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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
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La Bataille socialiste
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MARX 19d : Engels fondateur ?
Ph. DÉHAN - Janvier - Février 1978 / pp. 217 - 238
22 avril 2011 par françois

Les circonstances aidant, les écrits que Frédéric Engels [1] a été amené à rédiger à la suite de la maladie de Marx ont beaucoup contribué à la naissance de l’idéologie appelée « marxisme » ; puis, surtout après l’unification à Gotha des deux partis ouvriers allemands en 1875, ce « marxisme » est devenu l’idéologie en formation de la tendance qui demeurait organisée et allait porter ce nom [2]. Puis, ces textes ont constitué la charpente d’une sorte de catéchisme : l’idéologie de parti. Née par suite de circonstances fortuites, elle s’est développée selon ses propres lois, sa propre dynamique, mais, avant de devenir l’idéologie dominante d’un parti totalitaire, il lui restait encore bien du chemin à parcourir que ne lui permettait pas la social-démocratie en tant que telle. Son existence première n’est donc que celle d’une idéologie en formation, mais la plupart des « marxistes » reconnaissent le rôle de fondateur assumé par Frédéric Engels. Une étude générale de son œuvre mettrait en relief trois étapes principales dans la constitution de ce fond doctrinal : 1. Eugène Dühring bouleverse la science (ou « Anti-Dühring ») dont la première publication remonte à 1877 et 1878 dans le journal du parti Vorwärts. - 2. Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande qui date de 1888. - 3. La dialectique de la Nature, fragments posthumes, dont la première publication remonte à 1925, à Moscou, en allemand et en russe [3].

Ces divers textes et de nombreux extraits, remaniements, rééditions, posent un problème : Engels ayant toujours présenté ses travaux comme le fruit de son étroite collaboration avec Marx, dans quelle mesure ces textes justifient-ils cette prétention ; autrement dit, le contenu idéologique qu’Engels a donné au « marxisme » est-il conforme à la pensée de Marx lui-même ?

Pour ce qui concerne Ludwig Feuerbach, nous savons qu’Engels a rédigé cet ouvrage après la mort de Marx ; quant à la Dialectique de la Nature, malgré de nombreuses correspondances avec Marx sur les sujets abordés dans les fragments posthumes réunis sous cette dénomination, Marx n’en a jamais eu connaissance, et ces recherches sont demeurées jusqu’au bout le domaine personnel d’Engels.

Le seul texte publié par ce dernier du vivant de Marx est une première version de l’Anti-Dühring pour laquelle Marx a rédigé un chapitre entier, et c’est ce fait qui confère aux versions éditées ultérieurement leur marque d’authenticité. Nous avons donc centré notre présente analyse sur ce texte puisque, en raison des remaniements successifs qu’il a subis, il n’est plus celui qu’a connu Marx ; cela est vrai notamment pour les fragments qui ont été extraits de l’Anti-Dühring et qui connaissent toujours sous cette forme la plus large diffusion : Socialisme utopique et Socialisme scientifique (1880). La même remarque pourrait, du reste, s’appliquer à une autre brochure, le Rôle de la violence dans l’histoire (1895-1896) qui a été également composée avec des extraits de l’Anti-Dühring.

Mais avant de nous livrer à cette analyse critique des textes, il convient de définir cette idéologie marxiste qui, fondée par Engels, est, selon nous, étrangère à l’esprit de l’œuvre de Marx.

En effet, la pensée de Marx, dans la mesure où elle se rattache à la philosophie classique, est une philosophie de l’action (éthique) fondée sur une critique scientifique de l’anthropologie (critique de l’économie). En ceci, Marx reprend, en le renouvelant totalement, l’ancien dilemme de la métaphysique : liberté et nécessité. Une telle démarche est non seulement étrangère, mais elle est en opposition absolue à toute « conception du monde » que l’idéalisme allemand avait tenté de restaurer, malgré les coups que lui avait porté le criticisme de Kant. Or, le fait même qu’Engels n’ait pas su résister à la tentation de créer une conception globale de l’histoire, des sciences, et de la totalité du savoir, devait l’amener à faire de l’idéologie marxiste la fille aînée du système hégélien. Et c’est par son appréciation particulière des divers courants de la philosophie anglaise, notamment du rôle respectif de Locke et de Hobbes, qu’il a opéré ce retour à Hegel et qu’il a manifesté de la manière la plus claire la différence de sa propre conception avec celle de Marx.

L’ANTI-DÜHRING

Pour bien comprendre la place qu’occupe l’Anti-Dühring, il suffit de se reporter au jugement de Riazanov donnant à la fois sa propre version du rôle joué par Engels dans le mouvement socialiste de cette époque et de la part de l’Anti-Dühring dans la fondation du marxisme. Riazanov explique à sa manière la genèse de l’Anti-Dühring, dans sa neuvième conférence sur Marx et Engels (Marx et Engels, Conférences faites en 1922 aux cours de marxisme près l’Académie socialiste, Paris, Anthropos, 1967). Il expose quel a été le retentissement de cet ouvrage et le rôle qu’il a joué dans la formation d’une tendance marxiste organisée dans le parti ouvrier socialiste allemand.

Dès 1870, Engels devient membre du Conseil général de l’A.I.T. ; il peut alors seconder Marx submergé de besogne et déjà malade. De 1873 à sa mort, en 1883, et si l’on excepte les Gloses marginales au programme de Gotha, l’activité de Marx, consacrée exclusivement à la rédaction du Capital, allait en déclinant au point qu’il dut interrompre presque totalement tout travail à partir de 1878 pour se soigner. Progressivement, c’est donc Engels seul qui devra mener, au sein du Conseil général, la polémique avec les partisans de Bakounine et les dirigeants anglais.

