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Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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MARX 19c : L’édification d’une doctrine marxiste
Margaret MANALE - Janvier-Février 1978 / pp. 163 - 215
3 avril 2011 par françois

Note de la Rédaction :

Ce texte est la dernière partie de l’étude entreprise par Margaret Manale sur la genèse du concept de « marxisme ». Nous avons publié dans les Cahiers précédents (no, 17 et 18) deux autres extraits de ce travail de recherche qui porte cette fois principalement sur le rôle d’Engels après la mort de Marx. Chargé de l’exécution du testament spirituel de son ami, Engels a fini par faire de l’appellation « marxiste » un titre de gloire et d’élever le « marxisme » - terme dont ni lui-même ni Marx ne peuvent être tenus pour responsables - au rang de Weltanschauung, de vision du monde de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. C’est l’histoire de la dernière étape de cette fondation, la plus décisive, que Margaret Manale tente d’élucider dans ce texte.


LE MARXISME À TRAVERS L’ANTIMARXISME

Pour l’intelligence de l’attitude que Marx a adoptée lors des querelles de parti entre partisans et adversaires de ses théories au moment des congrès ouvriers en France, il convient de prendre en considération tout particulièrement le fait que l’usage de plus en plus courant de parler de « marxistes » et de « marxisme » l’a profondément bouleversé. Il ne s’agit pas là d’une simple hypothèse : les témoignages d’Engels sont, comme nous le verrons, trop insistants pour pouvoir en douter.

Le mot « marxiste » a connu une certaine diffusion dans les annés soixante-dix grâce aux écrits de Bakounine et leur utilisation par les « anti-autoritaires », surtout en Suisse. Une fois le mot « marxiste » devenu dans la bouche des adversaires de Marx synonyme d’« autoritaire », le pas vers la création d’un terme comme « marxisme » ne fut pas difficile à franchir : il suffisait de faire de Marx le théoricien du « communisme autoritaire » ou du « communisme d’État » - Bakounine y avait contribué dans une large mesure - pour étiqueter son enseignement de « marxisme ». L’ignorance de cet enseignement aidant, le lancement du mot au sens dénonciateur et réprobateur ne devait connaître aucun obstacle, et cela d’autant moins que ni Marx ni Engels n’ont vu immédiatement le danger de mystification que la reprise et la diffusion du nouvel « isme » onomastique pouvait entraîner.

Le terme « marxisme » est apparu pour la première fois dans un titre d’ouvrage avec la publication d’une brochure par Paul Brousse, un des adversaires déclarés de Marx. « Le marxisme dans l’Internationale », tel fut ce titre lancé avant les congrès de 1882 [1]. La brochure se compose de quatre chapitres et d’une conclusion ; en voici le sommaire :

I. Karl Marx (p. 3)
II. Le marxisme (p. 7)
III. Les chocs de doctrine dans l’Internationale (p. 10)
IV. La lutte : la fédération romande, les congrès et les hommes du marxisme (p. 16)
V. Conclusion (p. 31)

D’entrée, l’auteur touche à un aspect du conflit qui révèle l’ambiguïté du rapport de Marx à ses adeptes et, inversement, comme s’il s’agissait dans un certain sens d’innocenter le premier en répudiant les seconds :

Nul plus que moi n’a de respect pour son âge et d’admiration pour son talent, certes, mais par l’œuvre de ses agents qu’il s’est donnés en France, par l’œuvre de Paul Lafargue, son second gendre et son vétéran des luttes dans l’Internationale, il a poussé les choses au point que l’existence même de notre jeune parti est mise en péril  [2].

Rien dans cet exorde ne laisse présager le grief que Brousse va aussitôt exprimer au point de confondre dans un même jugement de condamnation maître et disciples. L’énormité de ce verdict ne peut qu’étonner, lorsqu’on sait que la connaissance de la pensée scientifique de Marx n’était vraiment de nature à permettre un jugement fondé, ni sur la validité intrinsèque des théories, ni sur la portée politique de leur contenu critique, ni enfin sur la valeur morale du penseur :

Jamais son incontestable réputation d’économiste critique, sa renommée de chef d’école, le respect même avec lequel les jeunes demandaient et recevaient ses conseils ne suffirent à la gloire de Marx. Il est grand critique, il est maître, et ce n’est pas assez : il lui faut être encore chef de parti ; il prétend au gouvernement socialiste de son temps et très sérieusement il croit avoir le pouce assez large pour que cette grande évolution sociologique garde sa seule empreinte. Je n’ai pas besoin de démontrer qu’en cela il se trompe : le socialisme de notre époque estinternational, mais il ne sera pas plus pangermain qu’exclusivement français  [3].

On peut se demander sur quelles données précises Brousse pouvait s’appuyer en traçant ce portrait d’un Marx aussi savant qu’ambitieux. Il n’existe pas non plus d’indice d’une rencontre personnelle qui eût permis à un fin psychologue de percer le secret d’une personnalité peu commune, certes, mais qui d’après des témoignages certains et nombreux, ne se laisse pas classer dans la catégorie des politiques ambitieux, assoiffés de puissance. Le rôle de Marx dans l’Internationale - lors même qu’on ne négligerait pas ses manœuvres lors de l’expulsion de Bakounine - n’apparaît pas vraiment comme un élément décisif à partir duquel un témoin impartial aurait pu tracer du penseur militant un portrait du genre de celui offert par Brousse.

... s’il était partisan que l’homme et le groupe évoluent librement dans le parti, c’est-à-dire du fédéralisme et del’autonomie, nous serions, nous qui l’attaquons, les premiers à accueillir respectueusement ses conseils, même à lui en demander  [4].

Qu’en lisant les lignes ci-dessus, Marx n’ait éprouvé que mépris ne saurait surprendre : elles n’étaient que phraséologie. « Fédéralisme » et « autonomie » n’avaient jamais constitué des thèmes sérieux de discussion et de réflexion parmi les socialistes, scientifiques ou non, excepté chez Proudhon dont les idées n’ont nullement cette clarté et cette rigueur logique qui puissent les rendre représentatives d’un courant de doctrine. D’ailleurs, les écrits tardifs de Proudhon sur le problème de l’indépendance et de l’unité nationale, fourmillaient de contradictions et de paradoxes prétentieux, si bien que le fédéralisme proudhonien ne préoccupait plus les esprits gagnés aux idées fédéralistes dans les deux dernières décennies du XlXe siècle [5].

Les témoignages critiques de contemporains de Marx sont trop rares pour que nous ne nous arrêtions pas à celui de Brousse : il s’agit d’une mise en accusation dont les motivations sont plus claires que les arguments invoqués pour la justifier.

Mais imbu du matérialisme vieillot, sans véritable intelligence des données modernes de la politique expérimentale, homme de 1848 enfin, Marx est un autoritaire sans scrupules. Aussi dédaigneux de la légalité qui résulte des congrès que s’il s’agissait de légalité bourgeoise, il demande des moyens de gouvernement, en savant économiste qu’il est, aux forces capitalistes et politique, dont ses agents peuvent arriver à s’emparer au sein de notre société bourgeoise. Et par eux il cherche à imposer à tous sa volonté, qu’elle soit ou non conforme à celle de la majorité des membres du parti. Par cette tactique, il désorganisa, tua l’Internationale ; par elle, il désorganise et égorge en ce moment le Parti ouvrier  [6].

Gravement malade, sachant sans doute déjà sa santé définitivement compromise, sans la moindre influence directe ni indirecte sur les destinées d’aucun parti ouvrier de son temps, Marx ne pouvait lire ce mélange de hagiographie et de démonologie qu’avec une ironie amère. Il est surtout dommage que le malade n’ait pu trahir le sentiment qu’a dû lui inspirer le trait suivant de son caricaturiste :

En faisant cela, Marx se compromet devant l’histoire : une fâcheuse renommée d’intrigue s’attachera au nom du critique puissant, au nom du plus savant doctrinaire, du dernier peut-être, du communisme utopique  [7].

Tel est le portrait de l’homme Marx que Brousse a cru bon de dessiner en 1882, alors qu’aucune biographie sérieuse n’avait encore été publiée en France qui eût permis de connaître en détail les étapes du penseur allemand exilé de son pays.

Le « marxisme » - sujet du deuxième chapitre de la brochure - n’est pas vraiment abordé par Brousse, mais les quelques remarques polémiques qu’il esquisse désignent les adeptes de Marx comme simples instruments de sa « politique » et de son autoritarisme :

Le marxisme ne consiste [...] pas à être partisan des idées de Marx. À ce titre, et dans une très large mesure, beaucoup de ses adversaires actuels, et particulièrement celui qui écrit ces lignes, seraient marxistes. Le marxisme consiste surtout dans le système qui tend non à répandre la doctrine marxiste, mais à l’imposer, et dans tous ses détails  [8].

Voilà une définition du « marxisme » qui en dit long non sur le véritable sens que tels disciples auraient pu attribuer à la doctrine de leur maître, mais sur l’état d’esprit de l’adversaire qui rend Marx - du reste hautement apprécié comme « savant » - responsable du comportement humain et politique des adeptes changés en marionnettes du Machiavel érudit. Et pourtant, Brousse prétend bien connaître « les idées de Marx » : il suffit de lire le Manifeste communiste, travail commun de Marx et d’Engels. Par conséquent, il réduit la pensée marxienne à ce texte, comme si Marx n’avait rien écrit ou publié depuis 1848 :

Je n’ai pas à rechercher ici si, depuis 1847, l’esprit humain a exercé sa critique ; s’il n’a pas trouvé à ces idées une autre formule, si, par exemple, avec une école plus jeune, il ne faut pas chercher dans le service public la véritable théorie du communisme scientifique, ou si depuis 1847 le monde intellectuel s’est arrêté, ébloui par l’éclat de l’Évangile marxiste  [9].

Le mot-clef de cette critique hâtive, superficielle, et pourtant chargée de signification prémonitoire, est l’expression « évangile marxiste ». Brousse ne prend pas la peine d’analyser le texte du Manifeste ni de préciser les objections qui démontreraient la caducité des thèses de 1848. Ce n’est guère la théorie qui l’intéresse, ce sont ceux qui, selon le critique, organisent leur activité politique en fonction de ce nouvel « évangile » :

J’ai à indiquer seulement si les hommes en qui s’est « cristallisée » la doctrine, si les marxistes, ont demandé pour eux place égale dans le champ de la discussion, ou s’ils n’ont pas pensé de « faire avaler leur doctrine jusqu’à la garde », à l’aide de moyens moins honnêtes, aux socialistes que la grâce de Maitland Park Road  [10] n’a pas suffisamment touchés  [11].

En somme, sous la rubrique du « marxisme », Brousse ne fait que parler des « marxistes ». Il les voit partout, et sa mémoire imaginative leur attribue rétrospectivement un rôle et un pouvoir dans l’Internationale qui en fait des conquérants devant lesquels rien ne résiste :

... il est indispensable de rappeler aux vétérans des luttes de l’Internationale, et de faire connaître aux jeunes les manœuvres marxistes qui tuèrent la grande association [...]. Le marxisme a un dossier judiciaire ; il faut l’exhumer et établir les antécédents de l’accusé  [12].

Ainsi le « marxisme » est mis en accusation, comme s’il s’agissait de l’état d’esprit d’un groupe de conspirateurs dirigé par un génie diabolique, incarnant dans sa personne un Aristote doublé d’un Machiavel.

Le titre du chapitre III (« les chocs des doctrines dans l’Internationale ») promet pourtant ne fût-ce qu’un semblant d’analyse théorique ; or, en fait, Brousse vitupère la « coterie marxiste » dont les agissements dans les Congrès de l’A.I.T. tendaient uniquement à lui assurer des « majorités factices ». Le plus curieux dans ce texte dénonciateur est que l’auteur ne conteste pas la justesse du principe de la « conquête des pouvoirs politiques » ; cependant, il met en doute le vote favorable obtenu par les partisans de Marx au Congrès de la Haye :

Théoriquement, donc, il faut avoir la franchise de le reconnaître, les marxistes avaient raison ; mais au lieu de laisser, en hommes pratiques, chaque fédération de l’Internationale libre d’évoluer dans son milieu, de tenter l’action politique ou de s’abstenir [...] la minorité marxiste résolut d’imposer à toute l’Association, et par tous les moyens, le troisième chapitre de l’évangile du maître  [13].

Ainsi, la partie réservée à l’explication du « marxisme » n’est au fond qu’un bulletin de victoire lancé par le militant antimarxiste qui se soucie fort peu d’expliquer à ses lecteurs la nature des « doctrines » qui s’étaient opposées dans l’Internationale et constitueraient, selon lui, la raison profonde de la scission de 1882, avec la défaite des « marxistes ». Brousse se contente de s’en prendre aux « tenants des vieilleries autoritaires un peu rajeunies d’économie politique » auxquels il rappelle les vertus de l’« autonomie » et du « fédéralisme », sans donner la moindre précision sur le contenu conceptuel de ces vocables.

Le chapitre IV donne un aperçu historique des congrès des « anti-autoritaires » à partir de 1870, non sans accuser les « marxistes » d’avoir à dessein supprimé le congrès de 1870 et remplacé le congrès de 1871 par une conférence « secrète », laquelle « donna naturellement raison à la minorité suisse coreligionnaire des marxistes du conseil général » et « falsifia » les statuts généraux de l’Association [14]. Evidemment, Brousse est sur un terrain plus solide lorsqu’il évoque le Congrès de La Haye :

Les marxistes [...], pour faire sanctionner leur doctrine et leur politique de dictature dans l’Internationale, organisèrent ce fameux congrès de La Haye (1872), où furent représentées des sections allemandes qui n’existaient pas, des sections françaises qui [...] ne donnèrent jamais de mandat à personne [...]  [15].

Avec le Congrès de Genève (1873), qui se déroula pratiquement sans la présence de « marxistes », s’achève l’histoire de l’Internationale en tant qu’organisation dominée intellectuellement par la personnalité de Marx : ce congrès marque, selon Brousse, l’agonie du marxisme. Et se tournant vers l’actualité, l’auteur rappelle le retour de Lafargue qui s’était établi à Madrid et était allé chercher ses mots d’ordre à Londres - ne s’agissait-il pas de « MARXISER le parti [16] » ?

