévisions comme suit :

« Dans l’immédiat, l’actuel pouvoir soviétique démontrera que l’industrie moderne peut se passer de capitalistes mais la démonstration était déjà faite dans les États bourgeois par les grands services publics de caractère industriel ; il prouvera que l’envergure et le rythme d’une industrialisation alimentée des ressources d’un budget national l’emportent sur l’initiative et la concurrence individuelles, sans toutefois laisser préjuger de son sort final, conditionné par bien d’autres facteurs ; mais s’il édifie une industrie comme les Pharaons élevaient des Pyramides, il y trouvera lui aussi un tombeau et l’expérience ne serait pas poussée à fond car la résistance passive ou active des classes exploitées se mettrait en travers. Autant qu’il soit possible d’en juger sur la documentation connue, le plan n’est partiellement réalisable que par les emprunts forcés, les bas salaires, les hauts prix et l’inflation fiduciaire qui dépouillent indirectement les travailleurs, - et avec le concours du capitalisme extérieur. Il exige le sacrifice réel d’une génération pressurée, au nom d’un mince progrès matériel pour les générations futures et de perspectives problématiques de progrès social. En résultat, l’industrie sera fortement développée et l’agriculture mieux outillée. Mais en quoi ce régime économique se différencie-t-il du capitalisme ? »

Sur la dernière question, nous avions d’abord noté en réponse aux affirmations de ceux qui simplifient à l’excès le problème : « Le développement industriel et le progrès socialiste sont phénomènes liés mais distincts ; ils peuvent se confondre ou suivre des voies différentes, selon le caractère (privé ou collectif) de la propriété des moyens de production et la nature sociale (plus ou moins bourgeoise ou prolétarienne) de l’État. Ces conditions ne se présentent jamais sous un aspect absolument net et déterminé mais dans le cas de la Russie soviétique, où ni la bourgeoisie, ni le prolétariat ne sont à même de dominer l’État, leurs caractéristiques sont particulièrement complexes ». Et nous indiquions le danger d’une consolidation du capitalisme d’État évoluant vers la formation d’une classe parasitaire et privilégiée, d’une nouvelle bourgeoisie, en cas de rupture entre les intérêts respectifs du parti bolchevik et de la masse prolétaire : selon que les travailleurs « se soumettront au plan ou se soumettront le plan, ils avanceront vers le capitalisme ou vers le socialisme ».

Dès le début de 1930, sur la base des premières données relatives à la première année du plan, et contrairement aux diverses oppositions communistes de droite et de gauche, nous confirmions sans hésiter nos appréciations encore accentuées par des faits nouveaux (collectivisation agraire à outrance, suppression du koulak comme classe, production ininterrompue avec semaine de cinq jours, accélération de l’allure d’exécution du plan pour le réaliser en quatre ans, voire même en trois).

Les ressources financières de l’État dit soviétique ne pouvaient évidemment couvrir qu’une faible part des frais d’industrialisation et la stabilité du rouble, pour ne pas parler de sa revalorisation escomptée de 20 %, nous semblait hypothèse sans valeur : « L’inflation dépassera très largement, au moins d’autant et peut-être du double, le milliard et quart prévus (d’émission monétaire), à en juger par les derniers budgets, bilans de la Banque et courbes des prix. L’inflation est d’autant plus certaine que les économistes soviétiques ont récemment formulé des théories de circonstance pour la justifier, après avoir longtemps contesté le fait même de son existence ».

L’inflation, c’est-à-dire la baisse du salaire moyen réel et la spoliation des petits paysans contraints de céder leurs produits contre monnaie dépréciée : « C’est toute une génération de travailleurs, éprouvée déjà par la guerre, la révolution, la ruine économique, la famine et la sous-alimentation qu’il s’agit de sacrifier à coup sûr au nom d’un avenir meilleur discutable. Du seul point de vue de la production, que peut-on attendre de ce sacrifice, de cette implacable pressuration réalisée par les bas salaires, les hauts prix, les impôts, les emprunts obligatoires et l’inflation ? »

En réponse à cette interrogation, et en dépit de l’optimisme officiel, nous annoncions pour la fin du délai quinquennal une « chute de la productivité » du travail, une « élévation des prix de revient industriels », une « demi-famine » à la campagne et « l’affaissement de la production agricole ».