Selon Riazanov, « les bakouninistes étaient en réalité assez nombreux (...). La situation était beaucoup plus mauvaise parmi les marxistes. Marx et Engels n’avaient pour eux qu’une poignée d’hommes (...) comprenant parfaitement la doctrine marxiste (...). La méthode de Marx et d’Engels, la conception matérialiste de l’histoire, la doctrine de la lutte des classes, tout cela restait de l’hébreu pour la plupart des communistes (...). Engels se charge alors de défendre et de répandre les idées du marxisme, pendant que Marx (...) s’efforce vainement de terminer le Capital » (op. cit., p. 206 sq.),

C’est donc, d’après Riazanov, à la fois pour répondre à la nécessité de former idéologiquement des cadres et d’autre part de les organiser en tendance qu’Engels entame la polémique avec Dühring : « Le plus grand titre de gloire d’Engels est représenté par ses travaux de 1876-1877. En 1875, Lassalliens et eisenachiens (marxistes) s’étaient unis sur le terrain du programme de Gotha, qui était un mauvais compromis entre le marxisme et cette dénaturation du marxisme qui a nom lassallisme » (p. 208) ; et Riazanov [4] ajoute que « quelques mois plus tard, Marx et Engels purent se convaincre qu’au point de vue de la préparation théorique, les deux fractions qui avaient fait bloc étaient au même niveau. La doctrine du philosophe et économiste allemand Eugène Dühring commença alors à acquérir une grande popularité... » (p. 208 sq.). Les articles d’Engels, publiés d’abord dans Vorwärts, parurent en édition spéciale et cet événement « fit époque dans l’histoire du marxisme » (p. 210). « Il faut reconnaître, ajoute Riazanov, que, pour la diffusion du marxisme en tant que méthode et système spécial, aucun livre, après le Capital, n’a fait tant que l’Anti-Dühring. Tous les jeunes marxistes, Bernstein, Kautsky, Plékhanov, qui firent leurs premières armes de 1880 à 1885, s’instruisirent à cet ouvrage... » (p. 210). Riazanov cite ensuite les nombreuses traductions dont ce livre fit l’objet et conclut : « Tous ces travaux furent accomplis par Engels pendant la vie de Marx. qui parfois y participait non seulement par des conseils, mais directement, comme par exemple l’Anti-Dühring, pour lequel il écrivit tout un chapitre » (p. 210).

Voilà comment Riazanov décrit l’histoire de la fondation du « marxisme », accréditant ainsi la légende selon laquelle l’Anti-Dühring aurait été le fruit d’une collaboration entre Marx et Engels. Or, les faits sont tout autres. D’une part Marx n’a rédigé qu’un seul chapitre [5] sur les 34 que compte l’ouvrage ; d’autre part, ce chapitre, ainsi que le texte dont il a eu connaissance de son vivant ont été profondément remaniés par la suite, et ce de deux manières : 1° de manière avouée, dans le texte même de Marx ; 2° de manière indirecte par des manipulations et des remaniements opérés sous forme de nouvelles présentations, de nouvelles introductions, et par la publication de fragments séparés en brochures, elles-mêmes à nouveau présentées, introduites, etc.

Nous allons tenter à présent de montrer en quoi ces différentes manipulations ont pu transformer d’une manière radicale le texte d’origine et surtout l’esprit général dans lequel il avait été conçu.

LES PRÉFACES DE L’ANTI-DÜHRING

Nous disposons actuellement de quatre textes. Tout d’abord les trois préfaces qui accompagnent les trois premières éditions : première édition, Londres, 11 juin 1878 ; deuxième édition, Londres, 23 septembre 1885 ; troisième édition, Londres, 23 mai 1894 (Costes, Paris, 1946) ; vient ensuite une quatrième préface demeurée inédite du vivant d’Engels et publiée pour la première fois à Moscou, en 1925, dans le recueil intitulé Dialectique de la Nature (Éditions sociales, 1968, p. 47 sq.) sous la dénomination « Ancienne préface à l’Anti-Dühring. Sur la dialectique ». Seuls ce dernier texte et les préfaces de 1878 et de 1885 nous intéressent ici.

Le premier problème qui se pose, c’est celui du décalage entre la date de rédaction de ces textes et celle de leur publication. En effet, tous trois sont issus d’un même travail rédigé à l’origine par Engels pour servir de préface à son livre contre Dühring. Or il n’a retenu, dans sa publication de 1878, qu’un fragment de ce projet initial ; puis, en 1885, après la mort de Marx, un autre fragment lui a servi pour composer sa seconde préface ; c’est le texte d’origine (semble-t-il) qui fut publié à son tour dans le recueil Dialectique de la Nature, en 1925. À ces différents textes s’ajoute l’introduction anglaise aux fragments de l’Anti-Dühring, publiée le 20 avril 1892 (Socialisme utopique et Socialisme scientifique, Éd. Sociales, 1971).

La comparaison entre le fragment publié en 1878, d’une part, et les fragments qui, ayant été écartés à cette époque, ont été publiés en 1885 et en 1925, d’autre part, mettent en évidence des différences appréciables. Ces deux derniers textes font, en effet, d’Engels et de Marx les fondateurs d’une nouvelle conception du monde, « la conception communiste du monde que nous représentons, Marx et moi » (préface de 1885). Or, dans la préface de 1878, Engels s’était contenté de montrer les dangers présentés par les constructeurs de systèmes qui fleurissaient à ce moment-là en Allemagne : « La théorie socialiste nouvelle se présentait comme ultime fruit d’un système philosophique nouveau (E. Dühring). Il s’agissait donc de l’étudier en connexion avec le système lui-même ; il s’agissait de suivre M. Dühring dans ce vaste domaine, où il traite de toutes les choses possibles, et de quelques autres encore. Telle fut l’origine d’une série d’articles qui, à partir du début de 1877, parurent dans le journal qui succéda au Volkstaat, le Vorwärts de Leipzig, et qui sont ici réunis. » Engels se défendait donc encore de construire lui-même un système à l’instar de son adversaire : « Bien que cet écrit ne puisse avoir pour but d’opposer au système de M. Dühring un autre système, j’espère cependant que le lecteur ne jugera pas que manque le lien intime dans les vues exposées par moi. »

