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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Économie politique - Le capitalisme à la loupe
Alain Bihr : article du Monde Diplomatique de Juillet 2011
4 septembre 2011 par inter

A quelles conditions le capitalisme peut-il sortir de la crise dans laquelle il se trouve ? Sinon, quelles sont les possibilités de son dépassement ? Rares sont les économistes qui continuent à se poser pareilles questions, pourtant décisives. Ils restent trop souvent focalisés sur le krach de 2007-2008, sans le lire comme le dernier rebondissement d’un processus chaotique engagé par la crise structurelle des années 1970.

C’est au contraire dans cette perspective que se situe Marcel Roelandts [1]. En revenant au texte marxien lui-même, il rappelle que la contradiction fondamentale de la production capitaliste, celle qui la met périodiquement en crise, ne s’exprime pas seulement par la fameuse baisse tendancielle du taux de profit mais aussi et simultanément par un étranglement des débouchés, dû à une demande insuffisante. Trop de reconversion de la richesse sociale en capital, et pas assez en revenus. Roelandts intègre ainsi dans une perspective marxiste l’analyse des « trente glorieuses » (1945-1975) proposée par le groupe Socialisme ou barbarie et Paul Mattick, reprise par l’école de la régulation : le partage des gains de productivité, dans le cadre d’une régulation keynésienne pratiquée par les Etats nationaux, a garanti la croissance parallèle des profits et des salaires réels, l’écoulement d’une production de masse par une consommation de masse.

Mais le financement simultané de la croissance des profits et des salaires n’est plus assuré à la fin des années 1970, sous l’effet, entre autres, d’un ralentissement des gains de productivité. Le capital doit alors faire évoluer le partage de la valeur ajoutée en sa faveur, au détriment des salaires (directs et indirects). C’est le sens de l’austérité qui procède de la désindexation des salaires sur la productivité, du démantèlement de la protection sociale et de l’exacerbation de la concurrence entre employés sur le plan national et international. Libéralisation et déréglementation ont déséquilibré, par la montée du chômage, le rapport de forces au profit du capital.

Celui-ci se heurte cependant à l’obstacle qu’il a lui-même dressé : la contraction toujours plus drastique de la demande salariale. En s’appuyant notamment sur les travaux de Michel Husson [2], Roelandts soutient qu’au cours de ces trente dernières années la crise de valorisation (de profitabilité du capital) a été remplacée par une crise de réalisation, liée à une insuffisance de la demande finale, en dépit de l’endettement des ménages salariés. Cela permet au capital-argent potentiel, qui ne peut s’investir dans l’économie réelle, d’aller grossir le capital financier : d’où, une fois la bulle spéculative éclatée, une aggravation de l’endettement public, au rythme et à l’échelle de la socialisation de ses pertes. Sans dynamique nouvelle des gains de productivité, sans capacité collective des salariés à imposer un partage plus équilibré de la valeur ajoutée, la tension va s’exacerber entre les pôles mondiaux de l’accumulation.

Le capitalisme serait-il donc en train de s’installer dans un régime de « crise chronique » ? C’est la thèse de Tom Thomas [3]. Pour lui, le capital ne dispose plus des moyens (techniques, sociaux ou politiques) permettant d’alimenter son accumulation. Sa course à la productivité le conduit à employer sans cesse moins de travail vivant, seul apte à générer de la plus-value. En outre, ses « faux frais » augmentent, absorbant une part de cette précieuse plus-value, que ce soit sous la forme d’un capital marchand (commercial et financier) ou d’un gonflement des appareils d’Etat producteurs ou gestionnaires des équipements collectifs et des services publics rendus nécessaires par la socialisation croissante de la société.

Le capital n’est pas pour autant amené à disparaître comme par enchantement. Il peut se survivre dans la destruction écologique et la barbarie politique, si ne se lève pas une force sociale en mesure d’en assurer la relève. Elle existe potentiellement dans l’immense masse du prolétariat, considérablement accrue par la récente phase de « mondialisation ». La solution serait donc d’ôter des mains du capital les formidables capacités de production qu’il doit notamment aux sciences et techniques, et de les mettre au service du plus grand nombre, pour une réduction substantielle du temps de travail, gage de l’instauration de cette « réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs (...) d’après un plan concerté » qui n’est autre que ce que Karl Marx concevait sous la dénomination de communisme.

Alain BIHR
(Professeur de sociologie à l’université de Franche-Comté)


Source :

— Le Monde Diplomatique, Juillet 2011, p. 26 ;


Notices de parution :

— HUSSON Michel, Un pur capitalisme ;

— ROELANDTS Marcel, Dynamiques, contradictions et crises du capitalisme ; à noter que ce titre des éditions « Contradictions » est distribué en France par le collectif Smolny ainsi que l’ouvrage de Jacques Gouverneur : Les fondements de l’économie capitaliste ;

— THOMAS Tom, Démanteler le capital ou être broyés ;

[1] Marcel Roelandts, Dynamiques, contradictions et crises du capitalisme. I : Mise en perspective, Contradictions, Bruxelles, 2010, 126 pages, 12 euros.

[2] Michel Husson, Un pur capitalisme, Page deux, Lausanne, 2008 ; « Le débat sur le taux de profit », Inprecor, n° 562-563, Paris, juin-juillet 2010 ; « Le partage de la valeur ajoutée en Europe », La Revue de l’Ires, n° 64, Noisy-le-Grand, septembre 2010.

[3] Tom Thomas, Démanteler le capital ou être broyés, Page deux, coll. « Empreinte », 2011, 124 pages, 9,50 euros.

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