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GLAT 1973-11a : Notes marginales sur la marginalité
Lutte de classe - Novembre 1973 / p. 1 - 11
27 février 2012 par eric

La marginalité est à la mode. Cela pourrait nous laisser parfaitement indifférents si ses voyants adeptes n’accréditaient trop souvent la confusion entre marginalité et Révolution : les marginaux patentés ne sont pas loin en effet, montrant du doigt les révolutionnaires « sérieux » (qualificatif infamant !) de se considérer comme les seuls contestataires radicaux. La lutte de classes ne serait-elle pas dépassée, quand tout un chacun croit pouvoir remettre la société en question dans une contestation qui modèle jusqu’à sa vie la plus quotidienne ?

Une telle idéologie n’est certes pas nouvelle : toute situation de crise dans la société, toute période de mutation produisent leurs « marginaux », dont la contestation à la fois extrême et parcellaire a toujours été pour le moins ambiguë. On connaît par exemple la haine de l’artiste du 19ème siècle contre le « bourgeois »... et aussi contre la Commune. Mais aujourd’hui, le marginal n’est plus seulement le clochard ou l’artiste. La marginalité limitée, permanente dans l’histoire du capitalisme, se voit dépassée par un phénomène beaucoup plus ample, qui concerne de larges fractions de la jeunesse, et en particulier une proportion non négligeable de jeunes ouvriers. D’autre part, du « hooligan » au hippie, le phénomène est largement international.

Cette situation est évidemment en rapport direct avec l’intensification de l’exploitation et le développement de la lutte de classes. Cependant, dans l’énorme littérature consacrée à la « révolte de la jeunesse », les « analyses » ne dépassent guère la simple anecdote ou la théorisation mythique. On apprendra facilement, par exemple, que le LSD doit être l’accoucheur d’une société nouvelle, à peu près exactement comme le fut le gin à l’époque de la prohibition [1], ou que « c’est quand le genre de musique change que tremblent les murs de la cité [2] », mais on chercherait en vain une analyse matérialiste. C’est cette dernière que nous allons tenter ici, bien conscients du fait que l’aspect diffus, foisonnant, souvent contradictoire du phénomène nous obligera à certaines généralisations dont le caractère, éventuellement contestable au niveau du détail, ne devrait pas sérieusement mettre en question l’analyse fondamentale.

I - LA MARGINALITÉ, ASPECT ET TÉMOIGNAGE DE LA DÉCOMPOSITION DE LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE

La crise du capitalisme entraîne à tous les niveaux la dissolution des secteurs considérés jusque-là comme stables, si bien que les comportements traditionnels ne correspondent plus à la réalité. En même temps, la stagnation relative de la lutte des classes crée un climat d’expectative, d’incertitude, alors même que se dégradent de plus en plus les conditions de vie. Les jeunes sont d’autant plus sensibles à ce pourrissement que les cadres traditionnels répondent de plus en plus mal à leur fonction ; ils prennent ainsi une conscience accélérée de l’aliénation, de l’exploitation, et des menaces liées au saccage de la planète. Mais ce que l’idéologie bourgeoise appelle « crise des valeurs » n’est autre que le produit direct d’une crise de l’exploitation.

En effet, dans sa crise actuelle de rentabilité, le capitalisme est contraint d’exploiter de plus en plus férocement les travailleurs. D’autre part, il a de plus en plus de mal à en accroître le nombre. La marginalité n’a d’autre origine que la surexploitation et le chômage.

D’un côté, l’intensification du travail, l’allongement des journées (transports, etc.) lié à la crise de l’habitat, tendent à faire disparaître la cellule familiale. Les enfants, de plus en plus abandonnés à eux-mêmes et sollicités par les margoulins du commerce découvrent, selon les différentes classes d’âge, des besoins, des styles et des modes de vie différents. La crise de la famille rejette ainsi de nombreux jeunes vers la bande de quartier, et cela d’autant plus sûrement que les parents s’accrochent aux comportements traditionnels. La provocation vestimentaire autant que la sexualité sauvage, deviennent des moyens d’affirmer un refus.

