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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Le prolétariat a-t-il disparu ?
Emmanuel Barot - Article paru dans « Révolution permanente », n°6, octobre 2012
16 octobre 2012 par eric
Autour du livre de Sarah Abdelnour, Les nouveaux prolétaires, 2012.

« Les vastes couches inférieures de l’armée de réserve, les chômeurs à l’occupation irrégulière, l’industrie à domicile, les pauvres occupés occasionnellement, échappent à l’organisation. Plus la misère est grande dans une couche prolétarienne, et moins l’influence syndicale peut s’y exercer. L’action syndicale agit faiblement dans les profondeurs du prolétariat. »

Rosa Luxembourg, Introduction à l’économie politique, 1907-1913

Les années 1970 ont vu fleurir pléthore d’« adieux au prolétariat » (selon la formule d’André Gorz en 1980) au motif que celui-ci ne constituait non seulement plus « le » sujet révolutionnaire, mais n’était même plus un sujet politique consistant tout court ; qu’il s’était embourgeoisé, devenu pour l’essentiel une gamme de « classes moyennes » aux conditions de vie améliorées, sans identité autre qu’une participation active à la « société de consommation » ; que l’extension avérée du salariat à de larges couches non ouvrières de la population rendait caduque l’assimilation du prolétariat aux travailleurs (plus ou moins) en lutte ; enfin, qu’indépendamment des arguments précédents, la fossilisation des régimes et orthodoxies dits « communistes » à elle seule prouvait dorénavant sous le sceau de l’éternel autant l’obsolescence que la dangerosité politiques et historiques de la « dictature du prolétariat ».

La publication en 2012 d’un livre, Les nouveaux prolétaires, défendant la pertinence spécifique aujourd’hui du terme de prolétariat, et même s’il est nécessaire pour l’auteure, Sarah Abdelnour, d’en « réactualiser la notion » (p. 10, 55), n’est donc pas un mince événement. Distinctions conceptuelles, mises en perspective historiques et enquêtes sociologiques mobilisées de concert, la richesse du livre ne peut être résumée en quelques pages. On se contentera ici d’en questionner les implications politiques finales après un (trop) bref tableau, en procédant dans son prolongement à un examen des différentes dimensions du concept de prolétariat, bien plus complexe qu’il n’en a l’air chez Marx et Engels eux-mêmes. Seul un examen de ce type peut permettre à une tentative de « réactualisation » du concept d’avoir une signification précise et utile, et de nourrir efficacement les interrogations stratégiques qui s’imposent aujourd’hui [1].

I. Autour de Sarah Abdelnour, Les nouveaux prolétaires, Paris, Textuel, 2012 (coll. « Petite Encyclopédie critique », 139 pages).

S. Abdelnour prend soin dans la partie I, après une brève genèse des sources essentiellement marxo-engelsiennes du terme, de problématiser son usage au 19ème siècle au regard des évolutions conjointes de la sphère de la production, de l’artisanat à la grande industrie, et de la signification et de l’extension croissante du « salariat » (cf. p. 29 et suiv.). Elle brosse alors une fresque synthétique qui permet de façon très éclairante de comprendre comment les arguments évoqués ci-dessus de façon liminaire, venus à l’appui de l’affirmation de la « disparition » du « Prolétariat », ont pu se développer progressivement au cours des « Trente » (dites) « Glorieuses » avec une certaine force, en raison de très réelles transformations, autant dans les conditions matérielles moyennes d’existence que dans les représentations et le mouvement des identités collectives. La partie II récapitule les principales transformations qui ont amené, suite à la désarticulation ou la recomposition progressive des figures du travailleur exploité et de l’ouvrier (ainsi le « prolétariat des services », ou à l’opposé le salariat des cadres, etc.), à la prolifération aujourd’hui des discours sur la « précarité » et les « précaires ». Elle en vient en partie III à analyser les dynamiques actuelles, autant sociologiques qu’économiques, étatiques et politiques à l’origine de ce « système » de la précarité, c’est-à-dire sur la base ou en raison desquelles il est légitime de parler de « nouveaux prolétaires ». Les raisons principales, naturellement, se ramènent à la croissance exponentielle de formes régressives d’organisation du travail, la désagrégation des conditions de vie au quotidien pour une part croissante des populations, directement issues d’une accumulation de formes de domination qui rendent la situation d’une partie notable des travailleurs d’aujourd’hui (et pas seulement ceux dont les emplois, selon l’euphémisme convenu, sont « atypiques ») des plus « précaires » - étant entendu que tout ceci témoigne d’une puissance renouvelée de captation du travail par la classe capitaliste.