La conclusion de ce pamphlet politique définit parfaitement l’esprit de la campagne de Brousse contre le « marxisme » tel qu’il le voit représenté par Marx, Engels et leurs « agents » :

Il y a depuis longtemps à Londres quelques hommes de talent, deux surtout : Marx et Engels, mais ces hommes ont une prétention inacceptable, celle de faire tenir tout le mouvement socialiste dans les limites de leur cerveau  [17].

On ne saurait formuler de manière plus succincte l’« antimarxisme » dont le parti possibiliste né de la scission de Saint-Étienne fera désormais à la fois sa raison d’être et son objectif. L’avertissement final, sur le ton de la menace, reflète la pauvreté de l’argument exposé par Brousse dans sa brochure :

Il faut sauver d’eux le parti ouvrier [...] en punissant avec sévérité ceux de leurs disciples qui ont consenti à se faire leurs agents  [18].

L’intérêt de ce texte réside dans sa valeur de document historique, tout au moins sur le plan de la généalogie d’un concept dont la caractéristique essentielle était l’opacité. Vu les conséquences que la fabrication du « marxisme » par des militants français hostiles à des attitudes de Marx et d’Engels - et à celles de leurs adeptes peu nombreux - a entraînées pour la constitution et le développement d’une idéologie politique au rayonnement mondial, on est obligé de prêter la plus grande attention à une parole prononcée par Marx à diverses reprises peu de temps avant sa mort. Rapportée en plusieurs occasions par Engels, elle a valeur de prémonition et d’avertissement, certes, mais elle signifie en même temps un net refus d’accepter une postérité intellectuelle à qui Marx a dénié le droit de se réclamer de son enseignement : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi, je ne suis pas marxiste [19]. »

LE CULTE DE MARX ET DE LA THÉORIE MARXIENNE

En informant Bernstein de la prochaine publication en traduction allemande de Socialisme utopique et Socialisme scientifique, Engels souligna l’effet « énorme » que la brochure avait eu en France, non sans ajouter :

Lire de gros livres tels que le Capital, la plupart des gens sont trop paresseux pour s’y prêter, et c’est pourquoi cette minuscule brochure agit beaucoup plus rapidement  [20].

La brochure connut rapidement une extraordinaire diffusion internationale, par des traductions en italien (1883), russe (1884), danois (1885), espagnol (1886) et hollandais (1886) ; la traduction anglaise, enrichie d’une introduction substantielle, paraîtra en 1891, en même temps que la quatrième édition allemande [21].

Qu’Engels ait pu attribuer à son essai une importance telle qu’il le croyait susceptible de servir en quelque sorte de succédané du Capital ne peut qu’étonner. Il est vrai que le troisième et dernier chapitre de sa brochure offre un aperçu de la genèse du mode de production capitaliste et des antagonismes sociaux inhérents à son développement, particulièrement de la « contradiction » entre la production sociale et l’appropriation capitaliste manifeste dans l’opposition prolétariat-bourgeoisie. Il est vrai également qu’Engels a su résumer clairement la loi marxienne de l’accumulation capitaliste et dresser un bilan succinct des crises économiques de 1825 à 1877. Toutefois, il ne s’est pas borné à cette leçon dont la simplicité didactique peut expliquer l’effet de vulgarisation du texte. Il a esquissé une sorte de théorie de la révolution prolétarienne qui semble apporter au Capital une conclusion politique dont on peut se demander si elle est conforme à l’esprit du penseur qu’Engels considérait comme son maître.

Quand on considère le destin qui sera réservé à la pensée de l’ami défunt, le fait qu’Engels ait tenu la brochure de propagande et de vulgarisation traitant du rapport entre le socialisme comme utopie et le socialisme comme science pour suffisamment éclairante en vue d’éduquer le lecteur « paresseux » acquiert une signification toute particulière. Le texte de 1880, composé à partir de l’Anti-Dühring, n’est pas seulement un résumé du Capital ; il définit en outre les principes d’une stratégie globale de la lutte politique que les partis ouvriers sont invités à adopter. La correspondance d’Engels postérieure à 1880 apparaît souvent comme un ensemble de tentatives pour appliquer ces principes à l’expérience des luttes ouvrières dans les divers pays européens. Engels lance, par exemple, des avertissements à ses amis allemands qui se laissent amadouer par les possibilistes et montrent peu de sympathie pour les « Roannais ». Les premiers avaient renoncé à définir un programme dans les Considérants de leur Charte, fait qui, aux yeux d’Engels, était absolument contraire à la règle du jeu politique :

Quand on fonde un parti sans programme, où n’importe qui peut participer, ce parti n’en est plus un. Les vieux sectaires, pour qui Malon-Vollmar  [22] ont tant d’égards,ont démontré pendant des années leur impuissance, et le mieux serait de les laisser mourir tranquillement. Des Chambres syndicales ? Mais si l’on compte toute coalition de grève qui ne lutte, comme les trade-unions anglais, que pour de hauts salaires et une courte durée de travail, mais se f..., par ailleurs, du mouvement - si on les compte comme appartenant toutes au parti ouvrier, on constitue en réalité un parti pour le maintien du travail salarié et non pour l’abolition de celui-ci. Et comme me l’a dit Marx, la plupart de ces Chambres syndicales de Paris sont plus insignifiantes encore que les trade-unions anglaises. Supprimer tout programme de parti par respect pour ces gens, ce n’est pas un moyen pour les faire avancer. A-t-on jamais vu un parti sans programme, un parti dont les Considérants [...] tendent à autoriser chaque groupe de se fabriquer son propre programme privé  [23] !

Jalousement, Engels s’attache à défendre la cause des « Roannais », même minoritaires : les « stéphanois » (die St.-Etienner) sont « même pas » un parti, ils sont en germe « la queue du parti radical bourgeois », et les dirigeants qui s’évertuent à fabriquer du bétail électoral ouvrier pour les radicaux commettent, aux yeux d’Engels, une « trahison pure et simple [24] ».

On voit donc qu’Engels a pris l’habitude, encore du vivant de Marx et surtout pendant les années de maladie de son ami, de jouer au censeur, mêlant les questions de principe aux considérations de personnes et faisant souverainement la différence entre les fidèles et les infidèles. Ce rôle, il le considèrera comme essentiel quand il sera vraiment seul à défendre la pureté de la théorie et de ses principes, alors que le mouvement ouvrier perdra peu à peu de sa spontanéité et sera de plus en plus placé sous la tutelle de partis politiques. Il veillera à ce que Lafargue abandonne le « dogmatisme d’un oracle scientifique » et adopte franchement « la ligne spirituelle [25] ». Mais dans son mépris des « anarchistes », il se montrera lui-même d’un dogmatisme assez obtus pour formuler des condamnations en bloc, reconnaissant rarement les origines intellectuelles et les buts communs de l’anarchisme et du communisme.

Les anarchistes se suicident chaque année et chaque année ils renaissent des cendres, et il en sera ainsi jusqu’au jour où l’anarchisme sera sérieusement persécuté. C’est la seule secte socialiste qui peut réellement être détruite par des persécutions. Car son éternelle renaissance vient du fait qu’il y a toujours des ambitieux qui voudraient jouer un rôle à moindres frais. L’anarchisme semble être fait pour cela  [26].

Pendant les quelques mois où ils pouvaient encore se rencontrer, Marx et Engels ont pu s’entretenir de sujets d’actualité, comme le montrent leurs correspondances respectives. Leur accord fut total - du moins n’existe-t-il aucune trace de désaccord dans les documents qui nous restent de cette période. Telle déclaration faite par Engels en leur nom commun revêt, par conséquent, une certaine importance, car elle sert à éclairer les circonstances qui l’ont conduit à accepter le terme « marxisme » comme synonyme de « socialisme scientifique » ; enfin, telles dernières déclarations d’Engels parlant également comme représentant de Marx tendent à lever une certaine ambiguïté qui caractérise la position des deux « vétérans » dans la social-démocratie allemande.

Leurs rapports avec les divers membres en vue du parti n’étaient pas toujours empreints d’une camaraderie sans faille : des tendances idéologiques et politiques commençaient à apparaître dans la sphère des dirigeants qui venaient souvent d’horizons très divers, voire opposés. Puis, Marx et Engels étaient-ils vraiment des « membres » du parti social-démocrate allemand au sens strict du terme - étaient-ils vraiment les « camarades » de tel député, de tel journaliste ou de tel fonctionnaire du parti ? Il est arrivé, une fois au moins, qu’Engels eut à s’expliquer à ce sujet :

Vous devez me rendre un service, écrivait-il à Bernstein, et ne pas me jeter à la figure sans cesse, dans le journal le Sozialdemokrat, le titre de « camarade ». En premier lieu, je hais toute cette manie des titres [...], quand la désignation de « camarade » ne renseigne pas vraiment le lecteur que l’intéressé est membre du parti. Ce qui se justifie et se pratique à la tribune ou dans le débat oral sonne très mal quand c’est imprimé. Et puis, nous ne sommes pas ici des « camarades » au sens étroit. Nous n’appartenons guère plus au parti allemand qu’au parti français et américain ou russe, et nous ne pouvons nous considérer comme liés par le programme allemand pas plus que par le programme minimum. Nous tenons fermement à notre position particulière comme représentants du socialismeinternational. Mais elle nous défend également d’appartenir à un parti national particulier tant que nous ne rentrerons pas en Allemagne et y participeront directement au combat. À l’heure actuelle, cela n’aurait pas de sens  [27].

Ces réflexions et critiques sont parmi les dernières qu’Engels a pu exprimer en disant « nous », comme si derrière chaque phrase le destinataire de la lettre devait imaginer le penseur malade, qui n’avait plus que quelques semaines à vivre. D’un autre point de vue, ces remarques ont également intérêt puisqu’elles donnent à penser que si Marx et Engels ont considéré leur théorie comme « allemande », ils n’en ont pas moins eu la conviction de « représenter » une pensée libérée des frontières nationales. Mais il y a dans la manière dont Engels formule son refus d’une camaraderie par trop affichée un élément de distanciation presque aristocratique, comme si le rôle particulier que Marx et lui-même s’attribuaient leur interdisait de se mêler à ces éléments « philistins » dont le parti abondait, penchant qu’ils reprochaient surtout à Liebknecht :

Malgré ses nombreuses qualités excellentes, Liebknecht a le défaut de vouloir attirer au parti à toute force des éléments « cultivés », et rien ne peut lui arriver de pire, à lui ancien instituteur, que d’entendre un ouvrier confondre mir et mich [28]. Un homme tel que Viereck n’aurait jamais dû être désigné comme candidat, car il nous fait honte au Reichstag d’une manière plus scandaleuse que cent mir faux que, du reste, les Hohenzollern et les maréchaux commettent eux aussi. Si les gens cultivés et en général tous les adeptes d’origine bourgeoise n’adoptent pas totalement le point de vue prolétarien, ils gâchent tout. Mais s’ils adoptent réellement ce point de vue, ils sont extrêmement utiles et bienvenus  [29].

En revanche, Engels ne tarit pas d’éloges en parlant de la classe ouvrière allemande qu’il oppose aux chefs timorés fortement imprégnés du philistinisme des gens « cultivés ». Et dans le feu de cette admonestation, il glisse presque imperceptiblement vers un sujet qui l’oblige de s’expliquer sur son propre cas : ne fut-il pas autrefois... exploiteur d’ouvriers ? Tel membre du parti, agioteur à la Bourse, fut jadis défendu par Karl Höchberg dans un article du Jahrbuch ? Aux yeux d’Engels, il n’y eut rien de blâmable :

On peut certes être soi-même boursier et être en même temps socialiste, tout en haïssant et méprisant la classe des boursiers. Me viendrait-il jamais à l’esprit de m’excuser d’avoir été moi aussi autrefois associé dans une usine ? Celui qui viendrait me reprocher cela recevra la réponse qu’il mérite. Et si j’étais sûr de pouvoir gagner demain un million à la Bourse et pouvoir procurer ainsi au parti en Europe et en Amérique des moyens importants, j’irais immédiatement jouer à la Bourse  [30].

On peut se demander si cette déclaration aurait été du goût de Marx. Pourtant, on sait qu’Engels n’aurait rien déclaré publiquement sans être persuadé d’être approuvé par son ami qu’il savait respectueux des principes qui font du socialisme « scientifique » un guide moral autant que politique. Ces principes, Engels se savait appelé à les maintenir haut et ferme en rapportant les derniers instants de Marx qu’il voyait s’endormir le 14 mars 1883.

En deux minutes, cette tête géniale avait cessé de penser [...]. Ce que cet homme fut pour nous sur le plan de la théorie et, dans tous les moments décisifs, également sur le plan pratique, on ne peut en avoir une idée que si on se trouvait constamment en sa compagnie. Ses grandes visions disparaîtront avec lui de la scène pour de longues années. Ce sont là des choses qui nous dépassent. Le mouvement poursuit son chemin, mais il lui manquera l’intervention calme, précise, réfléchie qui lui a épargné maint égarement pénible  [31].

Par ce témoignage émouvant Engels a révélé ce que Marx avait été pour lui et ce qu’il s’efforcera, pendant les douze années à venir, à faire partager au monde ouvrier. Même si on tient compte du facteur émotionnel de ces premières réactions, celles-ci peuvent faire comprendre pourquoi Engels a finalement cédé à la tentation d’éterniser la mémoire du défunt : le « marxisme » obtiendra ainsi son statut quasi officiel grâce à celui même qui était appelé à veiller à la pureté d’une doctrine dont le sens profond ne pouvait qu’interdire pareille opération d’essence religieuse. Les conséquences néfastes de ce geste sacralisant ne tarderont pas à apparaître.

AMBIGUÏTÉ D’UN DISCOURS FUNÈBRE

Mort le 14, Marx sera enterré le 17 mars. L’intervalle fut employé par Engels pour annoncer l’événement aux amis les plus proches. Le 14, il écrivait à Bernstein (voir plus haut) et à Liebknecht. Ce dernier apprit ainsi « la terrible perte que le parti européen socialiste-révolutionnaire a subie », car « le plus grand cerveau de la seconde moitié de notre siècle » avait cessé de penser.

Bien que je l’aie vu ce soir étendu dans son lit, le visage marqué par la mort, je ne puis me figurer que ce cerveau génial ait cessé de féconder de ses puissantes pensées le mouvement prolétarien des deux mondes. Nous tous, c’est grâce à lui que nous sommes ce que nous sommes ; et ce qu’est le mouvement actuel, il l’est grâce à son activité théorique et pratique ; sans lui, nous serions encore enfoncés dans les immondices de la confusion  [32].