Mais dans sa préface de 1885 il ne se limite plus à cette attitude et au système socialiste de Dühring, il oppose la conception communiste du monde qui va très rapidement devenir la conception « marxiste », c’est-à-dire une idéologie de parti : « Le système de M. Dühring, dont ce livre fait la critique, s’étend à un domaine théorique très vaste : je fus obligé de le suivre partout et d’opposer à ses conceptions les miennes. Ainsi la critique négative devint positive ; la polémique se transforma en une exposition plus ou moins cohérente de la méthode dialectique et de la conception communiste du monde que nous représentons, Marx et moi ; et cela dans une série de domaines assez large. »

Nous le voyons, ces textes sont révélateurs de ce glissement vers Hegel que nous trouvons en permanence dans les écrits d’Engels et qui ne cesse de s’accentuer par la suite. Engels se livre, en effet, à une attaque en règle contre l’empirisme anglais, notamment Locke et Newton, ce qui était tout à fait dans l’esprit et la tradition de l’idéalisme allemand - de Schelling en particulier dont Engels avait suivi les cours en 1842 à Berlin - et notamment de Hegel. C’est bien ainsi que nous trouvons dans ce texte de 1885 les affirmations suivantes : « Marx et moi nous fûmes sans doute à peu près seuls à sauver de la philosophie idéaliste allemande la dialectique consciente, en la faisant passer dans notre conception matérialiste de la nature et de l’histoire. » Et il poursuit un peu plus loin : « Dans la nature, s’imposent, parmi la confusion des mutations sans nombre, les mêmes lois dialectiques du mouvement qui, dans l’histoire également, dominent l’apparente contingence des évènements. (...) Il ne pouvait s’agir pour moi de faire entrer par une construction logique des lois dialectiques dans la nature, mais de les y trouver et de les faire sortir d’elle (...). La science de la nature en est actuellement arrivée au point de ne plus pouvoir échapper à la synthèse dialectique. Elle facilitera cette opération, si elle n’oublie pas que les résultats en lesquels se fait la synthèse de ses expériences sont des concepts, mais que l’art d’opérer avec des concepts n’est ni inné ni donné avec le gros bon sens commun ordinaire, qu’il exige une véritable action de la pensée qui, elle aussi, a une longue histoire expérimentale, ni plus ni moins que la science expérimentale de la nature. Par cela même qu’elle apprendra à s’approprier les résultats de l’évolution de la philosophie durant vingt siècles, elle se débarrassera, d’une part, de toute philosophie de la nature menant à part son existence en dehors et au-dessus d’elle, mais aussi, d’autre part, de cette méthode de penser bornée qui lui est propre et qu’elle a hérité de l’empirisme anglais (Londres, 23 septembre 1885). » Le texte demeuré inédit jusqu’en 1925 va plus loin encore, Engels s’expliquant longuement sur ce qu’il appelle « la pensée théorique » : « L’étude empirique de la nature a accumulé une masse si énorme de connaissances positives que la nécessité de les ordonner systématiquement et selon leur enchaînement interne dans chaque domaine de recherche séparé est devenue absolument impérieuse. On n’est pas moins impérieusement tenu de ranger les divers domaines de la connaissance dans leur enchaînement correct l’un par rapport à l’autre. Mais la science de la nature, ce faisant, se transporte dans le domaine de la théorie et ici les méthodes empiriques échouent, la pensée théorique peut seule servir (...). La pensée théorique de chaque époque, donc aussi celle de la nôtre, est un produit historique qui prend en des temps différents une forme très différente et par là, un contenu très différent. La science de la pensée est donc, comme toute autre science, une science historique, la science du développement historique de la pensée humaine (...). Les savants sentent eux-mêmes à quel point ils sont dominés par cette incohérence et cette confusion, et comment la soi-disant philosophie actuellement en vogue ne leur offre aucune issue. Ici il n’y a désormais pas d’autre issue, pas d’autre possibilité de parvenir à la clarté que le retour, sous une forme ou sous une autre, de la pensée métaphysique à la pensée dialectique (...). C’est le mérite de Marx, face à la « tribu des épigones chagrine prétentieuse et médiocre, qui tient en ce moment en Allemagne le haut du pavé », d’avoir le premier remis en valeur la méthode dialectique oubliée, sa liaison avec la dialectique hégélienne, comme sa différence d’avec elle et d’avoir en même temps appliqué cette méthode, dans le Capital, aux faits d’une science empirique, l’économie politique. »

Ainsi, indépendamment des transformations opérées dans le texte même de l’Anti-Dühring dont il sera question un peu plus loin, la nature même des présentations lui donne une signification différente selon qu’on prend en considération la préface de 1878 ou celle de 1885. En 1878, il s’agissait d’empêcher les conceptions de Dühring de servir de pôle d’attraction idéologique pour une majorité dans le parti et de défendre les conceptions des amis de Marx qui s’étaient alors adressés à Engels en raison de l’état de santé de l’auteur du Capital. En 1885, apparaît une « conception communiste du monde » qui se présente comme une continuation de la méthode hégélienne et s’affirme comme philosophie de parti.

Face aux problèmes d’interprétation que soulève l’Anti-Dühring dans ses rapports à la pensée de Marx, on peut se demander pourquoi Engels, qui prétendait avoir donné connaissance de ces textes à son ami, n’a publié qu’en 1885 une seconde version de son texte de préface de 1878, c’est-à-dire après la mort de Marx ; et pourquoi une autre version est restée inédite ? Or ces textes sont les premiers que l’on peut qualifier de « marxistes » et ils se développent comme une application de la « méthode dialectique » de Hegel. N’est-on pas en droit de penser que Marx a pu considérer que la publication de certaines des idées exposées dans ces fragments étaient pour le moins prématurée, et qu’Engels a été, par la suite, conduit à passer outre aux scrupules suscités par ces remarques, cédant à la demande de ses amis et partisans qui le pressaient de donner aux partis socialistes ce fondement théorique qui leur permettrait de réinterpréter le monde dans son ensemble ?