D’autre part, le chômage s’est aujourd’hui aggravé au-delà du volant de manœuvre traditionnel : de conjoncturel, il est devenu permanent, au point que le capitalisme s’est vu contraint de prendre des mesures pour permettre aux chômeurs de survivre. Certains, se contentant des allocations octroyées, se sont installés à vie dans le chômage professionnel, tout en se livrant éventuellement à des combines diverses : ils grossissent ainsi les rangs des marginaux, où ils se retrouvent souvent aux côtés de jeunes travailleurs, que l’exploitation de plus en plus insupportable amène à remettre en cause la notion même de travail. Ce faisant, ils n’affaiblissent pas le capitalisme (qui a besoin de chômeurs) : ils ne font que vivre en parasites sur la plus-value produite par les travailleurs.

C’est dans la nécessité de ce chômage permanent qu’il faut voir les raisons essentielles de la crise de l’enseignement, lequel cesse de jouer dans une large mesure son rôle d’encadrement de la jeunesse, En effet, le capitalisme à tout intérêt à ménager les travailleurs plus âgés, souvent plus dociles - voire plus expérimentés : les jeunes seront donc sacrifiés en priorité. Le rôle de l’école consiste alors pour l’essentiel à désigner quels seront - pour un temps - les futurs chômeurs - l’enseignement s’avérant par là même de moins en moins adapté aux besoins réels de la production [3]. Les jeunes, du CET au Lycée, se rendent bien compte qu’on va faire d’eux des chômeurs ou des déclassés, et refusent d’accepter la place qui leur sera faite dans la société : la contestation étudiante rejoint ainsi celle des jeunes sans travail.

Pour toutes ces raisons, la marginalité est devenue un phénomène large. Mais, en même temps, c’est souvent un phénomène transitoire. Alors qu’il y a cent ans une couche élitiste s’y installait à vie, aujourd’hui, de larges fractions de la jeunesse manifestent par là, avec des motivations souvent différentes, plutôt qu’un refus de l’exploitation (refus qui impliquerait une réelle action révolutionnaire), du moins un retard dans l’acceptation de celle-ci, retard évidemment facilité par l’allongement de la scolarité.

Ainsi, les jeunes des bandes de quartier, les chômeurs - professionnels ou non - et certains étudiants, de par la base matérielle de leur situation dans la société, peuvent vivre de façon marginale, dans un refus du travail qui ne fait au fond peur à personne, car il est en tous points opposé à l’action des ouvriers actifs contre l’exploitation.

Toutefois, dans sa pratique non théorisée, en particulier chez les jeunes travailleurs et les jeunes chômeurs, la marginalité peut apparaître comme un axe secondaire de la lutte de classes, susceptible de gêner le fonctionnement du capitalisme pendant un certain temps, en particulier dans une période difficile. Ce n’est pas un hasard si elle rencontre l’hostilité d’une fraction non négligeable de la bourgeoisie. De fait, la sexualité sauvage peut accélérer la décomposition de la cellule familiale, essentielle aussi pour la reproduction de l’idéologie capitaliste ; l’absentéisme (jusqu’à 10 % régulièrement en Italie) gêne la production, tandis que la revendication de toutes les jouissances (du corps instrument de travail au corps instrument de plaisir) remet en cause l’idéologie du sacrifice et sape la morale traditionnelle. La reprise individuelle peut même apparaître comme une récupération de plus-value.

Il est un fait que ces formes, populaires chez les jeunes travailleurs, vont de pair avec leur plus grande résistance à l’exploitation. C’est en ce sens que la critique de la société bourgeoise qui s’opère à travers la marginalité, ne peut être totalement séparée de la lutte de classe. Poussée d’ailleurs jusqu’en ses conséquences ultimes, chacune de ces revendications met directement en cause les fondements mêmes du fonctionnement capitaliste (salariat, production, profit). Pourtant, la théorisation de la marginalité prend en général une toute autre signification.