L’un des mérites du livre est de prendre au sérieux la diversité des lexiques actuellement utilisés pour identifier les combinaisons à l’œuvre entre mécanismes traditionnels et stratégies nouvelles d’exploitation et d’oppression. Il s’attache à examiner les différenciations qui en rendent l’analyse unitaire parfois délicate et articule notamment avec soin les questions de l’immigration et du racisme, et de la subordination des femmes, qui se surajoutent aux problématiques plus transversales de l’exploitation du travail, ch. I-3 p. 35 et suiv., que les travailleurs soient effectivement employés ou au chômage - la distinction du travail et de l’emploi étant judicieusement introduite p. 61. Corrélativement le propos s’intéresse aux idiomes mobilisés pour définir ou identifier les formes de résistance collective associées aux formes renouvelées de ces principes de domination (sur fond, toujours, de la dislocation depuis trente ans de l’identité politique « prolétarienne »).

Le livre de S. Abdelnour est donc une enquête portant sur les outils diagnostiques et prospectifs permettant de penser la domination existant au cœur du capitalisme contemporain. Ne connaissons-nous pas ces « multitudes » de Negri (cf. p. 52-53), ces « pauvres », ces « sans-part », ces « précaires », qui sont censés constituer la nouvelle forme de subjectivité hybride à même d’alimenter la seule résistance sociale d’ampleur que les partis constitués, les syndicats, ou les groupes socioprofessionnels habituels (ouvriers, notamment) ne prennent manifestement plus en charge (la société « industrielle » étant peu ou prou une société du passé dans ce style d’argumentation) ? Pour l’auteure, la chose est claire : cette invocation des « multitudes » baptise un problème plutôt qu’elle ne l’éclaire. De même s’autorise-t-elle avec justesse à montrer que l’une des distinctions qui opère avec une force certaine chez Marx, entre « prolétariat » et « sous-prolétariat », le second faisant l’objet d’une condamnation certaine et répétée (dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, ou encore la section VIII du Livre I du Capital), mérite d’être grandement relativisée (p. 31-33, 64-65 et Conclusion). Les degrés de précarisation et de marginalisation existant dans la population laborieuse montrent que cette distinction est pour l’essentiel inopérante, et conduit à opposer deux sections, certes en situations différentes, mais d’une seule et unique « armée industrielle de réserve », cette armée des chômeurs structurels ou conjoncturels qui font organiquement partie de la logique même de l’accumulation du capital. Du reste Marx savait parfaitement que cette division interne du prolétariat est une contradiction induite par la société capitaliste, et le plus souvent une « issue » stratégique des classes dominantes qui consiste naturellement à « opposer une partie des prolétaires à l’autre partie » [2]. L’instrumentalisation, par exemple, du « vandalisme » des jeunes des banlieues contre les travailleurs « intégrés » et « respectueux » de la loi est une tactique de division qui a en cela fait ses preuves depuis fort longtemps.