REMANIEMENTS DU TEXTE DE L’ANTI-DÜHRING ?

Engels déclare avoir lu son manuscrit à Marx, laissant entendre que ce texte a eu la pleine approbation de son ami. Mais, pour que cette affirmation garde toute sa valeur, il faut évidemment que ce texte n’ait pas été modifié. Or, l’Anti-Dühring a été plusieurs fois remanié. Engels le dit expressément, et l’importance des modifications qu’il a subies est loin d’être négligeable. Engels s’en est expliqué dans sa préface de 1885 : « Cette nouvelle édition est, à l’exception d’un chapitre, une réimpression identique à la précédente (...). Le seul chapitre où je me sois permis des additions explicatives est le second de la troisième partie : Théorie. Ici, il s’agit uniquement d’exposer un point essentiel de la conception que je représente : mon adversaire ne saurait donc se plaindre que je me sois efforcé de parler une langue plus accessible et de compléter la suite des idées systématiques. Il est vrai que j’avais été déterminé par ailleurs à le faire. Trois chapitres de l’ouvrage (...) ont été transformés par moi en une brochure originale pour mon ami Lafargue, en vue d’une traduction française ; et quand cette traduction française eut servi de base à une édition italienne et à une polonaise, j’en fis une édition allemande sous ce titre : le Développement du socialisme de l’utopie à la science  ; elle a eu en peu de mois trois éditions et a paru également traduite en russe et en danois. Dans toutes ces éditions, le chapitre en question était le seul qui eut été augmenté : il y aurait eu du pédantisme à m’en tenir dans l’édition nouvelle à l’œuvre originale, à la lettre du texte primitif, au lieu de sa forme ultérieure devenue internationale. » Or, il s’agissait précisément du chapitre où il est question de l’État « anse par laquelle pourra être saisie la solution ». Dans l’Anti-Dühring, il est même le chapitre le plus important du point de vue de la doctrine « marxiste » ultérieure, le plus important du point de vue de la perspective socialiste, et, avec la dialectique, l’un des point fondamentaux du credo. Ce chapitre capital a donc non seulement été modifié, mais, de plus, il a fait l’objet d’une publication en brochure séparée sous le titre français, pour nous le plus connu, Socialisme utopique et Socialisme scientifique.

Et c’est l’Introduction anglaise, texte daté du 20 avril 1892, qui l’accompagne. Dans cette introduction, Engels, comme il le fait dans sa préface de l’Anti-Dühring, précise les modifications qu’il a fait subir à son texte original avant de l’utiliser pour cette brochure qui lui avait été demandée par Paul Lafargue, gendre de Karl Marx : « Je remaniai trois chapitres de ce volume pour former une brochure qu’il traduisit et publia en 1880 sous le titre de Socialisme utopique et Socialisme scientifique. » Et dans une note, l’éditeur nous indique quelles parties furent modifiées : le chapitre I de la première partie (de l’Anti-Dühring), « Généralités » ; les chapitres I, « Notions historiques », et II « Notions théoriques », de la troisième partie. Le chapitre I de la première partie a été coupé en deux morceaux, entre lesquels le chapitre I de la troisième partie, « Notions historiques », a été intercalé. (Ed. Sociales, note 1, p. 25 [6].)

L’INTRODUCTION ANGLAISE DE 1892.

Le trait particulier qui distingue Marx d’Engels est constitué par le retour de ce dernier à Hegel et, en même temps, par la transformation de Locke en « métaphysicien ». C’est sur ce dernier point qu’Engels intervient dans l’Introduction anglaise pour corriger Marx. Ce texte anglais contient, en effet, un chapitre qui s’intitule « l’Angleterre, berceau du matérialisme », et dans ces pages Engels fait subir un changement révélateur à un paragraphe de la Sainte Famille intitulé « Bataille critique contre le matérialisme français [7] ». De fait, la manière dont Engels utilise la citation extraite de cet ouvrage fait dire à Marx exactement le contraire de ce qu’il avait écrit. Elle est, en effet, coupée aussi bien en son début qu’à sa fin, de telle sorte que la pensée de Marx sur la philosophie anglaise est complètement détournée de son sens initial. Dans le texte complet de Marx, non seulement les rôles respectifs de Hobbes et de Locke apparaissent tout à fait différenciés, mais encore la place, la valeur, le rôle éminent de Locke comme précurseur du socialisme y sont affirmés d’une façon tout à fait catégorique ; et il n’y est pas question, comme chez Engels, de la « métaphysique » de Locke. Voici la version d’Engels :

« Le matérialisme est le vrai fils de la Grande-Bretagne. Déjà son scolastique Duns Scot s’était demandé « si la matière ne pouvait pas penser ». Pour opérer ce miracle, il eut recours à la toute puissance de Dieu ; autrement dit, il força la théologie elle-même à prêcher le matérialisme. Il était de surcroît nominaliste. Chez les matérialistes anglais, le nominalisme est un élément capital, et il constitue d’une façon générale la première expression du matérialisme.