II - L’IDÉOLOGIE MARGINALE AU SERVICE DE LA BOURGEOISIE

On l’a dit, les analyses de la marginalité ne manquent pas : mais comment peut-on prétendre analyser réellement ce phénomène, quand tout un salmigondis d’aperçus moralisants, psychologiques ou millénaristes, d’anecdotes ou d’« exemples » vécus vient prendre le pas sur l’étude des bases matérielles ? Les limites de la marginalité - dont l’obsession de la « récupération » chez les marginaux eux-mêmes traduit la conscience obscure - apparaissent ainsi à l’évidence quand, au-delà de la simple réaction viscérale, vécue, de bons esprits s’en font les théoriciens. Il apparaît alors que la critique de la bourgeoisie qui s’opère à travers l’idéologie marginale est une critique bourgeoise, témoignant ces répercussions de la lutte de classe à l’intérieur même de la classe dirigeante.

De quoi s’agit-il en effet ?

Le capitalisme, dans sa crise, non seulement exploite plus durement les travailleurs, mais est amené à liquider de larges couches de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie. En même temps, la nécessité d’une transformation révolutionnaire apparaît de plus en plus clairement. Qu’il s’agisse de la vie des hommes ou même de la planète, l’alternative socialisme ou barbarie est plus que jamais à l’ordre du jour. C’est le moment pour les petits bourgeois effrayés, de lancer la poudre aux yeux du réformisme. Alors que le réformisme traditionnel, comme éventuelle solution temporaire de rechange, représente, au sein du capitalisme, des forces ayant une base et des possibilités réelles (et c’est bien pourquoi ses partisans utilisent les voies normalement reconnues du Parlement ou des Syndicats...), les timorés, petits-bourgeois laissés pour compte de l’accumulation capitaliste, vont plaquer sur leur situation réelle une sorte de vague rêverie, et vont ainsi chercher à prendre, dans la recherche de solutions miraculeuses, une revanche imaginaire sur le capitalisme qui les écrase. Ne présentant aucune force réelle, ils n’ont aucune chance d’arriver au bout de leurs désirs, et c’est bien pourquoi ils vont s’agiter, s’étourdir, se montrer, dans des manifestations aussi spectaculaires que sans lendemain, qui au moins combleront leur besoin d’activisme. Qu’il s’agisse de manifester à vélo dans Paris, de faire un « sit-in » devant une centrale nucléaire ou de sa vie un « happening » permanent, l’imagination, dit-on, « prend le pouvoir ». Mais c’est l’imagination des idéologues, bien différente de celle des travailleurs qui, de par leur situation réelle dans la production, gardent les pieds sur terre et savent donner à leurs luttes des formes sans cesse plus avancées.

Ainsi, la marginalité apparaît pour ce qu’elle est : une manifestation idéologique de l’état dans lequel se trouve le capitalisme, un moyen pour celui-ci d’idéologiser sa propre crise. Nous allons voir que cette idéologie marginale, objet de consommation privilégié de la part des jeunes bourgeois, ne pose donc absolument pas le problème de la destruction du capitalisme, mais tombe au contraire dans une sorte de nouvelle forme morale de vie, somme toute conciliable avec le système, dans son propre intérêt, ou même susceptible de le sauver in extremis. Certes, la prolifération de publications souvent éphémères rend ici l’analyse délicate, encore que ces dernières s’orientent autour de trois directions essentielles : recherche d’une nouvelle morale, revendication parcellaire (sexualité, environnement, « underground », bande dessinée, néo-surréalisme) ; idéologie théorisée politiquement [4].

Une revue comme Charlie-Hebdo présente à ce propos un cocktail particulièrement bien dosé, et son analyse suffirait à mettre en lumière les limites - voire les contradictions - de l’idéologie marginale.