Constatant l’improvisation inconsidérée des principales mesures en vigueur pour faire face à la gigantesque entreprise et non prévues par le plan : production ininterrompue, semaine de cinq jours, émulation socialiste et brigades de choc, allant de pair avec l’expropriation de la majorité paysanne et la collectivisation forcée, - nous observions sans nous en laisser conter ; « Toutes ces mesures dictées par les circonstances et adoptées sous la pression d’impérieuses nécessités montrent que les dirigeants ne savaient pas où ils allaient en décidant d’appliquer le plan quinquennal et ne sont pas maîtres de la machine qu’ils ont mise en marche. Même les succès dont ils se targuent témoignent en réalité contre les possibilités d’application du plan ».

En effet : « À mesure que les succès s’accumulent, la ration alimentaire de chaque travailleur diminue, la misère générale se fait plus lourde à supporter, l’air devient de moins en moins respirable ». Et plus loin, nous ajoutions : « Il y a de moins en moins de pain et il n’y a plus du tout de libertés ». Car « un tel fardeau de travail et de sacrifices ne peut être imposé que par une tyrannie renforcée ». Qui approuve un plan aussi disproportionné aux ressources de l’Union soviétique doit renoncer à toute revendication démocratique : une immense collectivité non-sélectionnée ne subit pas librement une somme énorme de privations et de souffrances avec la seule perspective incertaine de soulager les générations futures. Or, la liberté, si relative et fallacieuse soit-elle, n’est pas seulement un facteur politique ; c’est un élément conditionnel de l’économie.

À titre d’exemple, nous réfutions une des assertions de prédilection de la bureaucratie prétendue soviétique : « L’augmentation de la productivité du travail, obtenue par une pression accrue sur l’ouvrier, une sur-exploitation implacable qui se paiera inéluctablement bientôt, est en réalité une fiction révélée par la qualité des produits et, comme tout effort physique excessif non-compensé par le repos et l’alimentation, précède un relâchement du ressort musculaire. La baisse des salaires contribuera aussi à cette détente ». Chiffres et arguments à l’appui, nous établissions le déficit culturel et technologique dont rien ne permettait de venir à bout en quatre ou cinq ans. Nous constations la dégradation de la production, parallèle à la course aux records de pourcentages illusoires. Nous enregistrions les conséquences désastreuses de la « suppression du koulak comme classe » : destruction massive du bétail et dilapidation de l’inventaire matériel agricole, crise d’animaux de traction et crise de denrées alimentaires.

Entre autres effets de la politique de Staline, nous entrevoyions la fin de cette NEP que Lénine avait cru instaurer « sérieusement et pour longtemps » et un nouveau « communisme de guerre » sans la justification historique du précédent : « Les principales dispositions du plan ne laissent que trop prévoir un enchaînement de causes et d’effets annulant les caractéristiques essentielles de la NEP et frayant la voie à l’utopie du « socialisme dans un seul pays » mais cette fois avec les dangers mortels d’une mise en pratique immédiate sur une vaste échelle ».

En conclusion : « Sous aucun rapport, le plan n’a été réalisé conformément aux prévisions, dans cette première année qui ne laisserait nullement présager le succès des quatre autres ». On prétend à tort au Kremlin que la tâche sera de plus en plus facile : « Il faudrait démontrer que le labeur d’une année allège l’effort de l’année suivante. Or, c’est le contraire qui est vrai. L’immensité de la tâche croît d’année en année sans que les moyens d’exécution s’accroissent en proportion ; et par surcroît, la tension extrême imposée dès la première année dans tous les domaines ménage d’inévitables détentes pour les années consécutives ; les résultats dès à présent acquis compromettent les résultats escomptés ». C’est pourquoi, au total : « Le plan s’avère donc chaque jour moins réalisable, à l’épreuve. Ses artisans s’affirment chaque jour moins capables de comprendre leur devoir ».