Le véritable ancêtre du matérialisme anglais et de toute science expérimentale moderne, c’est Bacon. La science basée sur l’expérience de la nature constitue à ses yeux la vraie science, et la physique sensible en est la partie la plus noble. Il se réfère souvent à Anaxagore et ses homoioméries, ainsi qu’à Démocrite et ses atomes (...). Chez Bacon, son fondateur, le matérialisme recèle encore, de naïve façon, les germes d’un développement multiple. La matière sourit à l’homme total dans l’éclat de sa poétique sensualité ; par contre, la doctrine aphoristique, elle, fourmille encore d’inconséquences théologiques. Dans la suite de son évolution, le matérialisme devient étroit. C’est Hobbes qui systématise le matérialisme de Bacon. Le monde sensible perd son charme original et devient le sensible abstrait du géomètre. Le mouvement physique est sacrifié au mouvement mécanique ou mathématique ; la géométrie est proclamée science principale. Le matérialisme se fait misanthrope (...). Hobbes avait systématisé Bacon, mais sans avoir fondé plus précisément son principe de base, aux termes duquel les connaissances et les idées ont leur origine dans le monde sensible. C’est Locke qui, dans son Essai sur l’entendement humain, a donné un fondement au principe de Bacon et de Hobbes. De même que Hobbes anéantissait les préjugés théistes du matérialisme baconien, de même Collins, Dodwell, Coward, Hartley, Priestley, etc., firent tomber la dernière barrière théologique qui entourait le sensualisme de Locke. Pour le matérialiste tout au moins, le théisme n’est qu’un moyen commode et paresseux de se débarrasser de la religion.

Ainsi écrivait Marx à propos de l’origine britannique du matérialisme moderne » (Engels, Ed. sociales, p. 27-30).

Et voici maintenant les deux phrases de Marx extraites du même texte ; la première précède immédiatement la citation d’Engels, et la seconde la suit aussi immédiatement : « Mais à côté de la réfutation négative de la métaphysique du XVIIe siècle [celle du scepticisme de Pierre Bayle], il fallait un système positif, antimétaphysique. On avait besoin d’un livre qui mit en système la pratique sociale du temps et lui donnât une base théorique. L’ouvrage de Locke, Essai sur l’entendement humain, vint comme à point nommé de l’autre côté de la Manche. On l’accueillit avec enthousiasme, comme un hôte impatiemment attendu. »

« On peut se demander si, par hasard, Locke ne serait pas un disciple de Spinoza. L’histoire « profane » répondra : [début de la citation d’Engels]. Le matérialisme est le propre fils de la Grande-Bretagne. Déjà le scolastique anglais Duns Scot s’était demandé « si la matière ne pouvait pas penser » (...). »

« (...) Collins, Dodwall, Coward, Hartley, Priestley, etc., firent tomber la dernière barrière théologique du sensualisme de Locke. Pour le matérialiste tout au moins, le théisme n’est que le moyen commode et indolent de se débarrasser de la religion » (fin de la citation d’Engels).

« Nous avons déjà fait remarquer combien l’ouvrage de Locke vint à point pour les Français. Locke avait fondé la philosophie du bon sens, c’est-à-dire établi par une voie détournée qu’il n’existait pas de philosophie distincte du bon sens et de la raison basée sur le bon sens. »

« Condillac, le disciple direct et l’interprète français de Locke, dirigea aussitôt le sensualisme de Locke contre la métaphysique du XVIIIe siècle » (Marx, La Sainte Famille, voir note 6).

Ainsi, si on se reporte à la première partie de l’Anti-Dühring, « Généralités », partie qui a, du reste, été reprise par Engels dans la brochure Socialisme utopique et Socialisme scientifique, nous retrouvons cette phrase sur la métaphysique : « Et cette conception, transportée par Bacon et Locke de la science de la nature dans la philosophie, y créa l’étroitesse scientifique des derniers siècles, le mode de penser métaphysique. »

C’est ce que Hegel appelle, quant à lui, constamment « l’ancienne métaphysique ». On voit donc comment l’empirisme est isolé par Engels, ignoré, amalgamé au matérialisme mécaniste et métaphysique, et comment la personnalité de Locke, bien mise en évidence et séparée par Marx, est totalement occultée par Engels. La position adoptée par ce dernier dans le chapitre I, « Généralités », de l’Anti-Dühring, tant au sujet de la dialectique de Hegel que de la « métaphysique » anglaise, apparaît d’autant plus différente de la pensée de Marx, qu’Engels, pour présenter son propre texte, a été obligé de tronquer la citation extraite de la Sainte Famille de toute la partie concernant Locke ; elle risquait en effet d’apparaître au lecteur le moins averti comme étant en contradiction avec le texte du chapitre I, « Généralités », première partie, extrait de l’Anti-Dühring et repris dans la nouvelle brochure.

Une comparaison plus approfondie entre ces deux textes fera mieux ressortir la philosophie qui se dégage de chacun. Dans le texte de Marx, la démarche de la philosophie anglaise produit deux principaux modèles philosophiques, Hobbes et Locke. Que nous dit-il de ces deux philosophes ? : « Il y a deux tendances dans le matérialisme français : l’une tire son origine de Descartes, l’autre de Locke. La seconde vise principalement au développement de la culture française et aboutit directement au socialisme ; l’autre, le matérialisme mécanique, se perd dans les véritables sciences naturelles françaises (...). Dès sa première heure, la métaphysique du XVIIe siècle, représentée pour la France surtout par Descartes, eut comme antagoniste le matérialisme. Descartes le rencontra personnellement en Gassendi, le restaurateur du matérialisme épicurien. Le matérialisme anglais et français demeura toujours en un rapport étroit avec Démocrite et Épicure. La métaphysique cartésienne eut un autre adversaire en Hobbes, matérialiste anglais. C’est longtemps après leur mort que Gassendi et Hobbes triomphèrent de leur adversaire, au moment même où celui-ci régnait comme puissance officielle dans toutes les écoles françaises (...). Mais à côté de la réfutation négative de la métaphysique du XVIIe siècle [celle du scepticisme de Bayle], il fallait un système positif, antimétaphysique. On avait besoin d’un livre qui mit en système la pratique sociale du temps et lui donnât une base théorique. L’ouvrage de Locke, Essai sur l’entendement humain, vint comme à point nommé de l’autre côté de la Manche. On l’accueillit avec enthousiasme, comme un hôte impatiemment attendu. »