Autre façon de dire que l’un des enjeux du livre, naturellement, est le concept de « classe » sociale (p. 11-12), qui comporte, schématiquement, une dimension « objective » (les caractères sociologiques et économiques partagés) et une dimension « subjective », celle du sentiment d’appartenance à un collectif soudé autour d’intérêts et de projets partagés, ce qui constitue la dimension plus politique et idéologique (ou du moins contre-idéologique, en résistance aux idéologies dominantes) du terme. Et force est de constater, le propos est archi-connu, au vu de « l’archipel des nouveaux prolétaires » (p. 10) que semblent constituer les « précaires », la difficulté d’une analyse et d’un engagement fondés sur la conception de la lutte des classes portée par le marxisme, dont il est rappelé que la perte de crédit a à la fois résulté de et alimenté les argumentaires « post-prolétariens » des années 1970-80 jusqu’à aujourd’hui (p. 106 et suiv.).

L’une des affirmations fortes de ce livre nuancé est sans conteste la suivante : « Précariat » n’est pas prolétariat (p. 77 et suiv., et toute la partie III, dont le chap. 1 « La précarité comme système »). De même pour tout ce qui relève de l’idiome des « exclus » - l’auteure rappelant avec justesse que, tout de même, précarité et flexibilité ont toujours été un atout et une arme des patrons (p. 89). Il n’y a aucunement besoin de fantasmer rétrospectivement une unité magique ou merveilleuse du prolétariat (cf. p. 108 par exemple) pour réaffirmer l’importance de cette distinction, et revendiquer l’usage de la notion de prolétariat, laquelle, contrairement à celle de « précariat » ne se limite aucunement à des caractères simplement descriptifs on va le voir, et surtout négatifs (p. 115), c’est-à-dire défini uniquement dans les termes des manques qui affligent une partie de la population. Corrélativement l’auteure rappelle à juste titre que cet étendard de la « précarité », s’il a pu alimenter des mobilisations importantes (celles des intermittents du spectacle de façon emblématique) et s’il a pu fournir depuis un « label » fédérateur en raison de sa « plasticité », reste « plus une construction virtuelle de chercheur ou de militant qu’une réalité sociale » (p. 114). De ce point de vue, le terme perd en ancrage dans le réel le gain en souplesse et en ouverture, bref, en « démocratie » que ses « coordinations » sont censées incarner en contraste avec l’inertie, le bureaucratisme et le corporatisme (réel ou supposé), et la hiérarchisation attribuée au fonctionnement des syndicats.

« Vertus » du concept « réactualisé » et limite politique du livre

Citons quelques passages clés de la conclusion :

« Les prolétaires ne sont plus assimilables au salariat, du fait de la diffusion de ce statut dans l’ensemble des strates de travailleurs. Ils ne sont plus uniquement des ouvriers, sous l’effet de la tertiarisation de la société. Ils ne sont plus uniquement des travailleurs, dans un contexte de chômage de masse. Mais alors pourquoi continuer d’utiliser ce terme ? Les dénominations de pauvres, de précaires, d’exclus ne sont-elles pas plus adaptées ? Elles ont chacune leur intérêt, insistant sur une situation matérielle, un rapport à l’avenir, une place dans le corps social. Mais celle de prolétaires [...] conserve des vertus non-négligeables. » (p. 121).

Quelles sont ces vertus ? Précisons d’abord la définition de synthèse que l’auteure donne alors : les « prolétaires », ce sont

« les dominés de la société capitaliste, dont l’emploi et les protections qui l’accompagnent sont discontinus et incertains, ce qui entame leur situation matérielle ainsi que leur capacité à se projeter dans l’avenir, et cela tant au niveau professionnel que personnel » (p. 121),

à quoi elle rajoute peu après que ces nouveaux prolétaires sont

« des salariés en position de faiblesse et d’insécurité... [qui] forment aussi la vaste armée de réserve, ces personnes sans emploi mais soumis au diktat du travail, comme source de revenu mais aussi comme unique moyen d’échapper au stigmate du paresseux, de l’assisté » (p. 122).

