
Note Smolny :
En 1918, les civils avaient « goûté » aux délices de la Grosse Bertha - dragon immobile qui crachait sur Paris, à plus de 120 kilomètres, des obus de 10 kilogrammes - ou aux bombardements des zeppelins et autres Ghottas, mais la Der des Der était encore une guerre avec un front et un « arrière ». La maîtrise de la 3° dimension va éloigner encore les protagonistes.
Comment fraterniser avec l’actuel pilote d’un drone qui délivre une mort virtuelle - en éclusant une bière - que seule la victime, celle qui est de l’autre côté du miroir, va épouser !
J.O.
Présentation de l’éditeur :
Le 1er novembre 1911, au-dessus de l’oasis de Tagiura, en Libye, le pilote italien Giulo Gavotti se penche hors de son cockpit et laisse tomber une grenade à main Haasen. Il initie ainsi l’une des tactiques militaires les plus dévastatrices du XXe siècle : le bombardement aérien. Selon Sven Lindqvist, le bombardement a d’emblée, avant même l’apparition de l’aviation, été pensé en termes de domination impériale et d’extermination : « Les fantasmes génocidaires (formés dans les colonies) n’attendaient que l’aviation pour trouver à s’accomplir. » Le contexte colonial de l’invention du bombardement n’est donc pas un hasard...
Mais les fantasmes de destruction tiennent aussi à une singularité du bombardement : la mise à distance de la guerre, l’abstraction de la chair et du sang, des victimes et de leurs souffrances. Le bombardement a permis, selon Lindqvist, d’envisager la guerre " sans émotion, comme une science ". C’est ainsi que l’histoire du bombardement nous renvoie à la robotisation actuelle de la guerre, aux drones et aux prétendues " guerres propres ".
D’une composition singulière évoquant la fragmentation d’une explosion, ce livre aborde des sujets aussi divers que l’histoire et la stratégie militaires, l’évolution du droit international, la science-fiction ou encore l’expérience des civils en temps de guerre... Il offre ainsi une profonde méditation sur le passé et le futur des conflits humains.
L’auteur :
Sven Lindqvist est né à Stockholm en 1932. Il est l’auteur de nombreux essais traduits dans le monde entier, dont, en français : Exterminez toutes ces brutes et Terra Nullius (Les Arènes). Ce livre avait été initialement publié sous le titre Et maintenant tu es mort (Serpent à plumes, 2002).
Table des matières :
Avertissement
Index des vingt-deux entrées
Entrées - N° 1-22
Années 762-1910 ; section N° 23-74
1911-1939 ; section N° 765-176
1940-1945 ; section N° 177-245
1946-1955 ; section N° 246-291
1956-1965 ; section N° 292-331
1966-1975 ; section N° 332-352
1976-1985 ; section N° 353-366
1986-1995 ; section N° 367-381
1996-1999 ; section N° 382-400
Notes
Biliographie
Postface à l’édition 2012.
Extraits :
Le principe de ce qui va se produire à Dresde et à Tokyo vers la fin de la Seconde Guerre mondiale est formulé dès le début de la Première Guerre mondiale. « Le point crucial, le but à atteindre » en tant qu’acte de guerre, c’est la destruction de la protection anti-incendie d’une communauté. Jusqu’à ce point critique, les ravages obtenus peuvent être considérés comme à peu près proportionnels aux moyens investis et au coût de réalisation. « Au-delà, les ravages sont grandement disproportionnés : la ville entière peut être détruite », écrit le mathématicien britannique F.W.Lanchester dans son livre Aircraft in Warfare (1915). Mais brûler une ville entière, une ville sans défense très éloignée des lignes de front, n’est-ce pas un crime contre l’humanité ? « Il y aura toujours des sentimentaux, répond Lanchester. Pour eux, la destruction par le feu d’une ville de cinq millions d’habitants pacifiques, et toutes les scènes d’horreur qui en découlent inévitablement, sera toujours le fruit d’une imagination malade. » Pour sa part, Lanchester envisage l’anéantissement d’une ville par bombes incendiaires comme une possibilité à laquelle chaque nation doit se préparer, par précaution militaire. Cela ne peut être considéré comme plus improbable que n’importe quelle action de combat « dont est capable un ennemi ». [...]