Alors que l’élément moteur dans le renversement du capitalisme - la lutte de classes - ne cherche pas une nouvelle morale (le matérialisme nous apprend que celle-ci jaillira spontanément des nouveaux rapports de production), les groupes qui théorisent le marginalisme ne font que proposer une nouvelle forme de vie à l’intérieur même de la société capitaliste, et qui s’adapte ainsi aux bouleversements dans la production. Les « expériences » pédagogiques, les « expériences » de vie en communauté, les « expériences » sexuelles ne peuvent au mieux, dans un cadre capitaliste, qu’apporter des aménagements, - voire des améliorations - en aucun cas la libération totale qui se trouve revendiquée. Les penseurs de la marginalité sont si profondément liés à un phénomène de décomposition, et sont situés de manière tellement secondaire dans les contradictions de la société que, même lorsqu’ils partent de bases objectivement justes, ils ne tardent pas à perdre finalement tout contact avec la situation réelle, on peut ainsi admettre verbalement que « l’exploitation de l’homme par l’homme est au centre du problème de la survie plus encore qu’elle n’est au centre de tous les autres » [5], cela n’empêche pas de consacrer sa vie à se battre sur le seul terrain de l’écologie. Comme, naturellement, cela ne mobilise pas les foules, on ne tarde pas à monter en épingle la « connerie humaine », qui prend alors le pas sur les réelles situations de classe. Voilà retrouvé le bon vieil humanisme bourgeois. On s’en prend alors, pêle-mêle, aux travailleurs des usines d’armement, ou aux « consommateurs », ou à la « science », et plus généralement (éduquons ! éduquons !) - à tous ceux qui ne réfléchissent pas aux Grands Problèmes.

Finalement, les limites de ces contradictions mènent tout droit à une idéologie du suicide planétaire et de la décomposition dans laquelle les jeunes se décomposent eux-mêmes. Puisque « tout est trop tard », à quoi bon lutter ? « Les Macchabées parlent aux Macchabées : s’il avait lu la Gueule Ouverte çà n’y aurait rien changé, mais au moins il aurait su ce qui l’attendait » [6]. On ne saurait plus efficacement canaliser sur des voies de garage la révolte spontanée des jeunes.

Si donc, jusqu’à un certain point, la contestation bourgeoise de la bourgeoisie, répercussion de la lutte de classes à l’intérieur même de la classe dirigeante, a pu gêner le capitalisme dans ses couches les plus rétrogrades, elle apparaît finalement comme un phénomène d’adaptation plutôt que de rupture : c’est la revanche des besoins individuels et séparés, dans des domaines où la classe ouvrière ne peut jamais jouer un rôle en tant que telle. Ainsi, à la longue, le capitalisme peut sans grand dommage en tirer finalement profit.

On sait, par exemple, comment la contestation écologique aux États-Unis est devenue un bon prétexte idéologique pour réduire la consommation de la classe ouvrière, au nom des « sacrifices nécessaires », tout en développant les secteurs éminemment rentables de l’industrie « antipollution » [7] ; comment la drogue a transformé en êtres dociles, passifs, et sans aucunement réduire la productivité, des travailleurs dynamiques qui résistaient aux cadences, comment les gangs, opposant les minorités, contribuent à diviser les travailleurs. Sur un autre plan, la « libération sexuelle » à la Suédoise, le défoulement « Yé-Yé », les formes nouvelles des « loisirs » ont contribué à installer le contrôle et la répression dans l’intimité même des individus : la répression pure, par laquelle l’ensemble des énergies visant au plaisir sont détournées vers le travail n’étant plus guère réalisable, les sociétés « libérales » ont su faire accepter une auto répression « librement consentie », visant à ce que l’individu satisfasse ses désirs sous une forme et selon des modèles qui soient compatibles avec l’ordre existant [8]. Enfin, sur le plan économique, les marginaux consomment (et donc rentabilisent) les déchets mêmes du capitalisme. « Les surplus, les rebuts, les déchets de l’abondantisme permettent de reconstituer un sous-marché, un marché parallèle, un “underground” selon un néo-mercantilisme de la moindre chose, selon un écrasant système de troc qui soumet la vie quotidienne à un constant affairisme. Ce marché est comme la caricature du marché officiel [...] Le marché des surplus, le marché des rebuts, le marché de la sous-occasion ne sont possibles que parce que les poubelles sont bourrées par le gaspillage programmé de la gestion capitaliste (les monnaies fortes font les pays de hippies). Aussi la crise qui renverrait à une économie de pénurie [...] verrait la disparition immédiate du hippie, qui, des poubelles du Grand Capital, reviendrait aux poubelles de l’histoire [9] ».