« On peut se demander si, par hasard, Locke ne serait pas un disciple de Spinoza. L’histoire « profane » répondra : Le matérialisme est le propre fils de la Grande-Bretagne. Déjà le scolastique anglais Duns Scot s’était demandé « si la matière ne pouvait pas penser » (...) »

« Locke, dans son Essai sur l’entendement humain, donne les raisons du principe de Bacon et de Hobbes. »

« Hobbes avait anéanti les préjugés théistes du matérialisme baconien ; Collins, Dodwall, Coward, Hartley, Priestley, etc., firent tomber la dernière barrière théologique du sensualisme de Locke. Pour le matérialiste tout au moins, le théisme n’est que le moyen commode et indolent de se débarrasser de la religion. »

« Nous avons déjà fait remarquer combien l’ouvrage de Locke vint à point pour les Français. Locke avait fondé la philosophie du bon sens, c’est-à-dire établi par une voie détournée qu’il n’existait pas de philosophie distincte du bon sens et de la raison basée sur le bon sens. »

« Condillac, le disciple direct et l’interprète français de Locke, dirigea aussitôt le sensualisme de Locke contre la métaphysique du XVIIe siècle. Il démontra que les français avaient à bon droit rejeté cette métaphysique comme une simple élucubration de l’imagination et des préjugés théologiques. Il fit paraître une réfutation des systèmes de Descartes, Spinoza, Leibniz et Malebranche. Dans son ouvrage : Essai sur l’origine des connaissances humaines, il développa l’idée de Locke et démontra que non seulement l’âme, mais encore les sens, non seulement l’art de faire des idées, mais encore l’art des sensations matérielles, sont affaire de l’expérience et de l’habitude. Tout le développement des hommes dépend donc de l’éducation et des circonstances extérieures (...) » (Marx, la Sainte Famille).

Ainsi, l’Essai de Locke, qui pour Marx est un système antimétaphysique, devient pour Engels un système métaphysique. Plus grave encore, Engels passe sous silence un fait que les « marxistes » continuent d’ignorer après lui :

Marx se réfère explicitement dans ce texte à sa thèse de doctorat sur la Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, différence dont il fixe très clairement l’application aux philosophies anglaise et française des XVIIe et XVIIIe siècles et principalement aux deux modèles anglais Hobbes et Locke, quand il écrit : « Le matérialisme anglais et français demeura toujours en un rapport étroit avec Démocrite et Épicure. » Or, nous savons que Locke est précisément avec Newton un des représentants de l’empirisme épicurien [8]. Quant au représentant de la philosophie de Démocrite il n’est autre que Hobbes, puisqu’avec lui « la matérialité perd sa fleur et devient matérialité abstraite. Le mouvement physique est sacrifié au mouvement mécanique ou mathématique ; la géométrie est proclamée la science principale. Le matérialisme se fait misanthrope ».

Dans la version d’Engels, Démocrite apparaît seul et, de ce fait, sa véritable signification d’opposition à Épicure est purement et simplement ignorée. Marx, toujours fidèle à l’esprit de sa thèse de doctorat, entendait fonder l’évolution future du socialisme sur l’empirisme d’Épicure opposé au matérialisme métaphysique qui se rattache à celui de Démocrite. Et il indique également les conséquences politiques de ce choix : seul l’empirisme est révolutionnaire, l’autre matérialisme rejoint, par son côté métaphysique, les thèses conservatrices.

Ainsi, en passant sous silence ce qui fonde l’analyse marxienne - la différence entre Démocrite et Épicure - Engels transforme tout le sens de la caractérisation que Marx a faite de l’histoire passée de la philosophie, de telle sorte que Hegel en apparaît maintenant, avec la philosophie allemande, le seul novateur important.

MARX ET RENOUVIER.

Notre interprétation a reçu récemment une confirmation théorique inattendue à la suite de la publication de l’article de O.-R. Bloch sur « Marx et Renouvier et l’Histoire du Matérialisme » (la Pensée, n° 191, février 1977).

Il faut remarquer que Bloch, dans sa critique, ne s’attache qu’au texte de la Sainte Famille dont il vient d’être question, et que les modifications opérées par Engels après coup dans son introduction anglaise de 1892 n’ont pas retenu son attention. Il se contente, en effet, de dire dans sa conclusion que Marx « a dans tous les cas gardé la chose (son emprunt à Renouvier) pour lui, et que nul autre ne l’a jamais sue. Pas même Engels, qui, on l’a vu en commençant, reproduisait, pour le public anglais, quelques pages de la Sainte Famille qui sont parmi celles qui doivent le plus au Manuel de la philosophie moderne (de Renouvier) ». Engels est donc censé avoir reproduit fidèlement le texte de la Sainte Famille, ce qui est loin d’être le cas. Or, le problème n’est pas tant, à nos yeux, de savoir que la source principale de cette partie de la Sainte Famille que nous venons d’évoquer est le Manuel de philosophie moderne de Renouvier, que Marx s’est contenté en certains endroits de recopier presque mot à mot, mais de comprendre le sens de cet emprunt. Quel que soit le point de vue néo-kantien de Renouvier sur la philosophie, c’est un esprit clair, et dont les vues sur l’ensemble des courants de pensée de son temps, et ceci en liaison avec l’histoire de la pensée et l’histoire tout court, ne manquent pas d’intérêt. Renouvier a subi l’influence du saint-simonisme et l’on sait l’intérêt passionné, bien que critique, que Marx portait, ainsi que tous les milieux allemands avancés, à ce courant de pensée. Examinons le passage où l’auteur met en parallèle le texte de Renouvier et de Marx pour démontrer que ce dernier aurait emprunté au Manuel, non seulement le texte, mais jusqu’aux idées mêmes.