L’Europe de l’entre-deux guerres voit grandir la peur d’une nouvelle forme de guerre qui s’abattrait comme la foudre sur des hommes pacifiques et désarmés. Guernica donne un nom à cette peur. Elle est formulée ainsi l’année de ma naissance, en 1932, par le chef du parti conservateur anglais, Stanley Baldwin : « Lors de la prochaine guerre, toute ville située à portée de l’aviation ennemie pourra être bombardée, dès les cinq premières minutes de conflit, avec une ampleur encore inconcevable pendant la dernière guerre. [...] L’attaque est la seule défense. Ce qui revient à dire que, pour se sauver soi-même, il faudra tuer plus de femmes et d’enfants que l’ennemi, et plus rapidement. » [...]
A Paris, Pablo Picasso attend. En janvier 1937, il a accepté d’exécuter une grande toile pour le pavillon espagnol de l’Exposition universelle de 1937. L’inauguration approche, et Picasso n’a toujours pas pris son pinceau. Guernica lui fournit le sujet. Il lit dans L’Humanité une traduction du reportage de Georges Steer paru dans The Times, et, le 1°mai, il attaque le tableau qui, plus que toute autre chose, va rendre célèbre dans le monde entier le nom de Guernica.
Les Japonais ne sont pas des victimes innocentes, loin de là. Ils ont commencé la Seconde Guerre mondiale en attaquant la Chine sans qu’il y ait eu provocation. Ils ont commencé la guerre de bombardement stratégique en janvier 1939, en larguant des bombes incendiaires sur les quartiers résidentiels de Chongqing, capitale provisoire de la Chine, située loin derrière tous les fronts. Un témoin oculaire raconte dans The Times : « Le bombardement a été la pire démonstration de carnage massif, exécuté de sang-froid, jamais perpétré par les Japonais. [...] Les zones exposées n’étaient qu’un enfer de flammes. Je n’ai jamais rien vu de pareil. La plupart des maisons accrochées à flanc de montagne étaient en bois, et construites sur pilotis. Elles se sont enflammées comme de l’amadou. [...]
Pour un chimiste comme Fieser, la bombe incendiaire gélifiée pose un problème purement scientifique. [...] Ensuite, il se met à la recherche d’une substance propre à former des morceaux de gelée enflammée. Il s’avère qu’un mélange de caoutchouc et d’essence présente la viscosité souhaitée, combinée à une forte inflammabilité. Fieser choisit une enveloppe de bombe appelée « M-47 », à l’origine prévue pour le gaz moutarde. Il la remplit de gelée dans un laboratoire d’Harvard, et la fait exploser sur le terrain de sport de l’université. Le résultat dépasse toutes ses espérances. Fieser part à Edgewood Arsenal avec la bombe expérimentale dans son wagon-lit. Le porteur qui la pose sur la couchette du bas dit : « C’est lourd, ça pourrait être une bombe. » En 1964, Fieser raconte cette anecdote dans ses mémoires, sur le mode souriant. Il est visiblement très content de lui et de la façon à la fois imaginative et strictement scientifique dont il a résolu de problème. [...]
Hambourg est le raid le plus réussi de l’histoire du Bomber Command. [...] Les avions de reconnaissance ont largué leurs marques aux bons endroits, et mille deux cents tonnes de bombes incendiaires, bien rassemblées, sont tombées sur les zones d’habitation marquées. [...] Des milliers de petits incendies se sont réunis en un énorme foyer attirant en son centre de grandes masses d’air, où tout oxygène a été consommé. La tempête de feu a atteint la force d’un ouragan. « C’était comme si je regardais dans le cratère d’un volcan en éruption » a dit l’un des aviateurs.