Tout cela dûment motivé de références aux publications du parti ci-devant communiste de l’URSS et étayé des données statistiques indispensables.

* * *

En cette fin d’année, derniers jours de la période dite quinquennale portant exactement sur quatre ans et quart, les « réalisations » accomplies vérifient les prévisions des uns et des autres.

Comme nous l’avons dit et répété, l’industrie a été fortement développée et l’agriculture mieux outillée mais à un prix exorbitant qui, même d’un point de vue strictement économique, ne justifie en rien l’opération globale et, au contraire, la condamne ; l’État soviétique a édifié des entreprises « géantes » au détriment de la population travailleuse, par une cruelle pressuration des prolétaires des villes et des campagnes, alors qu’une industrialisation rationnelle et progressive était possible avec des méthodes plus humaines ; le plan n’est partiellement réalisé, sur le papier, que grâce au concours du capitalisme extérieur et dans la mesure où l’avenir socialiste de l’Union soviétique est compromis.

Les appréhensions les plus pessimistes, c’est-a-dire clairvoyantes en l’espèce, des rares communistes conscients sont confirmées sans réserve. Le plan n’a été réalisé ni en trois ans, ni en quatre, et ne le sera pas en cinq. Il est encore trop tôt pour établir un bilan définitif et en tirer les déductions correspondantes : on ne dispose pas de tous les éléments d’appréciation indispensables. Mais le sens général des résultats acquis ne laisse pas l’ombre d’un doute.

Tous les chiffres qui traduisent la valeur en monnaie de la production sont plus ou moins fictifs, de par la dévaluation constante du rouble. En effet, l’inflation a dépassé les plus sombres pronostics et pris sous diverses formes une ampleur considérable dont les bilans de la banque d’État ne rendent pas compte. Les comparaisons utiles ne seront faites que par les quantités en poids ou en volumes, après défalcation d’une masse invraisemblable de déchets et rebuts. (La qualité des produits n’a cessé d’empirer).

À des fins de propagande, la dictature bureaucratique proclame urbi et orbi les succès de son plan. Elle feint d’ignorer cette vérité première formulée récemment par L. Trotsky, lequel réfute ainsi ses propres erreurs : « Le paiement des « succès » économiques irrationnels dépasse habituellement de beaucoup ces succès eux-mêmes ». Mais simultanément, dans ses publications d’usage interne, elle avoue ses insuccès flagrants dans les domaines les plus importants de l’économie : charbonnages, métallurgie lourde, métallurgie de couleur, transports, industrie légère, électricité, produits chimiques. Et ce, malgré les investissements extraordinaires qui ont permis d’accroître les constructions et l’outillage. La semaine de cinq jours et le travail ininterrompu ont fait fiasco. La disproportion et les écarts entre les parties essentielles de l’économie s’aggravent d’année en année.

Comment la production atteindrait-elle dans son ensemble au niveau fixé par le plan alors qu’elle retarde sensiblement pour les branches principales d’industrie ? La tromperie consiste à confronter de soi-disant valeurs en roubles instables qui peuvent résulter tantôt d’une augmentation réelle de la production, tantôt d’une simple élévation du coût des produits. À titre d’exemple : le prix de revient d’une tonne de fonte étant passé de 35 à 60 roubles de 1931 à 1932, cette production peut augmenter en apparence (valeur) tout en déclinant en réalité (quantité). Il se peut d’ailleurs que les 60 roubles de 1932 équivalent aux 35 roubles de 1931 : la différence représenterait une dépréciation de monnaie. On n’en aura une idée approximative qu’à l’étude des index et de divers correctifs. En attendant, la statistique la plus frelatée ne dissimule pas le piétinement pour l’extraction de la houille, la stagnation pour la fonte, l’acier, le cuivre, etc. La mauvaise qualité réduit encore la quantité nette de matières utilisables. Et à qui fera-t-on croire que la sous-production de combustible et de métal soit sans influence sur la fabrication des machines ?