Voici l’un des passages incriminés :

MARX.

« À parler exactement et au sens prosaïque, il existe deux tendances du matérialisme français : l’un tire son origine de Descartes, l’autre de Locke. Le second est par excellence un élément de culture français et aboutit directement au socialisme ; l’autre, le matérialisme mécaniste, se perd dans la science française de la nature proprement dite » (la Sainte Famille, passage cité plus haut).

RENOUVIER.

« À côté de l’école matérialiste dont nous venons de parler (celle d’Holbach, Helvétius), et qui a son origine dans le sensualisme (rattaché à Locke), il en est un autre, qui n’a jamais cessé d’exister depuis Descartes (...) c’est l’école mécanique. » (Manuel, p. 342.)

Nous tenons ici une nouvelle preuve de ce que nous nous sommes efforcé de démontrer : quel que soit l’ampleur de l’emprunt effectué par Marx à Renouvier, c’est Marx, et Marx seul, qui a écrit que « Locke est par excellence un élément de culture français qui aboutit au socialisme ». Et c’est précisément cette idée d’une importance capitale que l’article en question tend indirectement à remettre en cause, sans que son auteur se soit aperçu qu’Engels avait déjà, pour sa part, dès le début, corrigé purement et simplement Marx sur ce point, dans les conditions que nous vous avons exposées.

CONCLUSION.

L’idéalisme allemand, dès ses débuts avec Schelling et Hegel, débuts que l’on peut considérer comme allant jusqu’à la période d’Iéna (1800-1806), a été principalement marqué par une sorte de réaction viscérale contre Locke, Newton et l’empirisme. Du reste, ceci n’était pas seulement un trait commun à Schelling et à Hegel pendant leur jeunesse, mais également le trait commun de leurs prédécesseurs, Herder et Goethe, qui furent aussi leurs amis à Weimar.

Les écrits de Schelling sur la philosophie de la nature, ainsi que les premiers écrits de Hegel à Iéna, notamment sa thèse d’habilitation De orbitis planaetarum, sa Différence de la philosophie chez Fichte et Schelling, ainsi que ses premiers cours sur la philosophie de la nature, sont en quelque sorte dominés par la critique de Locke, de Newton et de l’empirisme. Dans la Différence, Hegel s’attache à séparer ce qu’il y a encore d’empirisme chez Kant et chez Fichte d’avec ce qui ouvre la voie à ce que Schelling et lui-même appellent à cette époque philosophie du réel, ou réalisme, première dénomination et première phase de l’idéalisme allemand.

Or, ce réalisme, première philosophie de Schelling et de Hegel, poursuit sa carrière sous la forme définitive que chacun de ces philosophes donnera à son œuvre, ce qui est plus exact et plus visiblement cohérent chez Hegel, dès la période de Nuremberg. Dans ce réalisme philosophique de Schelling et de Hegel, ce qui apparaît de plus clair, c’est sans conteste un retour au vitalisme organiciste de Leibniz transmis par Herder, le chantre du nationalisme allemand, à ses jeunes disciples. Ce vitalisme organiciste repris et systématisé par Schelling et par Hegel, chacun à sa manière propre, avait la prétention de rendre mieux compte du réel que l’empirisme en se présentant comme « la » logique (métaphysique) du mouvement interne du réel lui-même (ontologie). Face à Newton, cette prétention ramenait nos auteurs « réalistes » à reprendre la partie la plus contestable de l’alchimie et de la mystique allemandes antérieures à Kant, et à mettre à la place de la science véritable, expérimentale, la science de la phrase et la pensée magique. Reprenant la prétention de l’alchimie à être la « science totale », Hegel met au point cet appareil des plus ésotériques qu’est sa dialectique ; la « science » marxiste n’est autre chose qu’une nouvelle métamorphose du « système » et elle n’est si populaire que parce que, grâce à son système d’explication, tout le monde peut l’utiliser pour expliquer tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire.

Cette tendance qui aboutit à la lutte contre Locke et Newton dans l’idéalisme allemand, nous la retrouvons chez Engels, tant dans ses écrits posthumes que dans l’Anti-Dühring. Cette position est totalement étrangère à celle de Marx : après avoir adopté, contre Hegel, le point de vue de l’empirisme (qui est celui des sciences expérimentales), notamment dans sa thèse sur Épicure, thèse qu’il reprend dans la Sainte Famille, Marx abandonne la philosophie spéculative après l’Idéologie allemande, même sous la forme critique de ces écrits, sauf pour une brève incursion dans Misère de la philosophie. C’est que la critique spéculative de la métaphysique a conduit Marx à un choix, une rupture préparée dès sa thèse sur Épicure, mais qui n’en demeure pas moins, en son fond, un choix « philosophique », c’est-à-dire éthique. En se consacrant à l’action politique, c’est-à-dire au socialisme militant, Marx opère un choix éthique, celui d’une philosophie de l’action. Mais ce choix n’est pas purement éthique, dans la mesure où il consacre la plus grande partie du temps que la lutte politique peut lui laisser, à fonder, par ses études scientifiques et spéculatives consacrées à la critique de l’économie politique, une nouvelle anthropologie (il appelle son « Économie », la science de notre malheur), anthropologie totalement distincte de ce qui naît, ou le précède, sous ce nom, à cette époque, en Allemagne, avec Kant, et surtout avec Humboldt. Aussi peut-on affirmer que le « marxisme » comme philosophie de parti, de tendance totalitaire, est non seulement étranger, mais, à la vérité, opposé à la pensée originale de Marx. Constitué comme idéologie dans des conditions particulières, dont nous avons retracé une étape, le « marxisme » a ensuite connu une existence indépendante de son fondateur Engels et, dans de nouvelles circonstances, a servi à justifier, en se réclamant des deux « fondateurs », ce que des régimes de barbarie ont appelé socialisme et communisme.