Cette définition est bien sûr très générale au plan de ce qu’elle décrit, c’est-à-dire au plan du diagnostic  : contrepartie inévitable du grand écart que le terme-notion doit réaliser pour garder son actualité. C’est donc au plan de la prospective qu’il va falloir évaluer sa pertinence opératoire. Revenant à la grande thèse marxiste selon laquelle « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » (Manifeste du parti communiste), S. Abdelnour valorise la pertinence du terme, en conclusion, en raison de ce qui lui seul véhicule : (1) un « regard plus agonistique », c’est-à-dire centré sur l’existence de rapports de forces - type de regard qui permet de rappeler que les pseudo « partenaires sociaux » sont bien des adversaires sociaux -, (2) la référence au travail comme facteur majeur de l’ordre social et économique (quoi qu’en disent les champions de l’immatériel ou de la fin du travail, cf. p. 59-60), et enfin (3) un potentiel d’internationalisation qu’un vocable comme celui du « précariat » ne possède pas. S. Abdelnour résume alors le type de position qui finalement anime cette défense :

« ... reprendre le concept marxiste engage à penser ensemble condition objective et représentation subjective de ce groupe social, et ainsi s’interroger sur le potentiel contestataire de ces nouveaux dominés (p. 122).

Cependant le concept, contrairement à jadis, précise-t-elle alors, « reste exclusivement analytique » « puisqu’il n’est nullement un mot d’ordre des mobilisations », et qu’il reste « bien difficile d’identifier une classe sociale de prolétaires aujourd’hui, sous l’effet de l’éclatement des collectifs de travail et de la pression du chômage ». Cela dit, même si Marx « a eu tort » en ce que « la dictature du prolétariat et l’avènement d’une société sans classe n’ont pas eu lieu », il ne faut pas en tirer une « conclusion purement fataliste ». (p. 122-123) : il faut continuer d’investir « le champ des possibles », formule finale qui donne son titre à la conclusion.

Quel est l’enjeu ? L’auteure a le mérite de dire les choses de façon suffisamment claire pour mettre en lumière ce qui lui manque : parler de « potentiel contestataire », ce n’est naturellement pas parler de potentiel révolutionnaire.Orprétendre « reprendre le concept marxiste » sans parler de « révolution », et limiter la prospective au simple appel au « champ des possibles », voilà bien une façon potentiellement dépolitisée et dépolitisante - dominante dans les « retours » de/à Marx qui se sont produits depuis le début des années 2000 - de se référer au marxisme. Telle est la limite radicale du livre. Parler de marxisme, c’est devoir nécessairement interroger la praxis révolutionnaire, ses fins, ses moyens et ses acteurs, ce que le livre n’effectue pas. Le propos qui suit vise donc à en prolonger l’analyse, ce qui requiert, d’abord, de remettre au centre de la réflexion certains éléments fondamentaux, qui ne sont certes pas absents du livre, mais qui y sont évoqués de façon trop périphérique ou allusive. Revenons donc d’abord quelque peu à Marx et Engels, pour ensuite pouvoir repartir par-delà la (non-)conclusion des Nouveaux prolétaires.

II. Les trois dimensions du concept marxiste de prolétariat

Une idée majeure de Marx et Engels est que l’accumulation du capital, c’est l’accumulation du prolétariat  : en tant que contradictoires, bourgeoisie et prolétariat forment unité et totalité, et cette totalité - que les crises permettent traditionnellement de mettre en évidence - est l’essence dialectique même du capitalisme. Affirmer la « disparition » du prolétariat, à un titre ou un autre, sans que n’ait disparue la bourgeoisie (entendre la classe capitaliste dominante, aussi hétérogène soit-elle), alors c’est que le capitalisme a profondément muté et qu’il continue d’exister aujourd’hui sans être structuré par l’antagonisme fondamental bourgeoisie-prolétariat, et plus largement, capital-travail. Dès lors : si le prolétariat n’est plus, la « lutte des classes » polarisée par l’antagonisme prolétariat-bourgeoisie n’est plus, et il faut donc définitivement chercher ailleurs les supports théoriques et les axes politiques de la lutte. Défendre le terme de prolétariat, c’est plus que défendre un mot : c’est défendre une vision de l’état de choses établi et des moyens de l’abolir.