C’est précisément parce qu’une bonne part des revendications marginales peuvent être satisfaites sans liquider le salariat qu’il leur est fait un si large écho. En ce sens, on ne peut même pas dire que la marginalité soit récupérée. Il n’y a pas plus de marginalité « récupérée » que de syndicats qui « trahissent ». L’un comme l’autre se battent sur un terrain capitaliste, incarnent un problème de la bourgeoisie. D’ailleurs, derrière sa façade « révolutionnaire », la presse « underground » est souvent réactionnaire dans ses thèmes. Opposant la classe d’âge à la classe sociale, cultivant un individualisme assorti d’idéalisme (on veut « faire prendre conscience », « donner un exemple »...), elle joue de fait un rôle dirigiste, assorti d’un certain mépris pour le travailleur qui pointe. Cet idéalisme trouve son aboutissement naturel dans les sectes et autres lieux de contemplation morale, et dans un refus individuel (drogue) ou collectif (communauté) de la réalité. Autre aboutissement, le refus absolu du travail et la pratique du vol, qui conduit, on l’a vu, à vivre de la plus-value suée par ces « imbéciles » de travailleurs, en confondant parasitisme et libération.

Aussi, la « pensée » marginale est-elle finalement bien admise et tolérée. Aujourd’hui l’« underground », demain le musée ou la cinémathèque : voilà un support privilégié pour le renouvellement de l’idéologie. Un thème chasse l’autre, selon le vent dominant, si bien que la presse « parallèle » et la presse « bourgeoise » ont souvent comme des airs de ressemblance. Nous n’en prendrons pour exemple que l’utilisation de Reich. Loin d’en retenir l’apport politique (critique familiale, critique sexuelle, relation dans l’un et l’autre cas avec le manque d’autonomie de la classe) [10], on s’étend complaisamment d’Actuel au très réactionnaire Planète, sur les notions de libération sexuelle en soi, que l’on ne craint pas de mettre à toutes les sauces.

On trouvera le couronnement de toutes ces mystifications dans l’utopie si largement répandue de la « contre-culture », par laquelle les bourgeois et petits-bourgeois s’étonnent et s’auto-congratulent pour leur largeur d’esprit... comme si la culture n’était pas un produit de la société dominante et pouvait être libérée toute seule. Car, paradoxalement, la « révolution totale » des marginaux ramène à la conception réactionnaire d’une culture séparée.

Ainsi, la crise réelle du capitalisme produit à la fois la marginalité vécue et une expression idéologique, privée de toute base de classe et sans grand rapport avec cette dernière, expression idéologique qui ne va pas au-delà de petits aménagements réformistes. On ne s’étonnera donc pas de constater que marginalité et lutte de classe s’excluent réciproquement.

III - MARGINALITÉ OU LUTTE DE CLASSE

Non seulement la marginalité ne peut pas déboucher sur une perspective révolutionnaire, mais elle ne fait que prendre prétexte d’un malaise réel pour remplacer la lutte de classe par la rêverie idéologique. Anomalie passagère dans le fonctionnement du capitalisme, l’idéologie marginale peut se diviser selon tout un éventail de chapelles qui s’excluent les unes les autres de façon tonitruante, ces dernières ne diffèrent pas fondamentalement les unes des autres. Au-delà de ses penseurs attitrés (Marcuse et la « révolution » faite par les marginaux) ou de ses prolongements politiques (les maos et le lumpen-prolétariat, les néo-situs et l’exploitation des violences régionalistes, de Reggio aux boues rouges) on retrouve avec l’utopie du non-travail - alors même que l’exploitation ne cesse de s’accroître - une capitulation totale devant l’idéologie capitaliste : il semblerait qu’aucun approfondissement théorique n’ait été mené depuis le socialisme utopique et les phalanstères du 19ème siècle.

Ce n’est pas un hasard, dans ces conditions, si les plus fidèles lecteurs de la presse « parallèle » se définissent avant tout comme des « paumés » (voir les petites annonces d’Actuel). Ils entretiennent d’ailleurs, par leur lecture, leur situation de porte à faux dans un défoulement masochiste hebdomadaire qui ne peut qu’entretenir leur névrose.