Dans ces phrases débordantes d’une humilité aussi profonde que peu conforme à l’image que Marx souhaitait donner de lui-même, s’annonce déjà clairement un projet de renversement des valeurs qui, dans la conception matérialiste de l’histoire, constituaient la substance éthique du socialisme et du mouvement ouvrier. Aucun penseur, quel que soit son génie, ne peut décider du sort d’un mouvement social « historique » ; il peut, au plus, en être le théoricien scientifique. L’affirmation d’Engels paraît d’autant plus surprenante qu’elle émanait de celui qui était appelé à défendre l’esprit de l’œuvre à laquelle il avait apporté le fruit de son propre génie. Ce geste de glorification posthume semble confirmer certaines découvertes de la psychologie moderne, mais nous nous garderons bien de nous arrêter à ce détail, bien qu’il nous éclaire également sur les suites de la démarche du « second violon » [33]]. Contentons-nous de rappeler d’autres déclarations d’Engels qui sont autant de variations sur un même thème :

La tête la plus puissante de notre parti avait cessé de penser, le cœur le plus fort que j’ai jamais connu avait cessé de battre  [34].
L’humanité a été amputée d’une tête, en vérité de sa tête la plus importante qu’elle ait eue de nos jours. Le mouvement du prolétariat poursuit sa marche mais le point central a disparu, le point vers lequel Français, Russes, Américains, Allemands se tournèrent spontanément dans les moments décisifs, pour recevoir chaque fois les conseils clairs et irréfutables que seul le génie et la parfaite connaissance des choses pouvaient donner. Les célébrités locales et les petits talents, voire les mystificateurs, auront les mains libres. La victoire finale demeure certaine, mais les détours, les égarements temporaires et locaux - d’ailleurs inévitables - s’accroîtront désormais bien autrement qu’avant. Tant pis - nous devons passer par là, car n’est-ce pas notre rôle ? Et ce n’est pas une raison de perdre courage  [35].

Engels ne s’est pas borné à communiquer aux seuls amis proches le sentiment qu’il éprouvait en pensant à la disparition de Marx. Cette conviction, il voulait la communiquer pro mundo, au grand public, et l’occasion s’offrait à lui au moment de l’enterrement de son ami. L’éloge funèbre, soigneusement préparé, devait faire connaître, par la voix de la presse, la grandeur du disparu, si injustement traité de son vivant, tant par le silence que par la calomnie dont son œuvre et sa personne eurent à souffrir. Il fallait élever l’œuvre à la hauteur d’une œuvre comparable d’un autre esprit, faire de Marx l’égal d’une des grandes célébrités scientifiques de l’époque. Voici comment Engels s’y prit :

Karl Marx était un de ces hommes remarquables dont le siècle ne produit qu’un petit nombre. Charles Darwin découvrit la loi de l’évolution de la nature organique sur notre planète. Marx est le découvreur de la loi fondamentale qui détermine la marche et le développement de l’histoire humaine, une loi si simple et si évidente qu’il suffit pour ainsi dire de la présenter pour en assurer la reconnaissance. Mais ce n’est pas tout, car Marx a également découvert la loi qui a engendré l’étape actuelle de notre société et sa grande division de classes en capitalistes et travailleurs salariés. C’est la loi selon laquelle cette société s’organise, se développe, jusqu’à ce qu’elle ait grandie au-delà d’elle-même au point d’avoir finalement à disparaître, comme toutes les phases historiques précédentes de la société. De tels résultats nous font ressentir d’autant plus douloureusement le fait qu’il nous ait été arraché au milieu de son activité et, quoiqu’il ait produit, il laisse beaucoup plus de travaux inachevés  [36].

Alors que, du vivant de Marx, Engels s’est contenté d’attribuer à son ami les deux découvertes scientifiques que l’on sait [37], sans chercher des analogies dans l’ordre des victoires de la science, il risque maintenant, en l’absence du célébré, une comparaison qui, pour flatteuse qu’elle soit, n’en est pas moins ambiguë, voire douteuse. Il est vrai que Marx lui-même avait un jour suggéré cette idée à Engels, en plaisantant, lorsqu’il lui proposait un modèle de compte rendu du Capital à offrir à la presse allemande. Il s’agissait de « duper » un démocrate suabe, Karl Mayer, rédacteur du Beobachter de Stuttgart, en faisant passer en fraude une critique du Capital dont un lecteur avisé du journal n’aurait pas manqué de remarquer l’ambiguïté. Nous donnons ci-après quelques passages de cette « critique » proposée par Marx :

Commencer d’abord par déclarer que, quoi qu’on pense de la tendance de l’ouvrage, celui-ci fait honneur à « l’esprit allemand » et que, pour cette raison justement, il fut écrit par un Prussien en exil et non en Prusse. La Prusse a cessé depuis longtemps d’être le pays où une initiative scientifique, quelle qu’elle soit, surtout dans le domaine politique ou historique ou social, serait possible ou existerait réellement. Elle représente maintenant l’esprit russe et non l’esprit allemand. Concernant l’ouvrage lui-même, il conviendrait de distinguer deux aspects, les développements positifs [...] donnés par l’auteur, et les conclusions tendancieuses qu’il en tire.[...]
Pour ce qui est de la tendance de l’auteur, il faudrait de nouveau distinguer. En démontrant que la société actuelle, considérée du point de vue économique, est grosse d’une forme nouvelle et supérieure, il révèle simplement sur le plan social le même processus progressif de bouleversement que Darwin a démontré sur le plan de l’histoire naturelle [...] [38].

En poursuivant, Marx ne craint pas d’offrir à son critique imaginaire un argument de taille, révélant en quelque sorte l’objection fondamentale que l’on pourrait faire à sa théorie sociale promue au rang de vérité naturaliste :

En revanche, la tendance subjective de l’auteur - que lui imposaient peut-être sa position politique et son passé - c’est-à-dire la manière dont il se représente et dont il présente aux autres le résultat ultime du mouvement actuel, de l’actuel processus social, n’a aucun rapport avec son analyse réelle. S’il nous était permis d’entrer dans le détail, nous pourrions peut-être montrer que son analyse « objective » réfute ses fantaisies « subjectives »  [39].

Marx a-t-il voulu par cette comparaison apparemment sérieuse, malgré l’aveu qu’il s’agissait d’une ruse afin de « placer » l’article d’Engels, signifier qu’il tenait sa propre théorie sociale pour analogue à la théorie naturaliste de Darwin, autrement dit qu’il établissait un parallèle entre le « fil conducteur » de ses recherches et la théorie du transformisme élaborée par le biologiste anglais ? Ce que nous savons de la façon dont Marx a accueilli la théorie darwinienne peut nous inciter à donner raison à Engels. En 1860, un an après la parution de l’Origine des espèces, Marx - qui avait défini les principes de sa méthode de recherche dans l’avant-propos de la Critique de 1859 - écrivait à Engels que le livre de Darwin contient le « fondement biologique de notre théorie [40] » ; en 1862, à Lassalle : la « base biologique de la lutte des classes dans l’histoire [41] » ; en 1862 à Engels : « Darwin reconnaît dans la vie des animaux et des plantes la société anglaise, et il fait penser à Hobbes et à Hegel, au bellum omnium contre omnes et au règne spirituel des animaux [42]. » Ce sont là des éléments d’une appréciation on ne peut plus admirative du savant naturaliste, de sorte que rien ne devait paraître plus tentant à Engels que d’accorder à Marx un rang élevé dans l’échelle des découvreurs scientifiques, bref de faire de Marx sociologue l’égal de Darwin biologiste.

Dans l’éloge funèbre effectivement prononcé, la plupart des formules de l’ébauche se répètent, mais en plus simpliste et aussi en plus exagéré peut-être. « Le plus grand penseur a cessé de penser... », la perte causée au prolétariat européen et américain, à la science historique, est incalculable ; plus l’analogie habituelle, mais dans une nouvelle variante :

De même que Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, de même Marx a découvert la loi de développement de l’histoire humaine : le fait simple, jusqu’ici caché sous des revêtements idéologiques que les hommes doivent avant tout manger, boire, se loger et se vêtir avant de pouvoir s’occuper de politique, de science, d’art, de religion, etc., donc que la production des moyens de subsistance matériels, directs, et partant le niveau de développement économique d’un peuple ou d’une époque constitue la base sur laquelle se sont développés les institutions politiques, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses de ces hommes ; c’est donc à partir de cette base que tout cela doit être expliqué et non inversement comme ce fut le cas jusqu’ici  [43].

Primum vivere, deinde philosophare - élever ce vieux précepte ironique repensé par Marx au rang de découverte scientifique ne peut pas ne pas laisser perplexe ! N’aurait-il pas mieux valu, puisqu’il fallait parler le langage le plus simple et direct, et le plus accessible à ceux qui, pour des raisons précises qui ne sont pas forcément la faim et la misère, ignorent la politique, la science et l’art, n’aurait-il pas mieux valu formuler la « découverte » de Marx en disant que la séparation des activités humaines en métiers intellectuels et métiers non intellectuels était liée à l’existence de classes sociales, etc. ? Autrement dit, en mettant l’accent sur ce que Marx lui-même définissait comme le « fil conducteur » de ses recherches sociologiques ? De surcroît, il n’existe aucun texte où Marx aurait exprimé pareille prétention ; tout au plus pouvait-il affirmer avoir transformé la méthode spiritualiste de Hegel en méthode « matérialiste ». D’ailleurs, on sait assez ce que Marx lui-même considérait être ses « découvertes » en matière de critique de l’économie politique, sans qu’y apparaisse la moindre allusion à une « loi de développement de l’histoire humaine [44] ».

Quant à la seconde découverte de Marx, vaguement défini dans l’ébauche du discours offert au journal la Justice, elle est identique à celle qu’Engels avait révélée dans l’Anti-Dühring et reprise dans Socialisme utopique :

... Marx a découvert également la loi de mouvement particulière de l’actuel mode de production capitaliste et de la société bourgeoise produite par lui. Avec la découverte de la plus-value, la lumière fut soudain créée, tandis que toutes les recherches antérieures, tant des économistes bourgeois que des critiques socialistes, s’étaient fourvoyées dans l’obscurité  [45].

Mais le plus grave n’était pas encore prononcé. Après avoir affirmé que Marx avait également fait des découvertes dans le domaine des mathématiques et qu’il avait observé attentivement les progrès de la science et des techniques, l’orateur tint à rappeler qu’« avant tout » le défunt avait été « révolutionnaire » :

Collaborer de telle ou telle manière au renversement de la société capitaliste et des institutions politiques créées par elle, coopérer à la libération du prolétariat moderne AUQUEL LUI, LE PREMIER, À DONNÉ LA CONSCIENCE DE SA PROPRE SITUATION ET DE SES BESOINS, LA CONSCIENCE DES CONDITIONS DE SON ÉMANCIPATION, voilà qui fut sa vraie vocation. La lutte fut son élément  [46].

« Sur la mort de Karl Marx », deux articles d’Engels parus quelques semaines plus tard, complètent les renseignements sur les témoignages de sympathie et d’admiration reçus ; suit la description détaillée de la maladie et de la mort « de notre grand guide théorique ». On y apprend aussi qu’outre Engels, Marx avait désigné sa fille cadette Eleanor comme « exécuteurs littéraires » [47]. Et déjà des signes apparurent à l’horizon politique des mouvements de partis faisant entrevoir de nouvelles dissensions entre partisans et adversaires de Marx. Engels en donna quelques exemples : l’anarchiste Johann Most, auteur d’une brochure de vulgarisation composée d’extraits du Capital, avait déclaré à New York que Marx avait approuvé la propagande anarchiste qu’il dirigeait ; le secrétaire de la Central Labor Union demanda à Engels de préciser « la position de Marx sur la question : anarchisme et social-démocratie ». La réponse d’Engels semble fixer la doctrine - reconnue plus tard comme « marxiste » - des « classiques » concernant l’État et sa disparition, en établissant la priorité de la conquête du pouvoir d’État par la classe ouvrière, condition indispensable de la « dissolution progressive de l’organisation politique appelée État [48] ». Il ne s’agira donc pas, comme le veulent les anarchistes, en commençant la révolution prolétarienne, de « détruire » l’État, seul organisme permettant au prolétariat d’affirmer le pouvoir conquis et de réaliser la révolution économique en maîtrisant l’adversaire capitaliste. Et Engels de rappeler la leçon de la Commune de Paris où la « victoire » s’est achevée par la défaite et le massacre des ouvriers.

Pour étayer sa thèse, Engels se réfère au Manifeste, à la fin du chapitre II. Or, nous savons que c’est précisément ce texte dont Marx et lui-même avaient envisagé la modification, à la lumière de l’expérience de cette Commune qui avait démontré que « la classe ouvrière ne peut se contenter de s’emparer de la machine d’État telle quelle et de la mettre en mouvement pour ses propres fins [49] ». Dans son mépris des « anarchistes » - car le socialiste « scientifique » semble ici ignorer les nuances - Engels oublie les positions doctrinales et éthiques communes au communisme et à l’anarchisme, non sans ranimer le souvenir de l’Internationale :

Depuis 1867, les anarchistes tentèrent avec les moyens les plus infâmes de conquérir la direction de l’Internationale ; le principal obstacle auquel ils se heurtaient fut Marx. La fin de la lutte de cinq ans fut, au Congrès de La Haye, septembre 1872, l’expulsion des anarchistes de l’Internationale ; et l’homme qui fit le maximum pour obtenir cette expulsion fut Marx  [50].

On peut se demander dans quelle mesure le récit d’Engels, faisant de Marx le principal auteur de l’expulsion de Bakounine de l’A.I.T., correspond aux faits tels que les rapportent les documents sérieux [51]. Peut-être l’exécuteur du testament intellectuel de Marx estimait-il opportun de ressusciter parfois le passé pour mieux combattre des adversaires toujours présents, en imaginant que son ami se trouvait encore à ses côtés pour participer au combat contre des adversaires qui utilisaient les mêmes armes peu honnêtes à ses yeux ?