Chez Marx et Engels, de façon extrêmement schématique, il y a trois niveaux de formulation du problème du prolétariat : sociologique, économique, historico-stratégique. C’est chez eux les premiers que ces trois approches sont convoquées : comprendre comment ils les articule, ce sera donc voir en quoi la limite à laquelle S. Abdelnour s’arrête peut et doit être dépassée, et cela reviendra à dire que, si son livre analyse bien ces trois dimensions, elle n’en fait pas les traits d’un concept à la fois unitaire et évolutif, porteur d’une dialectique qu’il convient de déployer pleinement.

i. L’approche sociologique d’abord, fournit une définition empirico-historique, descriptive, intégrant les effets de la division du travail, de la révolution industrielle, en relation, enfin et surtout, à certaines conditions de vie (logement, habitat, consommation, structure familiale, scolarisation, etc.) impropres à tout accomplissement de la sensibilité et des facultés intellectuelles et morales. Les prolétaires ce sont ces ouvriers bêtes de somme harassées, ces « misérables » (matériellement et moralement parlant) décrits dans la Situation des classes laborieuses en Angleterre du jeune Engels [3] ou dans le long chapitre consacré au machinisme dans le Livre I du Capital, sont-ils une image du passé ? Officiellement, cette « situation » sociologique a été définitivement dépassée dans les sociétés du capitalisme développé sous l’effet des Trente Glorieuses. Mais notons d’emblée que si sur ce plan sociologique le critère est celui, comme on les nomme aujourd’hui, des « seuils de pauvreté » et la satisfaction des besoins « fondamentaux », il s’en faut que ce qui est « fondamental » se limite à la simple survie animale. Pour parler de moyens de consommation « nécessaires » (de « subsistance » par opposition aux marchandises « de luxe »), dit Marx,

« ... il est absolument indifférent que tel produit, par exemple le tabac [mais il suffit de penser à la voiture, au téléphone mobile, etc.], soit ou ne soit pas un moyen de consommation indispensable au point de vue physiologique, il nous suffit que l’habitude l’ait rendu indispensable » [4].

Et les techniques de façonnement (publicité) ou d’imposition (dans le cadre professionnel) des habitudes sont chaque jour un peu plus élaborées. Toute vision affirmant qu’au plan « sociologique » les conditions d’existence ne sont plus « prolétariennes » doit donc administrer la preuve que les besoins sociaux moyens sont satisfaits, après avoir dûment défini ce que sont ces « besoins sociaux moyens ». Si l’on rabat ces derniers sur la simple survie matérielle, alors dans l’évidence le prolétariat a quasiment disparu. Mais il s’en faut que cette réduction soit légitime. D’autant plus que, malgré la présentation dominante, cinq millions de Français-e-s vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté [5], et que la crise conduit à un processus accéléré de paupérisation pour de larges secteurs du prolétariat. En outre, il n’est pas possible de restreindre les conditions de vie des exploité-e-s du capitalisme français à celles des seuls nationaux, étant donnée la dimension impérialiste de ce dernier, et la misère qu’il impose notamment aux masses africaines.