Certes, ce mouvement peut, pendant un temps, désorienter la bourgeoisie qui reste divisée à son sujet. Certaines fractions de celle-ci lui donnent un écho favorable, tandis que d’autres, extrêmement rétrogrades, s’y opposent farouchement - tout comme elles ont su, par exemple, vider de son contenu les « réformes » de l’enseignement, pourtant nécessaires à la survie du système. Est-ce à dire que le rôle des révolutionnaires devrait être de soutenir les bourgeois intelligents contre les bourgeois rétrogrades. 
En fait, si le mouvement est certes significatif, il n’y a pas de travail révolutionnaire à mener à ce niveau. Les révolutionnaires ne peuvent que prendre acte de cette manifestation de décomposition de la société bourgeoise : ni facteur causal, ni moyen de dépasser le capitalisme, la marginalité n’existe que dans la mesure où la crise n’est pas ouverte de façon frontale, et ne constitue qu’un symptôme.

Plus exactement, on pourrait dire qu’elle apparaît comme un reflet inversé de l’état des luttes ouvrières. Nombreux, nous l’avons dit, sont les marginaux qui ont un pied du côté ouvrier. Par leur attitude, ils compensent temporairement le manque de luttes. La bande de jeunes, par exemple, peut apparaître comme la reconstitution artificielle d’une communauté que les jeunes ne peuvent trouver au sein de l’école ou de l’usine « calmes ».

Une clarification du mouvement ouvrier, par des luttes de classes directes, ferait d’autant mieux reculer ces manifestations diverses que les jeunes, une fois dans la production, ne peuvent ignorer leurs propres intérêts de classe. Quant à l’idéologie marginale, que la crise du capitalisme a fait pousser dans le cerveau des petits bourgeois flottants, elle disparaîtrait alors aussi vite que ces derniers se verraient mis en demeure de choisir leur camp.

Mais, aussi longtemps que les travailleurs ne prennent pas directement l’offensive et que les actions demeurent monopolisées par les professionnels et les bureaucrates de la politique que beaucoup, parmi les plus conscients, rejettent d’instinct, les problèmes de la vie quotidienne, les solutions individuelles et les systèmes utopiques peuvent continuer à alimenter la marginalité et ses productions idéologiques.

[1] Richard Neville, Playpower, Paladin ed.

[2] Roger Lewis, Outlaws of America, Penguin Books.

[3] Sur la Crise de l’Enseignement, voir Lutte de Classe de mars 1972, repris dans la brochure « L’École des Contestataires ».

[4] On comprendra, de par la variété de ces orientations diverses, qu’il soit difficile de donner une définition précise de la marginalité. Il faut dire que ses idéologues eux-mêmes ne rendent pas cette tâche facile. Baptiser marginalité, comme le fait Marcuse, aussi bien les minorités ethniques que les femmes, les jeunes, les étudiants, le lumpen-prolétariat, etc., laisserait entendre que tout le monde, ou presque, est marginal. De même, il ne faut pas entendre comme marginaux les lycéens ou jeunes travailleurs, lecteurs plus ou moins occasionnels de la « presse parallèle » : ils ne sont pas plus « marginaux » que ne sont « bourgeois » leurs parents qui écoutent Mireille Mathieu : la moindre lutte réelle a d’ailleurs tôt fait de balayer ce genre d’illusions véhiculées par les théoriciens de l’« embourgeoisement du prolétariat » - lesquels (est-ce un hasard ?) sont aussi les théoriciens de la marginalité !

[5] Fournier, « La Geule Ouverte », n° 1.

[6] Charlie-Hebdo, 05/02/1973.

[7] De même, en Suède, un gigantesque programme de travaux publics pour l’écologie permet l’utilisation massive des chômeurs ; une solution analogue serait également envisagée en France.

[8] Voir, à ce sujet, le texte de J.-M. Brohm dans le n° 4 » de Partisans (Sport, culture et répression).

[9] M. Clouscard, Néo-Fascisme et Idéologie du désir, ed. Denoël - Médiations, p. 64.

[10] Voir à ce sujet, Mise au Point 1 - À propos de Wilhelm Reich.

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