Le plan, à le supposer bien calculé, constitue un tout harmonieux dont les divers éléments se conditionnent. Sa réalisation impliquait la baisse des prix de revient dans l’industrie (35 %) et le bâtiment (50 %), la diminution des prix de détail (14 %), la croissance du rendement du travail ouvrier (110 %), l’augmentation des salaires (71 %), de la valeur du rouble (20 %), de la productivité du sol (35 %), de la surface ensemencée (22 %), enfin l’amélioration de la qualité des produits. Or, en dépit d’investissements élevés à 118 milliards de roubles au lieu de 86 prévus, le programme n’a été rempli sous aucun rapport. Loin de baisser, les prix de revient ont augmenté, parfois de 100 % ; les prix de détail ont doublé, triplé ou quadruplé dans les magasins d’État, décuplé ou centuplé sur le marché ; le rendement de l’ouvrier, naguère de six à huit fois moindre qu’aux États-Unis, n’a progressé que dans une faible mesure, le tiers des prévisions ; le salaire réel est en régression avec la baisse des prix et l’avilissement du papier-monnaie ; au lieu d’augmenter, la valeur du rouble a diminué sans cesse, au point d’équivaloir souvent au kopeck sur le marché. Quant à la qualité de la production, elle va de mal en pis, - de pair avec la qualification de la main-d’œuvre et des cadres spécialisés. À quoi s’ajoute l’état des transports que la documentation soviétique caractérise comme « catastrophique ».

Dans l’agriculture, la situation confine au désastre. En règle générale, les exploitations collectives travaillent à perte et s’ingénient à dissimuler leurs récoltes. Nonobstant quelque 175 000 tracteurs, dont plus des trois-quarts sont immobilisés par les avaries et le manque de pièces de rechange, et malgré les dotations budgétaires, la productivité du sol et les ensemencements effectués en temps utile sont en recul absolu ou relatif. La collectivisation a été payée d’une extermination du cheptel atteignant au moins la moitié, peut-être les deux-tiers du gros bétail, selon les estimations les plus sérieuses ; d’où pénurie de bêtes de trait, de viande, de lait, d’engrais, de cuirs et peaux. On en vient à contraindre par décret le paysan isolé à louer son cheval au kolkhoze voisin. Les semailles, la récolte, les approvisionnements d’État donnent motif, chaque saison, à de véritables petites guerres civiles. Incapable d’assurer aux travailleurs le minimum d’alimentation nécessaire, le pouvoir fait campagne pour les inciter à pratiquer en ville l’élevage du porc et du lapin. Il a fallu décréter de nouveau des concessions aux paysans et le rétablissement partiel du marché. Quelque véridiques ou falsifiées que soient les statistiques agricoles, la ration de pain diminue, la demi-famine est manifeste dans toutes les Russies et la famine entière dans de vastes régions.

En résumé, et abstraction faite des aspects sociaux et politiques du problème, l’Union soviétique n’a « rattrapé » ni « dépassé » aucun pays civilisé, tant pour le standard de VIe que pour le progrès technique. Dans la voie où l’ont engagée ses dirigeants, elle n’est pas près d’y parvenir : des pourcentages et coefficients fictifs ne sauraient donner le change. Plus que jamais, son économie dépend du marché mondial dont Staline prétendait l’affranchir. Par ailleurs, elle n’a pas avancé d’un pas dans le sens du socialisme. La résistance des classes exploitées, traduite dans l’industrie par la migration permanente de millions d’ouvriers en fuite et à la campagne par la grève chronique du blé, ne pourra que s’accentuer sous le poids alourdi des mesures administratives et policières adoptées pour la briser. Le régime avoue à sa façon une faiblesse intrinsèque dans sa politique extérieure de complaisance envers l’impérialisme du Japon, qui témoigne des craintes du Politbureau devant la perspective de confier des armes au peuple paysan exaspéré. Le chaos économique présent de l’Empire des soviets ne permettrait pas davantage de soutenir longtemps une grande guerre moderne contre une coalition d’États industriels. Un deuxième plan quinquennal conçu dans l’esprit du premier n’y pourrait rien changer.