ENGELS LÉGATAIRE SPIRITUEL

« Le petit drame du méchant Engels qui aurait séduit le bon Marx joue depuis 1844 d’innombrables fois par alternance avec cet autre petit drame d’Ahriman-Marx qui a détourné Ormuzd-Engels du chemin de la vertu [52]. » Sur ce ton ironique, Engels exprime sa ferme volonté de montrer désormais au monde que les rumeurs sur des désaccords qui auraient pu exister entre lui et Marx concernant des problèmes fondamentaux du mouvement ouvrier étaient du domaine de la légende. Le premier souci de l’exécuteur littéraire était d’inventorier les matériaux manuscrits laissées par le défunt en vue d’achever, si possible, les livres II et III du Capital. Lorsque Bebel lui demanda s’il avait l’intention de revenir sur le continent, il répondit par la négative : il ne voulait pas risquer une expulsion, seules l’Angleterre et l’Amérique offrent une garantie contre ce risque. L’Angleterre présente l’« avantage » de ne pas posséder un mouvement ouvrier autonome, ce qui signifie que l’on y pouvait se consacrer à des travaux théoriques :

Dans l’agitation pratique je n’aurais pas fait plus que n’importe qui ; dans les travaux théoriques, je ne vois pas encore jusqu’à présent qui pourrait nous remplacer, moi-même et Marx  [53].

L’année 1883 se passera pour les fidèles de Marx dans le souvenir quasi permanent du défunt, mais lorsque Bebel concevra le projet d’un monument offert par l’ensemble du parti « en signe de reconnaissance et de solidarité des travailleurs de tous les pays » [54], il se heurtera au refus de la famille, qu’Engels a sans doute approuvé :

Quant à un monument pour Marx, je ne sais pas au juste ce qu’il convient de faire. La famille s’y oppose. La tombe simple que l’on a faite pour sa femme et qui porte maintenant son nom et celui de son petit-fils [Henry Longuet] serait aux yeux des siens profanée, si on lui substituait un monument, que l’on ne pourrait d’ailleurs guère distinguer des monuments prétentieux des philistins qui l’entourent  [55].

Peu à peu, le tempérament solide d’Engels prit le dessus, et les tâches qui l’attendaient en tant que gardien et éditeur des travaux inédits de Marx étaient suffisamment accablantes pour lui faire récupérer son humeur foncièrement optimiste. N’apercevait-il pas à l’horizon l’effondrement du mode de production capitaliste, après une crise économique d’une toute autre envergure qu’en 1841-1842 et 1847 [56]. Vu son âge - 63 ans - il lui fallait mettre les bouchées doubles, établir pour les prochaines années un vaste programme de publications où le projet d’une grande biographie de Marx tenait une place centrale. Et puis : les manuscrits du « deuxième volume » - c’est-à-dire des livres II et III et Capital - se révélaient beaucoup moins achevés qu’il ne l’avait cru au départ : « ... cela coûtera du travail avec un homme comme Marx qui pesait chaque mot. Mais ce travail m’est cher, car je me sens de nouveau en compagnie de mon vieux camarade [57] ».

Les perspectives politiques paraissaient excellentes, les « masses » en Allemagne avaient mûri sous le règne de la loi anti-socialiste, elles se montraient même supérieures à leurs chefs. Et ce brave Bismarck qui ne cessait de « travailler pour nous tel six chameaux » ! Certes le processus révolutionnaire a ses lenteurs et il faudra que tous les partis intermédiaires arrivent au pouvoir et échouent avant que n’arrive « notre tour [58] ».

Il fallait donc être préparé pour toutes les éventualités sociales et politiques, ce qui impliquait une large diffusion des écrits les plus accessibles de Marx et d’Engels. Un peu plus de trois mois après la mort du premier, Engels signa la préface pour une nouvelle édition du Manifeste communiste. Il y dit son regret d’avoir à le signer seul :

Marx, l’homme à qui l’ensemble de la classe ouvrière d’Europe et d’Amérique doit plus qu’à n’importe quel autre homme - Marx repose au cimetière de Highgate et sur sa tombe pousse déjà la première herbe  [59].

N’osant pas prendre sur lui de remanier ou de compléter le Manifeste, Engels jugea cependant nécessaire de s’expliquer une fois de plus sur la paternité de cet écrit, en soulignant que la « pensée fondamentale » - la conception matérialiste de l’histoire - en appartenait « uniquement et exclusivement » à Marx [60]. Ce souci permanent de la consécration du « père » de la pensée révèle un trait aussi curieux qu’attachant de la personnalité du « fils » Engels, disons le fond de piété, ancestral peut-être, qui s’est parfois manifesté chez lui. L’intérêt qu’il marqua en diverses occasions au christianisme primitif témoigne assez de ce trait de caractère pour nous inciter à nous y arrêter. Cela d’autant plus que nous voyons le « matérialiste » surchargé de besognes littéraires et politiques offrir à une revue anglaise proche du socialisme un essai sur le Livre de la Révélation  [61]. Retenons-en quelques passages en nous demandant s’ils ne pourraient pas nous aider à comprendre la raison profonde pour laquelle Engels a fini par se conformer à l’usage de plus en plus répandu qui consistait à parler de « marxisme » et de « marxistes » :

Le christianisme saisit les masses exactement de la même manière que le fait le socialisme moderne, sous la figure de toutes sortes de sectes et plus encore par des opinions individuelles contradictoires, parfois claires parfois confuses, les dernières formant la majorité des cas ; mais tous et toutes sont hostiles aux puissances existantes ! [...] Comme tout autre mouvement révolutionnaire, le christianisme fut créé par les masses [...] [62]

En prenant sur lui de présenter chaque texte réédité de Marx par un avant-propos qui en donnait en quelque sorte l’exégèse ex cathedra, Engels est parvenu, contre son gré peut-être, à fixer la doctrine sur laquelle plus tard les diverses tendances du marxisme chercheront à s’orienter. En outre, en faisant connaître au grand public des phases peu connues de la vie et de l’activité de Marx, il semblait se désigner lui-même comme le biographe quasi officiel du penseur disparu. Le caractère apologétique de ces présentations historico-biographiques devint ainsi un élément essentiels des futurs travaux d’interprétation consacrés à Marx [63].

C’est surtout dans ses lettres à Bernstein et à Bebel qu’Engels se fit fort de donner de véritables leçons de stratégie tant révolutionnaire que « réformiste », au gré de ce qu’il considérait comme la nécessité historique du moment [64]. Et s’il lui arrivait de revoir tel travail d’édition de ses amis, son exigence de la perfection était d’une rigueur exemplaire [65]. Cependant, c’est en commençant à préparer lui-même certains manuscrits de Marx pour l’édition qu’il donna toute la mesure de sa compréhension, on pourrait dire des affinités qui existaient entre lui et Marx dans certains domaines limités. Mais ce n’est pas comme éditeur des manuscrits du Capital qu’il a fait preuve de cette compréhension.

1884 vit la première publication d’Engels entièrement inspirée par des matériaux documentaires laissés par Marx : l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État. Ce texte représente « en quelque sorte l’exécution d’un testament », car Marx lui-même avait souhaité livrer les résultats des recherches de L. H. Morgan (Ancient Society, 1877) en relation avec ses propres recherches dans le cadre de la conception matérialiste de l’histoire.

Mon travail n’offrira qu’un faible substitut pour ce qui n’a pas été donné à mon défunt ami de faire. Toutefois, dans ses nombreux extraits de Morgan j’ai trouvé des annotations critiques que je citerai ici pour autant que cela peut convenir  [66].

Il est certain qu’en l’absence du « livre » que Marx projetait d’écrire sur l’État, les réflexions d’Engels sur ce problème semblent a priori mériter qu’on s’y attache en tant qu’ébauches d’une théorie politique conforme aux présupposés méthodologiques énoncés par l’auteur du Capital certes, mais aussi de l’Idéologie allemande, leur œuvre commune. Reste à savoir si telles prémisses ou telles prognoses historiques établies par Engels ne dépassent pas les limites épistémologiques imposées par la recherche spécialisée dont l’auteur n’a pu utiliser que peu de résultats [67].

C’est encore en 1884 qu’Engels a rédigé un avant-propos pour l’édition allemande de Misère de la philosophie (1847). Il lui fallait laver Marx de l’accusation de plagiat que l’économiste et théoricien prussien du socialisme d’État Rodbertus avait formulée inconsidérément mais à la grande satisfaction des adversaires de l’auteur du Capital. Ce fut une occasion pour Engels de préciser le rapport de Marx à Ricardo, mais aussi de commenter certaines thèses « matérialistes », par exemple le rôle de la morale dans les jugements de l’économie politique. Il fallait soutenir, sinon démontrer, que Marx n’avait jamais fondé ses « revendications communistes » sur des sentiments moraux : il les a fondées sur « l’effondrement nécessaire du mode de production capitaliste », effondrement qui, selon Engels, « s’accomplit quotidiennement et progressivement devant nos yeux [68] ».

En portant ainsi la réflexion sur les phénomènes de la vie du travail au niveau d’une abstraction pure, sans cependant interroger la véracité de la perception apparemment directe, Engels esquive le véritable problème des relations humaines : un déterminisme implacable force les conduites humaines à se soumettre à des règles de vie établies par des minorités dans l’intérêt de minorités.

Si la conscience morale de la masse déclare injuste un fait économique, comme autrefois l’esclavage ou le travail corvéable, c’est là une preuve que le fait lui-même est déjà un anachronisme et que d’autres faits économiques se sont produits en vertu desquels les premiers sont devenus insupportables et n’ont plus de raison d’être  [69].

1884 fut aussi l’année où l’on vit surgir les premières controverses théoriques sur des question du Capital qu’Engels était souvent invité à trancher. Lorsque Kautsky publia dans la Neue Zeit la critique que Rodbertus faisait du Capital, il provoqua un débat avec Carl A. Schramm et communiqua à Engels la réponse du premier et sa propre réplique. Engels approuva la partie économique de l’article de Kautsky, mais administra à son disciple une leçon de dialectique qu’il est difficile de concilier avec les principes méthodologiques qui ont guidé Marx dans son travail d’« anatomiste » de l’économie capitaliste.

Marx réduit le contenu présent et commun aux choses et rapports à leur expression mentale la plus générale ; son abstraction traduit donc simplement sous la forme de pensées le contenu qui se trouve déjà dans les choses  [70].

À partir de cette définition - qui, répétons-le, fixe de manière quasi apodictique la base épistémologique de la méthode d’abstraction de Marx - Engels procède à la critique des concepts de capital et de valeur chez Rodbertus. Tout en montrant l’erreur de la position de Schramm, il fait une critique de Kautsky que nous jugeons essentielle pour notre sujet et que nous citons d’abord dans le texte original :

Von der Marxschenhistorischen Schule zu sprechen, war allerdings stark anticipiert. Ich würde den Passus Deiner Replik abkürzen und vor allem auf Marx selbst hinweisen [...] [71]

Tel est le texte rapporté par Kautsky lui-même, alors que celui des M.E.W. donne le début de ce passage sous la forme suivante :

Von der marx[istischen] historischen Schule zu sprechen [...] [72]

Dans la version de Kautsky, ce passage, traduit en français, donne :

Parler de l’école historique de Marx était évidemment une anticipation osée. J’abrégerais ce passage de ta réplique et je renverrais avant tout à Marx lui-même.

et la version M.E.W. :

Parler de l’école historique marx[iste] [...]

Quelle que soit la leçon textuelle de ce passage [73], un fait est certain : un an et demi après la disparition de Marx, Engels rejette la notion d’« école historique de Marx » qu’il juge prématurée. Il répugne apparemment à considérer les écrits des disciples jusqu’alors publiés comme justifiant l’existence d’une « école historique » pouvant se réclamer de Marx. On peut donc affirmer, sans grand risque d’erreur, qu’Engels aurait condamné l’emploi en 1884 des mots « marxiste » et « marxisme » par des disciples, adeptes du « socialisme scientifique ».

À peine paru, le livre sur l’Origine de la famille a été traduit en polonais (Paris, 1885) et en italien (Benevento, 1885) ; ainsi la théorie de l’État que Marx devait donner dans le cadre de l’« Économie » et de ses six « rubriques » parvenait à un nombreux public par l’intermédiaire de l’héritier désigné, pour devenir finalement la conception « marxiste » de l’État. Il est certain qu’Engels avait son génie propre et était tout à fait capable d’exceller dans des domaines où Marx se montrait moins intuitif et plus réservé dans ses jugements. Sa correspondance est à cet égard extrêmement instructive et présente des aperçus historiques que Marx n’aurait pas hésité à admirer [74]. Derrière ces analyses aussi rapides que perspicaces, l’ombre de Marx semble toujours présente pour renforcer conclusions et pronostics même quand ceux-ci sont apparemment trop hâtifs. C’est qu’Engels exagérait les perspectives révolutionnaires des progrès industriels en Allemagne qu’il croyait plus étendus que dans les autres pays, dans cette Allemagne qui possédait :

un prolétariat tout frais, intact, nullement démoralisé par des défaites, et enfin - grâce à Marx - doué d’une intelligence des causes du développement économique et politique et des conditions de la révolution imminente qu’aucun de nos prédécesseurs ne l’a possédée. C’est justement pourquoi nous sommes obligés de vaincre  [75].

Pour ce qui est des problèmes théoriques, le débat à mener visait surtout des critiques de Marx venant des milieux libéraux. En France, Paul Lafargue se chargeait de défendre l’enseignement de son beau-père, avec l’assistance d’Engels. En 1844 Lafargue donna à Paris des cours d’économie sociale, publiés par la suite sous forme de brochure [76], et défendit le « matérialisme économique de Marx » contre les attaques de P. Leroy-Beaulieu [77]. Engels, pour sa part, terminait la préparation du manuscrit du livre II du Capital pour l’impression, et se mit aussitôt au travail sur les manuscrits du livre III. La Préface du livre II, datée du 5 mai 1885, anniversaire de la naissance de Marx, rend compte pour la première fois dans le détail des travaux inédits laissés par le disparu pour son œuvre maîtresse [78]. C’est en même temps un aperçu historique des diverses étapes de sa vie de travail et de ses périodes de maladie. On y apprend également que peu de temps avant sa mort, Marx avait dit à sa fille Eleanor que c’était à Engels de « faire quelque chose » des matériaux laissés pour le livre II [79].