Harris [Arthur Travers Harris (1892-1984), surnommé « Bomber Harris » ou « Butcher » (« le boucher ») par ses subordonnés, commanda les forces britanniques de bombardement sur l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec zèle, il poursuivit une campagne intensive pour essayer le casser le moral des citadins du Troisième Reich, montrer aux Russes la toute puissance du ciel occidental, voire pour briser d’éventuelles révoltes ouvrières comme à la fin de la Première Guerre mondiale.] est fier, mais d’autres se sentent mal. Freeman Dyson, qui va devenir l’un des plus grands physiciens atomistes du XX° siècle, n’est encore qu’un jeune analyste opérationnel du civil quand il arrive dans le bureau de Harris, au moment du déluge de feu sur Hambourg. Il a accès à tous les renseignements concernant le raid et autres bombardements d’habitations, qui sont si soigneusement dissimulés au peuple britannique. [...] Après la guerre, il se compare lui-même, assassin de bureau, aux bureaucrates de la machine de mort d’Eichmann. « Eux aussi étaient restés assis dans des bureaux, à rédiger des mémorandums et à calculer la manière la plus efficace d’assassiner les gens, exactement comme moi. Mais la grande différence, c’est qu’ils avaient été mis en prison ou pendus comme criminels de guerre pour ce qu’ils avaient fait, alors que moi, j’étais libre. » [...]
Après Hambourg, les dirigeants allemands savent ce que veut le Bomber Command, et ce qu’il est capable de faire. [...] Depuis plus d’un an, les dirigeants alliés sont également au courant de ce que les allemands sont en train de faire avec les Juifs. Oui, nous le savons aujourd’hui : dès l’été 1941, par décryptage des signaux radio, les Alliés étaient clairement informés des assassinats des Juifs [Voir à ce sujet Breitman 2005]. [...] L’arrêt des bombardements contre l’arrêt des usines de la mort - voilà qui aurait été un coup de maître, dans la guerre de propagande. En cas de refus de la part d’Hitler, les Britanniques auraient pu, en gardant les mains propres, dire à chaque bombardement : voilà ce que vous, les Allemands, payez pour pouvoir assassiner des Juifs. Mais cette offre n’a jamais été faite. Pourquoi ?
L’été 1943, il restait encore quelques millions de Juifs à sauver. Selon l’historien David Wyman, c’est pour cette raison que les ministères des Affaires étrangères, aux Etats-Unis comme en Angleterre, se sont efforcés de retarder ou d’empêcher la diffusion des informations sur l’Holocauste. [...] Ils redoutaient bien plus l’immigration que l’extermination. « Il se peut, écrit le ministère britannique des Affaires étrangères, que les Allemands ou leurs satellites passent d’une politique d’extermination à une politique d’expulsion, en vue de créer des difficultés à d’autres pays en les inondant d’immigrants étrangers, comme ils l’ont fait avant la guerre ». Il semble donc que l’Europe ait continué à s’enfoncer dans l’abîme pour deux raisons : l’un des deux camps était plus empressé d’éviter une immigration que d’empêcher un génocide ; l’autre camp était plus empressé d’assassiner des Juifs que de faire cesser l’assassinat de civils allemands. [...]
En avril 1944, les nazis commencent à regrouper des Juifs hongrois pour les transporter à Auschwitz. A peu près au même moment, l’aviation de bombardement américaine tient Auschwitz à sa portée, à partir des bases établies en Italie vaincue. [...] Le 7 juillet 1944, des raffineries de pétrole situées près d’Auschwitz sont bombardées. [...] Les industries d’Auschwitz sont bombardées une dernière fois les 18 et 26 décembre 1944. Les transports de Juifs se poursuivent. Le 18 janvier 1945, Auschwitz est évacué, et, le 27 janvier, les troupes russes pénètrent dans le camp vidé.
Si le Pentagone avait réagi immédiatement, un demi-million de Juifs auraient pu être sauvés par l’aviation de bombardement américaine, écrit l’historien David Wyman. [...]
Au cours des années 1980, l’Union soviétique a bombardé les « terroristes » en Afghanistan pendant presque dix ans. Aujourd’hui, les Etats-Unis bombardent les mêmes terroristes afghans qu’ils avaient financés et entraînés comme « combattants de la liberté » vingt-cinq ans plus tôt. [...] Pendant la Seconde Guerre mondiale, les équipes de bombardiers pouvaient parfois réduire en cendres des milliers d’êtres humains en une seule nuit. Peu d’entre eux auraient pu faire la même chose avec un lance-flammes. Et moins encore auraient pu le faire s’ils avaient effectivement vu, entendu et respiré la souffrance qu’ils étaient en train de causer.