[1] Une étude approfondie du « marxisme » en tant qu’idéologie de parti comprendrait deux étapes essentielles ; la première étape partirait des prémisses chez Marx et Engels du vivant de Marx, pour s’affirmer chez Engels et y trouver sa véritable genèse durant la maladie, puis après la mort de Marx, dans l’Anti-Dühring, Ludwig Feuerbach, la Dialectique de la Nature ; elle se développe à travers les premières publications dispersées, en tant qu’idéologie autonome (Jules Guesde, Kautsky, Plékhanov, l’austro-marxisme, etc.). La seconde étape conduirait du bolchevisme avant la prise du pouvoir (Lénine, Trotski, Boukharine) au bolchevisme maître de l’État après 1917, puis au socialisme dans un seul pays : le léninisme après Lénine, lui-même constitué en idéologie de parti et d’État. À travers ces étapes, une problématique particulière n’en subsiste pas moins pour toutes les écoles « marxistes » ; la connaissance tardive de certains écrits « philosophiques » de Marx que son ami Engels ignorait.

[2] Sur la genèse des termes « marxiste » et « marxisme », voir la thèse de Margaret MANALE dans Études de marxologie, n° 17, octobre 1974, n° 18, avril-mai 1976, et dans le présent numéro.

[3] Signalons l’existence d’un volume spécial dans la première MEGA, Moscou-Leningrad, 1935, publié à l’occasion du quarantième anniversaire de la mort d’Engels. Il contient l’Anti-Dühring et la Dialectique de la Nature, ainsi que tous les travaux préparatoires pour l’Anti-Dühring. Nous avons utilisé pour notre article le fragment inédit d’une Préface de l’Anti-Dühring paru dans la Dialectique de la Nature, traduction française. Éditions sociales, 1968.

[4] Dans une notice biographique reproduite dans Socialisme utopique et Socialisme scientifique (Éditions Sociales) Eleanor Marx qualifie Frédéric Engels de « chef reconnu du Parti socialiste » (p. 9).

3bisBien entendu, Riazanov anticipe sur les événements en parlant de « marxiste » et de « marxisme », termes qui ne furent employés qu’un peu plus tard. Voici ce qu’Engels lui-même disait de la période de l’Anti-Dühring : « Cela se passait à peu près au temps où les deux fractions du parti socialiste allemand - le groupe d’Eisenach et les lassalliens - fusionnaient (au congrès de Gotha en 1875) et acquéraient de ce fait, non seulement un immense accroissement de force, mais, ce qui est plus important encore, le moyen de mettre en jeu toute cette force contre l’ennemi commun » (Introduction anglaise de 1892, Socialisme utopique et Socialisme scientifique, Éd. Sociales).

[5] Le fameux chapitre X de la deuxième partie, rédigé par Marx à l’origine, a subi quant à lui un sort particulier. Voir à ce sujet Œuvres, « Économie », I, p. 1494 sq., traduction du texte de Marx pour l’Anti-Dühring. « Ce travail, précise M. Rubel dans sa notice, fut envoyé par Marx à Engels le 5 mars 1877 (...) Ni le texte qu’Engels publia dans le Vorwärts de Leipzig, ni celui qu’il a ensuite inséré dans son ouvrage comme chapitre X, ne reproduisent exactement le travail de Marx tel que nous le publions ici » (p. 1494 sq.).

[6] Cette « Introduction » à l’édition anglaise de 1892 figurait déjà en 1924 dans l’édition française du P.C. éditée par la « librairie de l’Humanité », et elle est reprise dans l’édition actuelle des Éditions sociales. Celle dont nous parlons comprend respectivement 36 pages pour cette nouvelle introduction, et 62 pages pour le texte corrigé de l’Anti-Dühring converti en « Socialisme utopique et socialisme scientifique ». Ce qui demeure du texte dont Marx avait pu prendre connaissance perd donc toute signification dans un texte de 98 pages dont les parties remaniées et modifiées s’étendent avec la nouvelle introduction sur plus de la moitié du texte.

[7] Voir K. MARX, Œuvres Philosophiques, vol. II, la Sainte Famille, chap. VI, paragraphe III d, pages 223 et suivantes, Éd. Costes, 1927

[8] Outre la thèse de doctorat de Marx (Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, traduction, introduction et notes par Jacques Ponnier, Paris, éd. Ducros, 1970), voir le Jeune Marx et le matérialisme antique, par Jean-Marc Gabaude, TouIouse, éd. Privat, 1970 ; on consultera également avec intérêt la conférence donnée par Henri Guerlac, « Newton et Epicure », au Palais de la Découverte, le 2 mars 1963, et éditée en brochure (Publications du Palais de la Découverte, Université de Paris). Locke a été l’objet, au XVIIIe siècle, d’autant de controverses et de haines que Marx de nos jours. Accaparé par d’Alembert dans son « Discours préliminaire à l’Encyclopédie », non sans quelques déformations de sens, critiqué sévèrement dans les Nouveaux Essais de Leibniz - qui constituent une critique des Essais de Locke - parus, de par la volonté de son auteur, seulement cinquante ans après sa mort, l’Essai philosophique concernant l’entendement humain de Locke, puis les théories de Newton, devinrent, après la critique kantienne plutôt favorable, la cible de l’idéalisme allemand. Le déchaînement de passions que Locke et Newton provoquaient à Weimar du temps de Goethe est bien connu, sentiments que partageaient également avec Schelling et Hegel le cercle romantique d’Iéna. Rappelons que la thèse de doctorat de Hegel De orbitis planaetarum est consacrée à Newton, et que sa philosophie de la nature est essentiellement une critique de Newton et de l’empirisme. Tout le monde veut alors discuter Locke. Joseph de Maistre le prend pour cible principale dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg. Ce qui fait que toute cette époque est tenu d’avoir son opinion sur Locke, comme la nôtre ne peut éviter de se situer par rapport à Marx.

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