La défense de la mémoire de l’auteur occupe une bonne place dans cette Préface qui réfute l’accusation de plagiat lancée contre Marx par des socialistes de la chaire et des socialistes d’État. Enfin, pour démontrer l’originalité de la théorie marxienne de la plus-value, Engels choisit l’exemple de la chimie et du rôle que Lavoisier y avait joué par rapport à la théorie phlogistique. Curieusement, Engels ne s’occupe pour ainsi dire pas du contenu théorique proprement dit du livre II ; il se borne à déclarer que les solutions de tels problèmes relatifs au profit capitaliste seront apportées par le livre III qui donnera les « résultats conclusifs de l’analyse marxienne du processus de reproduction social sur la base capitaliste [80] ».

Engels annonçait dans cette Préface la publication prochaine du livre III. En fait, il faudra près de neuf ans pour faire paraître cet ouvrage, l’enthousiasme qu’il éprouvait en lisant les manuscrits de ce livre se reflète dans sa correspondance, dont voici un échantillon :

On ne comprend guère comment un homme qui avait dans sa tête des découvertes aussi immenses, une révolution scientifique si étendue et si complète, ait pu les garder pour lui-même pendant vingt ans  [81].

Il lui arrivait de penser que le livre III dépassait en importance le livre I : « Le troisième volume du Capital assommera tous ces [philistins] d’un seul coup [82]. »

En aucun moment Engels n’oublie le grand ami ; des mois de maladie l’avaient rendu prudent dans ses mouvements, pourtant :

[...] je continuerai à travailler au livre qui lui élèvera un monument, édifié par lui-même et plus grandiose que n’importe quels autres gens pourraient élever à Mohr. Samedi, cela fera déjà deux ans ! Et pourtant, aussi longtemps que je travaille à son livre, je peux dire sincèrement que je me sens près de lui, comme s’il vivait  [83].

Il veillait jalousement à ce que nul autre que lui s’avisât d’écrire la biographie de Marx en obtenant son concours. Peu à peu, l’idée que l’œuvre de Marx représente en quelque sorte une garantie absolue pour le triomphe du socialisme s’enracinait dans son esprit au point de lui faire oublier le sens même de cette pensée qui s’entendait comme le « reflet abstrait » du mouvement historique réel.

GRANDEUR ET FAIBLESSE D’ENGELS

Il est arrivé à Engels d’avoir des doutes sur ses capacités physiques et intellectuelles pour assumer les énormes tâches dont il se croyait chargé en tant que successeur de Marx dans la direction théorique du mouvement ouvrier international. Ayant lui-même fait connaître le concept de « socialisme scientifique », la présence physique du théoricien dont l’œuvre lui avait inspiré ce concept était une garantie de l’authenticité de tout jugement porté sur les événements majeurs de l’époque ou sur des sujets théoriques. Marx disparu, la responsabilité de ces jugements incombait à lui, l’ami du défunt. Lorsqu’en 1884, la maladie l’immobilisa - il ne pouvait que dicter pour terminer le Livre II du Capital et revoir la traduction anglaise du livre I - il eut le sentiment de ne pas suffire à la tâche :

La malchance, c’est plutôt, depuis la disparition de Marx, que je doive le remplacer. Toute ma vie, j’ai fait ce à quoi j’étais destiné, à savoir : jouer le second violon, et je crois avoir rempli ma tâche bien passablement. Et j’étais heureux d’avoir eu un aussi fameux premier violon que Marx. Or, s’il m’incombe maintenant de remplacer Marx en matière de théorie et de jouer le premier violon, cela ne peut se faire sans commettre des bévues, et personne ne s’en rend mieux compte que moi. Et si enfin l’histoire devient plus mouvementée, c’est alors que nous saurons vraiment ce que nous avons perdu en Marx. Personne parmi nous ne possède le regard avec lequel, le moment donné, quand il fallait agir vite, il touchait au but et marchait immédiatement vers le point décisif. Aux périodes calmes, il pouvait arriver que les événements m’ont donné parfois raison contre lui, mais dans des moments révolutionnaires son jugement était quasi infaillible  [84].

En même temps, cet humble aveu d’une fragilité intellectuelle semble exposer l’héritier responsable aux plus grands risques d’erreur. Ce qui est certain, c’est que les travaux du « second violon », beaucoup plus accessibles que ceux du virtuose, ont fini par s’imposer comme une sorte d’herméneutique sacrée de l’enseignement de ce dernier.

Toutefois, lorsqu’il s’agissait d’un problème dont la gravité n’admettait pas de négligence et de faiblesse dans le jugement, Engels tenait fermement au respect des principes théoriques définis par les découvertes scientifiques de Marx. Ainsi, dans ses relations avec les marxistes russes - ils furent, en effet, les premiers disciples à prendre à leur compte la dénomination inventée par les adversaires de Marx - il eut constamment à rappeler les conditions spécifiques dans lesquelles évoluait la société et l’économie de la Russie tsariste : la perspective d’une révolution bourgeoise dans ce pays arriéré étant pour Engels une certitude absolue, il se refusait à admettre les vues exposées par le marxiste Plekhanov dans ses controverses avec les représentants des autres mouvements russes. Il se disait heureux de savoir qu’il existait parmi la jeunesse russe un parti qui se réclamait ouvertement de l’enseignement de Marx :

La théorie historique de Marx est pour moi la condition fondamentale de toute tactique révolutionnaire suivie et conséquente ; pour trouver cette tactique, on n’a qu’à appliquer la théorie aux conditions économiques et politiques du pays dont il s’agit  [85].

Engels laissait clairement entendre que ses préférences allaient aux révolutionnaires populistes agissant en Russie même. « Mes amis parmi les narodovoltsy », écrivait-il pour bien marquer qu’il ne partageait pas les conceptions des « marxistes » russes qu’il suspectait de blanquisme ! À ses yeux, la Russie s’approchait de « son 1789 », la révolution bourgeoise était même imminente, le pays étant « comme une mine chargée, où il ne s’agit que d’appliquer la mèche » :

C’est un des cas exceptionnels où il est possible pour une poignée d’hommes de faire une révolution ; c’est-à-dire faire crouler par un petit choc tout un système en équilibre plus que labile (pour user de la métaphore de Plekhanov) et de libérer, par un acte en lui-même insignifiant, des forces explosives indomptables après. Eh bien, si jamais le blanquisme - la fantaisie de bouleverser toute une société par l’action d’une petite conspiration, avait une certaine raison d’être, c’est certainement à Pétersbourg. Une fois le feu mis à la poudre, une fois les forces libérées et l’énergie nationale, de potentielle, transformée en kinétique (encore une image favorite et très bonne de Plekhanov) - les hommes qui ont mis le feu à la mine seront enlevés par l’explosion qui sera mille fois plus forte qu’eux et qui cherchera son issue comme elle pourra, comme les forces et les résistances économiques décideront.
Supposons que ces hommes s’imaginent pouvoir s’emparer du pouvoir, qu’importe ? Pourvu qu’ils fassent le trou qui rompra la digue, le torrent lui-même fera bientôt raison de leurs illusions. Mais si par hasard ces illusions avaient l’effet de leur donner une force de volonté supérieure, pourquoi s’en plaindre ? Les gens qui se sont vantés d’avoir fait une révolution ont toujours vu, le lendemain, qu’ils ne savaient point ce qu’ils faisaient ; que la révolution faite ne ressemblait pas du tout à celle qu’ils avaient voulu faire. C’est ce que Hegel appelle l’ironie de l’histoire, ironie à laquelle peu d’« acteurs » historiques échappent  [86].

L’idée d’une « hégémonie du prolétariat » - idée fixe de Plékhanov dont Lénine se fera l’héritier - ne pouvait venir à l’esprit d’Engels qui, tout en avouant son ignorance des conditions économiques et politiques du pays, avait assez de perspicacité, théoriquement fondée, pour savoir que la Russie, ainsi que l’avait prédit Marx en 1877 [87], en perdant sa « chance » d’un communisme agraire, l’institution ancestrale de l’obchtchina, subirait la loi impitoyable du mode de production capitaliste :

Là où la situation est tellement tendue, où les éléments révolutionnaires ont été accumulés à un tel degré [...], où tous les degrés du développement social se trouvent représentés, depuis la commune primitive jusqu’à la grande industrie et la haute finance modernes [...], là, le 1789 une fois lancé, le 1793 ne tardera pas à suivre  [88].

Engels portait un tout autre jugement sur la situation révolutionnaire en Europe occidentale, surtout en France et en Allemagne, non sans marquer un optimisme naïf à l’égard de cette dernière. La France, qui avait été le premier pays à penser et à « pratiquer » la révolution dans la période de 1789-1850, avait du mal à « signer son abdication de la direction révolutionnaire théorique », surtout après la Commune où les ouvriers parisiens « ont vaincu pratiquement les Allemands, puisque l’armée allemande n’osa pas occuper Paris ».

Mais il te faut noter ceci, écrivait-il à Bebel, comment les ouvriers français pourraient-ils parvenir à une meilleure compréhension ? Même l’édition française du Capital est pour eux un livre impénétrable ; et pas seulement pour eux, mais même à la masse des gens cultivés. La seule chose qu’ils connaissent, c’est mon Socialisme utopique... , et cet écrit a en effet eu un succès surprenant [...]. Même chez les chefs, l’intelligence de la théorie est encore assez incomplète [...]. Donc, d’où les ouvriers français tiendraient-ils la compréhension  [89] ?

En 1885 Engels fit rééditer plusieurs textes de Marx, non sans les présenter au public allemand par des avant-propos historiques qui fixaient pour ainsi dire l’état de la doctrine tant pour le passé que pour le présent. Et, pour la première fois, il apporta sur les débuts de sa collaboration intellectuelle avec Marx une précision qui fait apparaître son propre apport à la théorie commune dans une lumière nouvelle :

À Manchester, j’ai eu la révélation que les faits économiques qui ne jouent dans l’historiographie traditionnelle aucun rôle ou seulement un rôle méprisable constituent pour le moins dans le monde moderne une puissance historique décisive ; qu’ils forment la base de la naissance des antagonismes de classes actuels ; que ces antagonismes de classes, dans les pays où ils sont pleinement développés en raison de la grande industrie, donc surtout en Angleterre, sont à leur tour la base de la formation des partis politiques, des luttes de partis et partant de toute l’histoire politique. Marx, non seulement était parvenu à la même conception, mais il l’avait déjà généralisée dans les Deutsch-Französische Jahrbücher (1884), en montrant qu’en général ce n’est pas l’État qui conditionne et régit la société bourgeoise, mais inversement la société bourgeoise l’État ; bref, que la politique et son histoire doit s’expliquer par les conditions économiques et leur développement et non inversement. Lorsqu’en été 1844 je lui rendis visite à Paris, nous constatâmes notre accord total dans tous les domaines théoriques, et c’est de ce moment-là que date notre collaboration. Lorsqu’au printemps 1845 nous nous rencontrâmes de nouveau à Bruxelles, Marx avait déjà développé à partir des fondements ci-dessus, dans ses grandes lignes, sa théorie matérialiste de l’histoire, et nous nous mîmes à élaborer dans les détails la manière de voir nouvellement acquise, dans les directions les plus diverses [90].

Engels, on le voit, prête à ses propres travaux d’avant sa rencontre avec Marx une signification qui fait apparaître leur accord intellectuel comme une conséquence logique et leur amitié durable comme un fait naturel. Néanmoins, il retombe aussitôt dans l’attitude du partenaire de second rang : il tenait à faire montre de modestie devant les tâches immenses que la disparition de Marx lui avait fait assumer. Il répète :

Cette découverte qui a révolutionné la science historique est, comme on le voit, essentiellement l’œuvre de Marx, quant à moi, je ne puis m’y attribuer qu’une part très réduite [...] [91]

On peut à juste titre se demander si cette insistance d’Engels sur son rôle de « second violon » ne cache pas une ambiguïté foncière qui paraît d’autant plus troublante que la mort prématurée de Marx a incité le survivant à apporter à l’œuvre inachevée des compléments théoriques qui n’ont pas cessé d’intriguer les tenants de l’école « marxiste » après la disparition d’Engels.

Ce fut le cas à propos des rapports des deux amis avec la philosophie de Hegel. Au début de 1886. Engels entreprit de combler une lacune dans la compréhension des sources du « matérialisme historique », quarante ans après avoir tenté, conjointement avec Marx, de « régler leur compte » avec leur « ancienne conscience philosophique [92] ». La Marxsche Weltanschauung, la conception marxienne du monde, avait désormais trouvé des adeptes au-delà des frontières de l’Europe. La philosophie allemande classique a connu à l’étranger une sorte de renaissance, ce qui justifie une tentative de préciser comment la conception matérialiste de l’histoire est issue de l’idéalisme allemand et s’en est séparée.

Pour le spécialiste de la philosophie et de l’hégélianisme, cette entreprise d’Engels peut paraître d’autant plus hasardeuse qu’il n’a pas jugé nécessaire de faire connaître l’Idéologie allemande, texte fondamental pour le sujet qu’il avait à traiter. Toutefois, ce n’est pas notre tâche ici d’analyser l’étude d’Engels et d’en apprécier la valeur [93]. En revanche, il nous faut souligner le fait que l’héritier désigné de l’enseignement marxien a rangé ce dernier parmi les Weltanschauungen, les visions du monde qui dérivaient de l’école hégélienne et, qui plus est, qu’il a voulu que ce soit au « NOM MARX » que la Weltanschauung matérialiste se rattachât « essentiellement ». Vu son importance, nous donnons ce passage dans le texte original :

Aus der Auflösung der Hegelschen Schule ging aber noch eine andere Richtung hervor, die einzige, die wirklich Früchte getragen hat, und diese Richtung knüpft sich wesentlich an den Namen Marx  [94].