Mais précisément, de ce second plan quinquennal dont la bureaucratie soviétique promettait monts et merveilles et qui devait enfin conduire à l’âge d’or de la société sans classes et du socialisme, il est de moins en moins question. Après tant et tant de transcendantales anticipations d’allure scientifique, bourrées de tables, de diagrammes, de pourcentages, de coefficients, de rythmes et autres processus, la période du premier plan s’achève sans qu’on sache de quoi seront faits les lendemains. C’est la meilleure preuve de la faillite, non du plan dans son principe, mais des méthodes et procédés en vigueur au nom de l’introduction du « socialisme dans un seul pays » par la dictature du secrétariat. La seule constatation de l’inexistence du second plan à la veille de sa mise en application atteste de l’ignorance où sont les économistes soviétiques eux-mêmes quant aux effets du premier, à force d’additionner des fictions et d’accumuler des mythes. Il faudra du temps avant de pouvoir clarifier les comptes.

Quoi qu’il en soit du plan de malheur qui a fait couler dans le monde tant d’encre inutile, et dans l’Union soviétique tant de sang et de larmes, la Révolution l’a précédé et, en quelque sorte, peut lui survivre. Son destin se jouera en fin de compte dans les grandes conflagrations internationales à venir. Savoir dans quelle mesure le plan a grandi sa puissance et accru ses moyens d’affronter l’épreuve décisive est un autre sujet d’étude. Pour l’aborder, il faudra connaître non seulement des tonnages de pétrole et d’acier mais, par exemple, les nombres de déportés, d’emprisonnés, de condamnés à mort que la statistique soviétique n’enregistre pas dans ses colonnes. Et en attendant, il importe de ne pas confondre la révolution russe en dégénérescence et le socialisme.

B. SOUVARINE

Autres articles de cette rubrique
  1. LCS 00 : Sommaire des numéros de la revue « La Critique Sociale »
  2. LCS 01a : Perspectives de travail
  3. LCS 01b : Le mouvement cyclique de la production moderne
  4. LCS 02a : D. B. Riazanov
  5. LCS 02b : L’Institut Marx-Engels
  6. LCS 03a : L’économie dirigée
  7. LCS 03b : Les œuvres économiques de Karl Marx
  8. LCS 03g : Biographie de Lénine
  9. LCS 04a : Chaos mondial
  10. LCS 05a : Le socialisme et la guerre
  11. LCS 05b : V. Polonsky
  12. LCS 05d : La philosophie de Hegel
  13. LCS 05f : Thèses sur Hegel et la Révolution
  14. LCS 06a : Sombres jours
  15. LCS 06d : Curzio MALAPARTE, Technique du Coup d’État
  16. LCS 06d : Julius DICKMANN, Das Grundgesetz der sozialen Entwicklung
  17. LCS 06f : Albert Mathiez
  18. LCS 06f : Charles Gide
  19. LCS 06f : David Riazanov
  20. LCS 06i : Correspondance - Sur Hegel - Sur le « Capital »
  21. LCS 07a : Quinze ans après
  22. LCS 07c : La loi fondamentale de l’évolution des sociétés
  23. LCS 07d : À nos lecteurs
  24. LCS 07f : Cdt. LEFEBVRE DES NOËTTES, L’Attelage
  25. LCS 07f : Ernst POSSE, Le Marxisme en France de 1871 à 1905
  26. LCS 07f : MALAPARTE & OSSENDOWSKI, Lénine
  27. LCS 07f : S. HOOK, The contemporary significance of Hegel’s philosophy
  28. LCS 07g : Nécrologie de Fernand Loriot
  29. LCS 07i : Nécrologie - M. N. Pokrovsky - O. Minor - K. Moor - E. Bernstein
  30. LCS 08a : Anniversaire et Actualité
  31. LCS 08k : L’affaire Victor Serge
  32. LCS 08l : Un appel
  33. LCS 09b : La véritable limite de la production capitaliste
  34. LCS 09e : Clara Zetkin
  35. LCS 10g : À propos d’une théorie de l’esclavage
  36. LCS 11a : Les Journées de Février