De nombreuses études ont montré que plus on se trouve éloigné de la victime, plus il est facile de tuer. Quand on tue en Afghanistan en étant tranquillement assis dans son bureau du Nevada, l’acte devient abstrait, voire ennuyeux, parfois divertissant comme peut l’être un jeu vidéo. L’excellent livre de PW Singer, Wired for War (2009), retrace bien cette révolution robotique de la guerre. [...] Le bombardier est le soldat idéal : jamais fatigué, jamais contrarié, il n’a jamais peur, jamais faim, n’oublie jamais un ordre, n’éprouve ni compassion ni remords ... »
(voir pages 143/ 145, 174, 180, 183, 185/190, 391)
Éditions La Découverte, parution : février 2012
ISBN : 978-2-7071-7132-0
396 pages / 13,5cm x 21,9cm / 22 euros
Bibliographie indicative :
— BREITMAN Richard, Secrets officiels - Ce que les Nazis planifiaient, ce que les Britanniques et les Américaines savaient, Calmann-Levy, 2005 ;
— DYSON Freeman, Weapons and Hope, NY, 1984 ;
— ENGLUND Peter, Brev från nollpunkten, Stockholm, 1998 (Lettres du point zéro - 1996) ;
— HUMBLE Richard, War In The Air - 1939-1945, Purnell, 1975 ;
— JÖRG Friedrich, L’Incendie. L’Allemagne sous les bombes (1940-1945), Éditions de Fallois, 2004 ;
— KARSKI Jan, Mon témoignage devant le monde - Histoire d’un État secret, Éditions Point de Mire 2004 ;
— LANGBEIN Hermann, Hommes et femmes à Auschwitz, Tallandier Texto (poche), 2011 ;
— MASSON Philippe, La Seconde Guerre mondiale - Stratégies, moyens, controverses, filmographie, chronologie -, Tallandier, 2003 [Voir notamment le chapitre « Le bombardement stratégique » : « Après plusieurs répétitions, Tokyo fait l’objet d’un raid massif dans la nuit du 9 au 10 mars 1945. 300 superforteresses déversent sur la ville 1 667 tonnes de bombes incendiaires. Les destructions atteignent un niveau insoupçonnable. 40 km² sont ravagés par d’effroyables incendies. [...] Lors de la capitulation, le bilan obtenu est largement positif : 40 villes ont subi des dégâts considérables. On compte 300 000 morts, 450 000 blessés, plus de 10 millions de sans-abri ... » (pp. 289/ 90)] ;
— MICHIHIKO Hachiya, Journal d’Hiroshima - 6 août-30 septembre 1945, Tallandier, 2011 ;
— MURRAY Williamson, Les guerres aériennes (1914-1945), Autrement, 1999 ;
— PATRICELLI Marco, Le volontaire - L’’homme qui organisa la résistance dans le camp d’Auschwitz, Jean-Claude Lattès, 2011 ;
— PAUWELS Jacques, Le mythe de la bonne guerre, Aden, 2005 [Voir le chapitre 12 « Dresde : un signal pour l’Oncle Joe »] ;
— WYMAN David, L’Abandon des Juifs - Les Américains et la solution finale, Flammarion, 1987 ;
Sur la toile :
— Appeal of President Franklin D. Roosevelt on Aerial Bombardment of Civilian Populations, September 1, 1939 :
The President of the United States to the Governments of France, Germany, Italy, Poland and His Britannic Majesty, September 1, 1939The ruthless bombing from the air of civilians in unfortified centers of population during the course of the hostilities which have raged in various quarters of the earth during the past few years, which has resulted in the maiming and in the death of thousands of defenseless men, women, and children, has sickened the hearts of every civilized man and woman, and has profoundly shocked the conscience of humanity. If resort is had to this form of inhuman barbarism during the period of the tragic conflagration with which the world is now confronted, hundreds of thousands of innocent human beings who have no responsibility for, and who are not even remotely participating in, the hostilities which have now broken out, will lose their lives. I am therefore addressing this urgent appeal to every government which may be engaged in hostilities publicly to affirm its determination that its armed forces shall in no event, and under no circumstances, undertake the bombardment from the air of civilian populations or of unfortified cities, upon the understanding that these same rules of warfare will be scrupulously observed by all of their opponents. I request an immediate reply.
FRANKLIN D. ROOSEVELT
— L’article de wikipedia sur le bombardement de Dresde qui montre la difficulté de « compter les morts » ;
— Un article polémique d’Agora vox sur l’horrible bombardement de Tokyo ;