Ayant ainsi posé le lien « essentiel » entre la dissolution de l’école hégélienne et la genèse de la nouvelle « tendance » qu’il tient à consacrer par le geste onomastique, Engels semble avoir éprouvé le besoin impérieux de renseigner le lecteur sur sa propre contribution à l’œuvre commune, tout en renouvelant la reconnaissance de la priorité de Marx. Au passage cité ci-dessus, il a donc ajouté cette note :

Qu’on me permette ici une explication personnelle. On a récemment, à différentes reprises, fait allusion à la part que j’ai prise dans l’élaboration de cette théorie, et c’est pourquoi je puis difficilement me dispenser de dire ici quelques mots pour en finir sur ce point. Je ne puis nier d’avoir pris une certaine part indépendante, avant et pendant ma collaboration de quarante années avec Marx, aussi bien dans l’élaboration qu’en particulier dans le développement de la théorie dont il est question ici. Mais la plus grande partie des idées directrices fondamentales, particulièrement dans le domaine économique et historique, et spécialement leur nette formulation définitive, sont le fait de Marx. Ce que j’y ai apporté - à l’exception, tout au plus, de quelques branches spéciales - Marx aurait bien pu le faire sans moi. Mais ce que Marx a fait, je n’aurais pas pu le faire. Marx nous dépassait tous, il voyait plus loin, plus large et plus rapidement que nous tous. Marx était un génie, nous autres, tout au plus des talents. Sans lui, la théorie serait bien loin d’être ce qu’elle est. C’est donc à juste titre qu’elle porte son nom  [95].

Le « nom Marx » - voilà une formule qui prépare en quelque sorte le public de lecteurs allemands à un geste décisif, ultime manifestation d’une série de démarches consistant en somme à faire endosser à Marx la responsabilité entière de développements théoriques que l’auteur du Capital n’était pas parvenu, pour des raisons extérieures à sa volonté, à formuler lui-même. Ce geste décisif, ce sera l’adoption du concept de « marxisme » comme synonyme de « socialisme scientifique ».

Qu’on n’aille pas croire qu’Engels ait fait ce pas dans le texte même destiné à définir les affinités et les contrariétés théoriques entre la pensée de Marx et celle de Hegel. Sans doute estimait-il superflu d’approuver tout de suite l’usage d’un terme à l’odeur d’idéologie sectaire, à moins qu’il ait jugé prématuré de faire cette apparente concession aux adversaires de la nouvelle « tendance » baptisée Weltanschauung matérialiste. Nous rencontrons, en effet, chez Engels le mot « marxisme » pour la première fois dans une lettre à Bebel, à propos d’événements survenus en France qu’il interprétait comme l’annonce d’un renouveau du mouvement ouvrier de ce pays : la formation, au parlement, d’une fraction ouvrière à la suite de la grève des mineurs de Decazeville, en janvier 1886 [96]. C’était un signe parmi d’autres que les ouvriers français commençaient à se dégager des radicaux (Clemenceau). À la faveur d’une élection partielle à la chambre des députés, une candidature socialiste (Ernest Roche) avait été acceptée par des organisations socialistes et d’autres groupes. Il en résulta - outre un important succès électoral - la constitution d’une commission permanente d’unité (à laquelle appartenait également Paul Lafargue) :

Pour assurer ce succès, cette position conquise, nos gens ont réussi à transformer l’organisation temporaire pour l’élection de Roche en une organisation permanente, et ils sont de ce fait devenus les maîtres théoriques des ouvriers qui se détournent des radicaux. Ces gens s’appellent tous des socialistes, mais ils apprennent maintenant par l’amère expérience que leur fatras usé de Proudhon et de L. Blanc est de la pure camelote bourgeoise et philistine, et ils sont par conséquent assez accessibles à la théorie de Marx. C’est la conséquence du fait que les radicaux ne règnent qu’à moitié ; s’ils détiennent le pouvoir entier, toute la classe ouvrière fera défection, et je prétends : le triomphe du radicalisme, c’est-à-dire du vieux socialisme français défraîchi dans la chambre signifie le triomphe du MARXISME [souligné par nous] en premier lieu dans le conseil municipal de Paris  [97].

Nous aurions pu arrêter là la citation de ce texte en un sens « historique », mais nous y ajoutons la fin du paragraphe qui donne à penser que l’auteur, conscient de la gravité de son geste, a voulu se racheter par un nouvel hommage à l’ami disparu :

O, si Marx avait pu être témoin de ce phénomène qui est une confirmation de sa thèse, en France et en Amérique, selon laquelle la république démocratique n’est aujourd’hui que l’arène où se déroule la bataille décisive entre la bourgeoisie et le prolétariat  [98].

Et comme s’il s’était agi d’un lapsus, Engels n’emploiera plus, pendant le reste de cette année 1886, le mot « marxisme ». En revanche, il veillera à ce que la « théorie allemande » soit comprise dans sa véritable portée, comme un « levier » capable de mettre les masses en mouvement, et non « doctrinairement et dogmatiquement », comme ce fut le cas des Allemands aux USA, pour qui elle était « un credo » et non « un stimulant pour l’action ». C’est que :

les masses ont besoin de temps et d’occasions pour se développer, et cette occasion ils l’ont seulement lorsqu’ils ont leur propre mouvement quelle qu’en soit la forme, pourvu que ce soit leur propre mouvement - dans lequel ils sont entraînés en avant par leurs propres erreurs, et apprennent en subissant des torts  [99].

Ce thème, Engels le varie en fonction de la personne à qui il s’adresse :

Notre théorie n’est pas un dogme, mais l’exposé d’un processus d’évolution, et ce processus implique des phases successives  [100].

Écrivant un mois plus tard à la même correspondante américaine, il répète cet avertissement pour bien marquer que la « théorie allemande » n’impose aucune contrainte intellectuelle sur ceux à qui elle se destine :

Notre théorie est une théorie qui se développe, pas un dogme qu’on apprend par cœur et répète mécaniquement. Moins on l’impose de l’extérieur aux Américains et plus ils l’expérimentent par leur propre expérience - avec l’assistance des Allemands - plus ils l’assimileront pour en faire leur chair et leur sang  [101].

Et de donner en exemple Marx lui-même, non sans commettre une erreur historique :

Lorsque Marx fonda l’Internationale  [102], il a rédigé les statuts généraux de manière à permettre à tous les socialistes prolétaires de l’époque d’y adhérer - proudhoniens, pierre-lerouxistes et même la section plus avancée des trade-unions anglaises  [103].

C’est en 1887 qu’apparaît sous la plume d’Engels le mot « marxistes », à propos du conflit entre l’éditeur du journal le Cri du peuple (C. R. Séverine-Guebhard) et les rédacteurs du journal de Guesde, Deville, etc., conflit qui avait pour origine un article de Mme Séverine pour la défense de l’anarchiste Duval.

Les blagues [en fr.] de Séverine sur les tentatives de débarquer tous les autres partis seront interprétées comme l’intolérance habituelle des MARXISTES [souligné par nous] et l’on ramènera sans doute tout cela à « la main qui a brisé l’Internationale », par quoi ils visent [...] ton obéissant serviteur  [104].

Évidemment Engels semble répéter dans cette phrase la rumeur répandue par des adversaires pour qui l’emploi du terme « marxistes » était une nécessité polémique, de même qu’on parlait des « lassalliens » et du « lassallianisme [105] ».

À partir de 1888, les termes inventés par des adversaires du communisme dénoncé comme « autoritaire » apparaîtront assez fréquemment sous la plume d’Engels. Il parlera à Liebknecht de « Marxianer » [marxiens] [106], appellera tel socialiste écossais un « marxiste déclaré », du fait qu’il « se situe sur le terrain de Marx [107] », acceptera la distinction de disciples roumains en « marxistes » de Yassi et « marxistes de Bucarest [108] ». En 1889, il semble avoir accepté définitivement un usage terminologique qu’il avait obstinément évité pendant plus de quinze ans. C’est que les dissensions entre socialistes français allaient en s’approfondissant et qu’il s’agissait peut-être tout simplement pour Engels de désigner par un vocabulaire analogique le camp qui s’opposait aux « broussistes », aux « blanquistes » et aux « possibilistes ». Il lui arrive cependant de parler des « soi-disant marxistes [109] », mais aussi d’affirmer d’un disciple plein de promesse qu’« il s’est changé discrètement en marxiste [110] ». Lors de la crise du boulangisme - qu’il considère comme un retour au bonapartisme - il ne craint pas de prédire que le général Boulanger devenu dictateur à la Chambre chassera les « marxistes, blanquistes et possibilistes [111] ». À Lafargue qui s’est formalisé de cette appellation, Engels fait remarquer :

Nous ne vous avons jamais appelés autrement que « the so-called Marxists » et je ne saurais pas comment vous désigner autrement. Avez-vous un autre nom tout aussi court, dites-le et nous vous l’appliquerons avec plaisir et dûment. Mais nous ne pouvons dire : agglomération, ce que personne ici ne comprend, ni anti-possibilistes, ce qui vous choquerait tout autant, et ce qui ne serait pas exact, étant trop compréhensif  [112].

Le Congrès ouvrier socialiste international (du 14 au 21 juillet 1889) fut une nouvelle occasion pour Engels de passer en revue la petite armée des fidèles. La préparation de ce Congrès accapara toute son attention, et lors de l’envoi des invitations, il donna des directives à Paul Lafargue en vue de recruter des disciples sûrs, capables de tenir tête aux groupes rivaux. Ainsi, pour s’assurer une délégation russe solide, il recommandait à Lafargue d’écrire à Paul Axelrod, établi à Zurich, pour lui demander sa signature plus celle de Plekhanov et des « autres MARXISTES russes [113] ». Il s’agissait, pour Engels, de faire de cette manifestation internationale un « MARXISTENKONGRESS », un « congrès des marxistes [114] ». En somme, c’est l’absence d’unité dans le mouvement ouvrier français qui amenait Engels à insister de plus en plus sur les avantages politiques d’une théorie sociale cohérente offrant toutes les garanties d’une doctrine scientifiquement fondée. La crise du mouvement boulangiste, le renforcement du mouvement syndicaliste, les divisions provoquées par le désaccord sur la portée de la grève générale et la conquête des pouvoirs publics [115], ensuite les incertitudes et les hésitations des socialistes d’autres pays d’Europe ont, pour ainsi dire, forcé Engels non seulement à préparer le terrain sur lequel s’élèvera le corps de doctrine inattaquable, mais à apporter lui-même les éléments principaux à la construction de l’édifice.

En informant Sorge des querelles au sein du mouvement français, Engels s’en prit tout particulièrement à Brousse qu’il accusa d’attaquer le « marxisme autoritaire » avec les mêmes armes du mensonge et de la diffamation que les anarchistes employèrent dans l’Internationale. Il accuse Hyndman de marcher dans les traces de Brousse en trouvant les Allemands trop vermarxt, trop « marxisés ». Il fallait désormais faire le dernier pas et se résigner à l’inévitable [116].

À la suite de certaines circonstances intérieures au mouvement socialiste en France, en Allemagne et en Angleterre, d’une part, et certains événements politiques internationaux, d’autre part, Engels s’est dévoué à l’œuvre inédite et à la réédition d’écrits de Marx devenus introuvables - et ceci malgré l’affaiblissement progressif de sa vue, aggravé par le déchiffrement difficile des manuscrits du Capital. Outre ces occasions de clarifier la théorie par des présentations souvent très développées, les écrits personnels d’Engels ont eu pour but principal de combler les lacunes que la disparition de Marx avait laissées dans la Weltanschauung socialiste [117]. Ainsi, les dissensions proprement politiques au sein du mouvement tout autant que les obscurités - ou présumées telles - dans la théorie même ont fait qu’Engels a fini par imiter les anti-autoritaires en acceptant leur langage : les « possibilistes » et les « hyndmanistes » avaient rendu cette démarche inévitable, et le Congrès de Paris si promptement qualifié de « congrès des marxistes » par le début d’un curieux revirement dans l’attitude d’Engels : son acceptation, préparée par le long et profond attachement à l’œuvre de Marx, prit la forme d’une capitulation triomphante :

Now we have been victorious, we have proved to the world that almost all Socialists in Europe are « Marxists » (they will be mad they gave us that name !) and they are left in the cold with Hyndman to console them  [118].

Par cette exclamation vengeresse, Engels semble vouloir non seulement se décharger de toute responsabilité concernant l’emploi de termes inventés par d’autres, mais aussi signifier qu’aucun disciple sérieux de Marx ne se serait avisé de se dire « marxiste » de son plein gré : le socialisme scientifique ne pouvait se rattacher à un seul nom de personne sans se changer en idéologie sectaire. On constatera, par conséquent, que pendant les quelques années qu’il lui restait à vivre il n’usera dans aucune déclaration importante des termes « marxistes » et « marxisme ». Bien au contraire, lorsqu’il lui faudra évoquer le fameux « congrès marxiste » de 1889, il éprouvera le besoin d’ajouter par parenthèse : « J’emploie cette désignation pour être bref [119] ». Autrement dit, deux ans après s’être résigné à l’emploi de termes onomastiques inventés par des adversaires, avec l’idée de les élever au rang de vocables glorificateurs, Engels semble encore éprouver une sorte de gêne à les employer. Tout au plus trouve-t-il commode de parler d’un congrès « marxiste ». Vers la fin de sa vie, cet emploi se fera de plus en plus rare, comme s’il fallait éviter l’usage de termes marquant un esprit sectaire. Dans une interview qu’il accorda à un journaliste anglais après le grand succès électoral de la social-démocratie allemande de juin 1893, Engels fut interrogé sur son programme politique. Déclarant que « notre programme est presque identique à celui de la Social Democratic Federation en Angleterre, bien que notre politique en soit toute différente », il ajouta :

La Social Democratic Federation n’est qu’une petite secte et elle agit aussi en conséquence. C’est une association exclusive. Elle n’a pas su prendre la direction de l’ensemble du mouvement ouvrier et lui donner une orientation socialiste. Elle a transformé le marxisme en une orthodoxie  [120].

À cette exception près, ce n’est que dans la correspondance de ces dernières années que l’on découvre sous la plume d’Engels le mot « marxisme [121] ». Voulait-il signifier, par cette habitude quasi ésotérique, qu’au terme de sa carrière de gardien de l’esprit de l’enseignement marxien il refusait d’assumer la responsabilité de ce qui sera dit et commis au nom du « marxisme » ? Si nous sommes en droit de répondre affirmativement à cette question, il nous paraît, en revanche, difficile de nier qu’Engels a tout fait pour que se constitue, à l’insu de Marx et contrairement aux exigences éthiques de socialisme dit scientifique, une Weltanschauung marxiste.

CONCLUSION

En nous efforçant de suivre à la trace la genèse des termes « marxiste » et « marxisme », nous avons pu établir qu’il s’agit d’un phénomène sui generis dont la spécificité historique est peu comparable à celle que l’on constate en scrutant la genèse d’autres écoles socialistes liées au nom d’un fondateur. À la différence des idéologies telles que le saint-simonisme ou le fouriérisme, par exemple, dont les tenants se sont ouvertement proclamés disciples de leurs maîtres respectifs, le « marxisme » fut une invention d’adversaires politiques de Marx avant de se voir attribuer un contenu idéologique par les adeptes de ce penseur et militant.

Nous avons montré dans quelles circonstances des membres de l’Association internationale des travailleurs, opposés à ce qu’ils croyaient être l’influence prépondérante d’un intellectuel allemand, aussi autoritaire que savant, dans le Conseil général, ont voulu cerner un groupe de fidèles autour de Marx, prêts à suivre aveuglement les directives de leur maître. Il y eut ainsi des « marxistes » avant même qu’il y ait eu un « marxisme ». À Michail Bakounine revient l’honneur douteux d’avoir le premier employé le terme « marxistes » dans un écrit polémique pour désigner et dénoncer ceux qui, se conformant à un prétendu mot d’ordre de Marx, voyaient dans l’action politique la principale arme du combat des ouvriers pour leur émancipation. Or, c’est un fait certain que le principe de l’action politique a été consacré formellement par la Charte de l’A.I.T. et accepté comme tel par l’ensemble des délégués des organisations ouvrières représentées au sein de l’Internationale. Mais cette Charte anonyme avait Marx pour auteur : l’adopter, c’était devenir - sinon se proclamer - « marxiste [122] ». Cette obligation morale fut instamment suggérée par Edouard Vaillant qui accusait les « anarchistes » d’avoir falsifié les statuts de l’A.I.T. afin d’imposer leur propre dogme appelé « abstention en politique ». L’ouvrier-ciseleur Albert Theisz avait le mieux compris l’esprit de la Charte en déclarant qu’abandonner la lutte politique signifiait certes renoncer au triomphe du socialisme, mais que la politique ne devait en être qu’un simple moyen.

Être traité de « marxiste », ce fut donc être rangé parmi les partisans du mouvement politique de la classe ouvrière. Toutefois, si Marx fut le principal rédacteur de la Charte de l’Internationale, cette paternité n’autorise pas pour autant à parler d’une doctrine « marxiste », le postulat de l’action politique faisant partie du patrimoine intellectuel du mouvement ouvrier. En parlant d’un « groupe juivo-tudesque ou marxien » dominant le Conseil général, Bakounine érigeait l’intrigue et la diffamation en un principe d’action conspiratrice qui est aux antipodes du postulat de l’action politique. Premier observateur du « groupe Marx » au sein de l’Internationale, Bakounine fut le premier à recourir à l’estampille « marxiste » ; il fut également le seul à pouvoir prêter un sens plus profond à ce terme, puisqu’il avait connu la carrière littéraire et scientifique de Marx depuis les années 1843-1845 et s’était cru à un moment la vocation de traducteur du Capital. Pourtant, ni Bakounine ni son émule James Guillaume - peu familiarisé avec la théorie marxienne - ne pouvaient prétendre que Marx avait fondé une école de pensée dont il acceptait délibérément d’être le maître. Il en résulte le phénomène paradoxal d’un baptême quasi « autoritaire » : il y eut des « marxistes » de par la volonté de militants se nommant « anti-marxistes ».

Opposé à l’admission dans l’A.I.T. de sections idéologiques se disant positivistes ou mutuellistes, voire communistes ou socialistes, Marx devait à plus forte raison rejeter, le cas échéant, tout groupe de militants se réclamant de son nom : l’emploi de l’étiquette « marxiste » était un pur acte de trahison d’un enseignement conçu en tant qu’expression théorique, donc anonyme, du mouvement auto-émancipateur du prolétariat moderne. Tout groupe militant à étiquette onomastique devait lui paraître sectaire par principe. L’exemple des partisans de Ferdinand Lassalle, n’était-il pas la meilleure illustration du sectarisme à caractère messianique ?

Par conséquent, prétendre qu’en se déclarant, comme par ironie, « non-marxiste » au moment où il vit s’affronter en France partisans et adversaires de sa théorie politique, Marx n’avait en vue qu’une catégorie bien déterminée de disciples - Paul Lafargue et Jules Guesde notamment - c’est méconnaître le sens que l’auteur de l’Idéologie allemande et du Capital entendait donner à son activité théorique et pratique. L’ironie apparente de ce refus ne doit donc pas faire oublier la question de principe qu’elle implique. Ce principe dictait à Marx un refus encore plus systématique du terme « marxisme » : il ne l’a vu paraître qu’une seule fois dans un texte dont le seul titre traduisait l’intention hostile de l’auteur. Pourtant, Paul Brousse fut assez avisé de faire une distinction, en parlant du « marxisme dans l’Internationale », entre, d’une part, les partisans politiques de Marx et, d’autre part, une théorie dont il se déclarait prêt à adopter les enseignements scientifiques.

La disparition de Marx - combien prématurée aux yeux d’Engels ! - a facilité considérablement la constitution du marxisme en tant que Weltanschauung : jamais employé par Engels à propos du « socialisme scientifique » du vivant de Marx, ce terme annonçait, une fois Marx disparu, la consécration onomastique ; Marx lui-même n’avait jamais prétendu fonder une Weltanschauung quelle qu’elle soit, prolétarienne ou autre. S’il avait formulé pareille prétention, il aurait lui-même nié le caractère scientifique de sa propre théorie critique, et toute son œuvre risquait alors de se changer en idéologie, donc en doctrine sectaire. Si Engels a résolu, à son corps défendant, de donner son approbation à des termes dont il ne pouvait pas ignorer la signification sectaire, il n’a sans doute pas mesuré le risque de ce geste. En se persuadant qu’« ils se mordront les doigts de nous avoir donné ce nom », il s’est laissé vaincre par un sentiment de défi à l’égard d’adversaires qu’il avait tort de prendre au sérieux : « ils » ignoraient tout d’une Weltanschauung qu’Engels se croyait chargé d’édifier après en avoir posé, avec l’approbation tacite de son grand ami, quelques jalons. Les deux découvertes scientifiques attribuées à Marx (le matérialisme historique et la théorie de la plus-value) ont largement facilité la construction d’une conception du monde issue de la systématisation de ce que, aux yeux de Marx lui-même, n’était qu’un « fil conducteur » dans l’étude des faits socio-historiques, autrement dit, une méthode qui, sous l’appellation de « matérialiste », se voulait réaliste, critique et révolutionnaire.

Mérite ou démérite d’Engels, la fondation du marxisme s’est révélée, au cours de la période bientôt séculaire qui nous sépare de la mort de Marx, un acte dont la portée négative commence seulement à être saisie. Cependant, les révolutions « faites » au nom du marxisme nous semblent confirmer a contrario à la fois la justesse de la théorie évolutionniste et la critique sociale du penseur qui a prévu l’abolition du capital et de l’État comme une conséquence fatale de l’accumulation, à l’échelle mondiale, de la misère économique et politique.

[1] Edité à Paris par le Bureau du Prolétaire, 32 p.

[2] Ibid., p. 3.

[3] Ibid., p. 4.

[4] Ibid., p. 5.

[5] Voir G. SCELLE, « Fédéralisme et proudhonisme ». Introduction à P.-J. PROUDHON, Du Principe fédératif et œuvres diverses sur les problèmes politiques européens. Paris, Rivière, 1959.

[6] P. BROUSSE, op. cit., p. 5 sq.

[7] Ibid., p. 6.

[8] Ibid., p. 7. En 1883. Brousse écrira par contre, à propos des « marxistes », que ce sont eux qui « dérivent » de la doctrine marxiste. « Karl Marx, leur maître, l’homme éminent que vient de perdre le socialisme contemporain, a analysé dans son œuvre maîtresse (Das Kapital) la genèse du capital, et montré, sans qu’il puisse s’élever une contradiction, que le capital, en droit, ne peut appartenir aux capitalistes » (la Propriété collective et les services publics, Paris, 1883. p. 5).

[9] Le marxisme dans l’Internationale, op. cit., p. 3.

[10] Domicile londonien de la famille Marx.

[11] Ibid., p. 8.

[12] Ibid., p. 9.

[13] Ibid., p. 15. Ce « troisième chapitre » est probablement celui du Manifeste communiste consacré à la« Littérature socialiste et communiste ». Au § 3 de ce chapitre (« Le socialisme et le communisme utopiques et critiques »), il est en effet question du mouvement politique compris comme « autopraxis historique » du prolétariat ; reproche est fait aux utopistes de dédaigner toute action politique et « surtout toute action révolutionnaire » (ibid., p. 191 sq.). Voir M. RUBEL, « l’Autopraxis historique du prolétariat », Etudes de marxologie, 1976, p. 773-812.

[14] BROUSSE, p. 18 sq. Voir sur les divers congrès et conférences, FREYMOND, t. II, p. 133-315.

[15] BROUSSE, p. 25. Voir sur les manœuvres désespérées de Marx et d’Engels pour réunir à La Haye une majorité de délégués prêts à voter l’expulsion au sein de l’Internationale de l’Alliance de la démocratie socialiste, F. MEHRING, Karl Marx : Geschichte seines Lebens, op. cit., p. 500-547 ; NICOLAÏEVSKI et MAENCHEN-HELFEN, op. cit., p. 403-413.

[16] BROUSSE, op. cit., p. 26.

[17] Ibid., p. 31.

[18] Ibid.

[19] Ces paroles furent adressées par Marx à Lafargue et rapportées par Engels à Bernstein, le 2-3 novembre 1882 (M.E.W. 35 : 386). Il se répéta plus tard en écrivant à Paul Lafargue, le 27 août 1890 : « Ces messieurs font tous du marxisme, mais de la sorte que vous avez connue en France il y a dix ans et dont Marx disait : "tout ce que je sais c’est que je ne suis pas marxiste moi !" » (Correspondance, t. II, p. 407). Il rapporte la même chose à C. Schmidt, le 15 août 1890 ; G. Lopatine en parle également dans une lettre à M. N. Ochanina du 20 septembre 1883 ; in M.E.W. 21 : 489.

[20] 16 novembre 1882. Titre de l’édition allemande : Die Entwicklung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft. La première édition parut début 1883 à Hottingen-Zürich, la quatrième il Berlin en 1891 ; cf. M.E.W. 19 : 186 : 228.

[21] L’édition allemande contenait, en appendice, l’essai d’Engels sur la Mark germanique (Markverfassung). Voir M.E.W. 19 : 317-330.

[22] Heinrich von Vollmar, membre social-démocrate du Reichstag, publia en novembre 1882 une série d’articles sur la scission du parti ouvrier français, en réponse aux articles de Bernstein « St-Etienne oder Roanne ». Sozialdemokrat, octobre 1832.

[23] Engels à Bernstein, le 28 novembre 1882 ; M.E.W. 35 : 403.

[24] Ibid., p. 404.

[25] Engels à Laura Lafargue, le 15 décembre 1882 ; voir dans cette même lettre les remarques sur Guesde, Deville et Massard.

[26] Engels à J.·Ph. Becker, le 16 décembre 1882 ; M.E.W. 35 : 411. La suite de la lettre est encore plus férocement méprisante à l’égard des anarchistes, traités de « clowns » qui accompagnent le « mouvement réel ». En informant Becker de la scission intervenue dans le parti ouvrier, Engels blâme Guesde et Lafargue d’être de « mauvais tacticiens », mais il se montre optimiste sur les perspectives de « nos gens » qui, contrairement à Malon et Brousse, luttent pour « la cause ».

[27] Engels à Bernstein, le 23 février 1883 ; M.E.W. 35 : 442.

[28] Faute de déclinaison dans l’emploi du pronom personnel, très fréquente dans le langage populaire.

[29] Ibid., p. 443.

[30] Ibid., p. 444.

[31] Engels à Bernstein, le 14 mars 1883, in M.E.W. 35 : 456.

[32] Engels à Liebknecht, le 14 mars 1883, in M.E.W. 35 : 457.

[33] M.E.W. 36 : 218 ; voir infra, p. 296. [Cette note ne fait pas l’objet d’un appel. Je la place ici, faute de trouver un endroit plus adéquat entre la note 32 et la note 34, étant tout à fait conscient qu’elle semble peu pertinente ici. - Note du Transcripteur.

[34] Engels à J.-Ph. Becker, le 15 mars 1883 ; M.E.W. 35 : 458.

[35] Engels à F.-A. Sorge, le 15 mars 1883 ; M.E.W. 35 : 460 sq.

[36] Ébauche du discours funèbre qu’Engels se proposait de prononcer sur la tombe de Marx. Bien qu’il l’ait quelque peu modifié, il a offert ce texte, rédigé en anglais, au journal de Clemenceau La Justice, où il parut le 20 mars 1883. M.E.W. (19 : 333 sq.) en donne une version allemande, d’après laquelle nous traduisons.

[37] Voir nos articles dans les numéros 17 et 18 des Études de marxologie.

[38] Marx à Engels, le 7 décembre 1867 ; M.E.W. 31 : 403 sq.

[39] Ibid., p. 404. Cf. M. RUBEL, Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle, Paris, 1971, p. 420 sq.

[40] Marx à Engels. le 19 décembre 1860 ; M.E.W. 30 : 130.

[41] Marx à Lassalle, le 16 janvier 1861 ; M.E.W. 30 : 577.

[42] Marx à Engels, le 18 juin 1862 ; M.E.W. 30 : 248. Voir aussi Marx à Kugelmann, le 27 juin 1870 (M.E.W. 32 : 685) à propos du darwinisme de F.A. Lange ; Marx à Paul et Laura Lafargue, le 15 février 1869 ; Engels à P. Lavrov, le 12-17 novembre 1875 ; Engels à J.-Ph. Becker, le 19 déc. 1879.

[43] Engels, .« L’enterrement de Karl Marx », in Der Sozialdemokrat du 22 mars 1883 ; M.E.W. 19 : 335 sq.

[44] Voir le tableau des déclarations de Marx à ce sujet, par M. RUBEL, « Introduction de l’économie », t. II, p. CXXVIII-CXXXII.

[45] M.E.W. 19 : 336. Rappelons que Marx lui-même a déclaré à propos de l’objectif qu’il s’offorçait d’atteindre dans le Capital qu’il s’agissait de révéler la « loi du mouvement économique de la société moderne » (« Économie », t. I, p. 550).

[46] M.E.W. 19 : 336 (souligné par nous). Engels souligne le mot er (lui). Dans le même article sont reproduites l’adresse de Piotr Lanoy « au nom de tous les socialistes russes » et des télégrammes du parti ouvrier français (un hommage au penseur « dont la conception matérialiste de l’histoire et l’analyse de la production capitaliste ont créé le socialisme scientifique et le mouvement communiste révolutionnaire du temps présent »), et du parti ouvrier espagnol (sur la perte du « grand socialiste qui fut notre maître à tous »). Engels rapporte ensuite le discours de Liebknecht : Marx ne fut pas seulement l’homme le plus haï du siècle - comme l’avait dit Engels - il fut aussi « le plus aimé » (« par les opprimés et les exploités ») ; l’impérissable mérite de Marx fut d’avoir libéré le prolétariat de la phraséologie en lui donnant la base inébranlable de la science. « La science sociale que Marx a révélée au peuple tue le capitalisme et partant les idoles et les maîtres de la terre [...]. Marx appartient au prolétariat. Toute sa vie était consacrée aux prolétaires de tous les pays. Les prolétaires pensants et capables de penser de tous les pays lui vouent un respect reconnaissant » (ibid., p. 338 sq.).

[47] Der Sozialdemokrat du 3 mai 1883 ; in M.E.W. 19 : 341.

[48] Ibid., p. 343.

[49] Ce passage de l’Adresse sur la guerre civile en France est cité dans l’avant-propos de l’édition allemande du Manifeste signé par Marx et Engels en juin 1872. Ils s’y prononcèrent sur les nouvelles conditions du combat révolutionnaire, près de vingt-cinq ans après la Révolution de 1848 (M.E.W. 4 : 573 sq.). Dans la controverse Kautsky-Lénine, ces considérations historiques - qu’Engels ne semble pas vraiment prendre au sérieux à propos des anarchistes - seront l’atout idéologique du parti bolchevique. Voir V.I. LÉNINE, État et Révolution, 1917 ; KAUTSKY, La dictature du prolétariat, 1918 ; et LÉNINE, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918.

[50] Der Sozialdemokrat, le 17 mai 1883 ; M.E.W. 19 : 345.

[51] Voir FREYMOND, t. II, p. 319-478 ; Hans Gerth, éd., The First International. Minutes of the Hague Congress of 1872, Madison, 1958.

[52] Engels à Bernstein, le 23 avril 1883 ; M.E.W. 36 : 15.

[53] Engels à Bebel, le 30 avril 1883 ; M.E.W. 36 : 21.

[54] Bebel à Engels, le 17 mars 1883 ; M.E.W. 36 : 745.

[55] Engels à Bebel, le 30 avril 1883 ; M.E.W. 36 : 22. La postérité marxiste-léniniste n’a pas reculé devant cet acte de profanation en déplaçant la tombe (au cimetière de Highgate) et en y plaçant une tête sculptée visible de partout, au grand eflroi des enfants des environs...

[56] Engels à Bebel, le 10 mai 1883 ; M.E.W. 36 : 27.

[57] Engels à J.-Ph. Becker, le 22 mai 1883 ; M.E.W. 36 : 28. Engels était, en outre, persuadé que les manuscrits mathématiques de Marx contenaient une nouvelle théorie du calcul différentiel (cf. Engels à Sarge, le 29 juin 1883 ; M.E.W. 36 : 46).

[58] Engels à Bernstein, le 12 juin 1883 ; ibid., p. 37 sq.

[59] M.E.W. 21 : 3.

[60] Ibid.

[61] Paru dans Progress, vol. II, London, 1883, M.E.W. 21 : 9-15.

[62] Ibid., p. 9 sq.

[63] Voir, par exemple, l’article « Marx et la Neue Rheinische Zeitung 1848-1849 » dans Der Sozialdemokrat du 13 mars 1884, premier anniversaire de la mort de Marx (M.E.W. 21 : 16-24). Engels cherche à prouver que la politique intérieure et extérieure du joumal rhénan correspondait parfaitement aux postulats définis dans le Manifeste communiste.

[64] Voir sa lettre à Bernstein du 27 août 1883 (M.E.W. 36 : 53 sq.) où il est question du féodalisme et du bonapartisme ; de la république bourgeoise en tant que « moment de transition » permettant aux masses de s’éduquer pour le socialisme révolutionnaire.

[65] Voir les lettres à Bernstein du le 1er janvier 1884 et du 18 janvier 1884 ; à Kautsky, le 16 février 1884 (redécouverte originale de la conception matérialiste de l’histoire par l’ethnologue américain Morgan) ; à Vera Zassoulitch, le 6 mars 1884 (il suffirait d’un prince russe constitutionnel et courageux pour que la société russe se débarrasse du tsarisme par une révolution de palais).

[66] M.E.W. 21 : 27.

[67] L’Origine de la famille... a connu quatre éditions du vivant d’Engels, la dernière en 1891. Dans chaque réédition, l’auteur a fait le point de l’état des recherches à l’époque respective.

[68] Ibid., p. 178.

[69] Ibid.

[70] Engels à Kautsky, le 20 septembre 1884 ; M.E.W. 36 : 209.

[71] Karl Kautsky, Aus der Frühzeit des Marxismus, Prague, 1935, p. 146.

[72] M.E.W. 36 : 210. Seul le mot « auf » est souligné.

[73] N’ayant pas sous les yeux l’original autographe de la lettre d’Engels, force nous est de nous en tenir à l’édition du destinataire qui a sans doute établi le texte d’après cet original qui cite une expression de sa propre lettre. Bref, Kautsky a mis « Marxsche Schule », école de Marx ou école marxienne, et non « marxistische Schule ».

[74] Voir, par exemple, la leçon de sociologie historique donnée par Engels à Bebel, le 18 novembre 1884 (M.E.W. 36 : 239 sq). Il s’agissait d’apprendre aux sociaux-démocrates comment concevoir le rapport entre la révolution et le « terrain juridique » ou « légal ». Engels exemplifie son exposé par l’histoire de l’empire germano-prussien.

[75] Engels à Bebel, les 11-12 décembre 1884 ; M.E.W. 36 : 252.

[76] Cours d’Economie sociale. Le matérialisme économique de Karl Marx. Paris, H. Oriol, éd. 1884.

[77] « La théorie de la plus-value de Karl Marx et la critique de M. Paul Leroy-Beaulieu », in Journal des économistes, t. XXVII, septembre 1884, Paris, Librairie Guillaumin et Cie, p. 379-391. Des réponses à Lafargue par E. Martineau, A. Loria, M. Block parurent dans le Journal d’octobre 1884 ainsi que la réplique de Lafargue (p. 278-287).

[78] Voir « Économie » t. II, p. 1574-1579 ; introduction de M. Rubel, p. CXXI sq.

[79] M.E.W. 24 : 12.

[80] Ibid., p. 26.

[81] Engels à Laura Lafargue, le 8 mars 1885.

[82] Engels à Bernstein, le 15 mai 1885, M.E.W. 36 : 313 ; à J.-Ph. Becker, le 15 juin 1885, M.E.W. 36 : 328.

[83] M.E.W. 36 : 287.

[84] Engels à J.-Ph. Becker, le 15 octobre 1884 ; M.E.W. 36 : 218 sq.

[85] Engels à Vera Zassoulitch, le 23 avril 1885 ; in Ausgewählte Briefe, op. cit., p. 455, et « Karl Marx, Friedrich Engels, Écrits sur le tsarisme et la Commune russe » Cahiers de l’I.S.E.A., série 5, n° 13, p. 1439.

[86] Ibid., p. 456.

[87] Marx à Mikhaïlovski, novembre 1877 ; in « Économie » t. II, p. 1552 sq.

[88] Engels à Vera Zassoulitch, le 23 avril 1885 ; op. cit., p. 455.

[89] Engels à Bebel, le 28 octobre 1885 ; M.E.W. 36 : 378. Bebel semblait avoir meilleure opinion des Français.

[90] F. ENGELS, Contribution à l’histoire de la Ligue des communistes, 1885 ; M.E.W. 21 : 211 sq.

[91] M.E.W. 21 : 212.

[92] Marx, « Avant-propos » de la Critique de 1859 ; « Économie » t. I, p. 274.

[93] Nous renvoyons à deux écrits allemands des dernières années qui ont pour thème l’opposition théorique entre Marx et Engels : Iring Fetscher, Karl Marx und der Marxismus. Munich, 1967 ; Jürgen Habermas, Theorie und Praxis. Sozialphilosophische Studien. Neuwied und Berlin, 1963, p. 269 sq. Traduction française, Payot, 1975.

[94] Ludwig Feuerbach und der Ausgang der klassischen deutschen Philosophie, paru d’abord dans Die Neue Zeit, 1886 ; puis en brochure à Stuttgart en 1888.

[95] Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande. ln Œuvres t. II (Moscou, s.d.), p. 420.

[96] Voir la correspondance Engels-Lafargue, op. cit., t. I, p. 340 sq. et Engels à Sorge, le 29 avril 1886 ; M.E.W. 36 : 478.

[97] Engels à Bebel, le 18 août 1886 ; M.E.W. 36 : 509.

[98] Ibid. Au printemps de 1886, il y eut aux U.S.A. un mouvement de masse des ouvriers américains pour la conquête de la journée de huit heures.

[99] Engels à Sorge, le 29 novembre 1886 ; M.E.W. 36 : 579.

[100] Engels à Florence Kelley-Wischnewetzky, le 28 décembre 1886 ; M.E.W. 36 : 589.

[101] Engels à F. Kelley-Wischnewetzky, le 27 janvier 1887 ; M.E.W. 36 : 597 sq.

[102] Marx ne « fonda » pas l’Internationale, mais adhéra à une initiative prise par des ouvriers de plusieurs nations ; tout au plus pourrait-on dire qu’il fit naître un certain esprit général du mouvement ouvrier au sein de l’A.I.T.

[103] Ibid.

[104] Engels à Laura Lafargue, le 2 février 1887 ; M.E.W. 36 : 602.

[105] Voir, par exemple, Engels à Paul Lafargue, le 29 décembre 1887. Correspondance t. II, p. 92.

[106] Engels à Liebknecht, le 23 février 1888.

[107] Engels à F. Domela Nieuwenhujs, le 23 février 1888.

[108] Engels à Laura Lafargue, le 9 mai 1888.

[109] Engels à Bebel. le 5 mai 1889.

[110] Il s’agit de Conrad Schmidt ; Engels à Kautsky, le 20 mai 1889.

[111] Engels à Laura Lafargue, le 7 mai 1889.

[112] Engels à Paul Lafargue, le 11 mai 1889 ; lettre écrite en français et reproduite dans Correspondance t. II, p. 251.

[113] Engels à Paul Lafargue, le 27 mai 1889 ; in Correspondance t. II, p. 276.

[114] Engels à Sorge, le 17 août 1889 ; M.E.W. 37 : 255. Engels suspecte la « bande Hyndman et Cie » de mettre en cause les mandats du « congrès des marxistes ». Voir également Engels à Sorge, le 7 décembre 1889, où il est question du « Pariser Marxistenkongress ". Il parle aussi de « mandats marxistes » (Marxist credentials) dans une lettre à Laura Lafargue datée du 27 août 1889 (Correspondance, t. II, p. 312).

[115] Rappelons qu’en octobre 1888 au Congrès de la Fédération nationale des syndicats, une résolution avait été adoptée déclarant que « seule la grève générale, c’est-à-dire la cessation complète de tout travail, ou la Révolution, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation » (cf. Léon Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes français, Paris, 1901, t. II, p. 112).

[116] Engels à Sorge, le 8 juin 1889 ; M.E.W. 37 : 229.

[117] Les travaux de préparation d’Engels consistent en les textes suivants :
1890 - Préface à la quatrième édition allemande du Manifeste (M.E.W. 22 : 52-59).
1891 - Préface à la Critique du programme de Gotha (M.E.W. 22 : 90-92).
Introduction à la Guerre civile en France (M.E.W. 22 : 188-199).
« A propos de l’édition espagnole de Misère de la philosophie » (M.E.W. 22 : 200).
Introduction à Travail salarié et Capital (M.E.W. 22 : 202-209).
Introduction à ln Sachen Brentano contra Marx (M.E.W. 22 : 93-133).
1892 - Préface à l’édition polonaise du Manifeste (M.E.W. 22 : 282 sq.).
Préface à la deuxième édition allemande de Misère (M.E.W. 22 : 286 sq.).
Préface à l’édition anglaise de Socialisme utopique (M.E.W. 22 : 287-311).
1893 - Préface à l’édition italienne du Manifeste (M.E.W. 22 : 365).
1894 - Préface au Capital, livre III (M.E.W. 25 : 7-32).
1895 - Préface aux Luttes des classes en France (M.E.W. 22 : 509-527).

[118] Maintenant nous sommes victorieux, nous avons prouvé au monde que presque tous les socialistes d’Europe sont « marxistes » (ils se mordront les doigts de nous avoir donné ce nom !) et ils resteront en carafe avec Hyndman pour les consoler. (Correspondance, t. II, p. 286 sq., lettre du 11 juin 1889).

[119] Der internationale Arbeiterkongress (écrit entre le 9 et le 15 septembre 1890) in M.E.W. 22 : 71. En l’absence du brouillon original en français, nous retraduisons de l’allemand.

[120] Interview de F. Engels au correspondant du Daily Chronicle, parue le 1er juillet 1893 ; in M.E.W. 22 : 545 sq. Voir aussi Engels à Sarge, lettre du 10 novembre 1894. in M.E.W. 39 : 308 sq.

[121] Engels parle de « marxistes » dans ses lettres à Victor Adler (le 17 juillet 1894 ; M.E.W. 39 : 273), à Sorge (le 10 novembre 1894 et le 23 février 1894), et d’un « programme marxiste » en écrivant à Filippo Turati (le 16 août 1894 ; M.E.W. 39 : 288), à Laura Lafargue (le 19 décembre 1893 ; ME W.39 : 182) et enfin à Sorge (le 30 décembre 1893 ; M.E.W. 39 : 187).

[122] Voir M. Rubel, « la charte de la Première Internationale », dans Marx critique du marxisme, Paris, 1974, p. 25 sq.

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