ii. L’approche économique ensuite.Le prolétaire c’est le salarié qui produit le capital et le fait fructifier mais ne le possède pas. Il ne maintient son niveau de vie que par la vente de sa force de travail et non par un profit quelconque. Cette définition « fonctionnelle » fait du prolétariat la classe des salariés qui vendent leur force de travail en contrepartie d’un salaire pour subvenir à leurs besoins. Très souvent, dans son examen des structures essentielles du capitalisme et pour laisser de côté les éléments conjoncturels ou non-essentiels [6], Marx limite explicitement les classes (fondamentales) en ce sens, bien qu’elles n’apparaissent jamais en réalité jamais dans leur « forme pure » parce que « les stades intermédiaires et transitoires estompent les démarcations précises » [7]. À ce niveau d’abstraction l’affaire se complique singulièrement : dire ici que le prolétariat a disparu, c’est dire que le salariat en général (ouvrier ou non), comme rapport social entre des individus juridiquement libres et égaux caractérisé au plan matériel par le fait que la liberté du travailleur, est la liberté de celui qui n’a rien sinon son corps et son esprit, que ce rapport social n’existe plus. Ce qui n’est évidemment pas à l’ordre du jour.

On a affaire ici à un concept théorique d’ordre « économique » qui repose sur l’idée précise de la force de travail comme marchandise vendue, et exploitée, c’est-à-dire sur la théorie de la plus-value : dès lors le prolétariat n’est plus du tout un concept « empirique » ou sociologique, mais un concept abstrait et critique qui suppose toute l’armature duCapital et de la critique de l’économie politique. Affirmer la « disparition du prolétariat » ici c’est alors purement et simplement affirmer l’obsolescence de la théorie marxiste du capitalisme et de son fondement : la théorie de la valeur-travail. Tel est le pas que beaucoup des théoriciens des « Adieux » au prolétariat franchirent en leur temps et continuent aujourd’hui d’ânonner.

iii. L’Approche politique, enfin. Cette troisième dimension est celle du prolétariat comme « classe universelle ». Le « peuple » (demos) hérité des Lumières était encore la référence du jeune Marx dans la Critique du droit politique hégélien en 1843. Mais il se transformera en « prolétariat » dans l’Introduction (rétrospective) publiée en 1844 à cette Critique. Or un second déplacement accompagne le premier : au vocabulaire de « l’émancipation » se substitue du même coup celui de la « révolution ». Autrement dit, à partir de 1844, le concept de prolétariat, chez Marx, est une armature majeure de son concept de révolution. Le prolétariat a ceci d’unique qu’il est une classe particulière dont l’essence est universelle.Il est la classe absolument exploitée et opprimée, dont l’existence est absolument niée : le capitalisme est défini par la propriété, et les prolétaires sont les sans-propriété. À ce titre il est la seule classe véritablement révolutionnaire, qui ne peut s’émanciper de sa position de classe exploitée, qu’en abolissant le principe de cette exploitation, la propriété privée des moyens de production. En résumé il ne peut se libérer comme classe particulière qu’en libérant toute la société, voilà pourquoi il porte en lui l’abolition de toutes les classes.

En 1844, Marx distinguait encore les deux moteurs, extérieurs l’un à l’autre, de la révolution : sa tête, les « armes intellectuelles » (la philosophie, la théorie), et son cœur, les « armes matérielles » le prolétariat, et s’interrogeait sur la façon dont la « théorie » pouvait « s’emparer des masses pour devenir une puissance matérielle » [8], c’est-à-dire sur la façon dont les deux moteurs pouvaient se « réaliser » mutuellement.À partir de L’idéologie allemande, et cela sera limpide dans le Manifeste en 1848, l’approche change : cette dualité est transformée en tension strictement interne au « prolétariat », entre les conditions objectives de la révolution qu’il doit mener, et les « conditions subjectives » par lesquelles il se trouvera dans la disposition effective pour la mener à bien.Cette « internalisation » au prolétariat des deux conditions-moteurs de la révolution, dans les termes d’une dialectique de la subjectivation, conduira alors Marx et Engels à mettre au centre la question stratégique des formes et des modalités de l’organisation (en « parti ») des prolétaires, entendue comme traduction concrète de la question de la formation de la « conscience de classe ».

On voit bien que ces trois déterminations sociologique, économique et historico-politique chargent le concept d’une dualité, d’une bi-dimensionnalité profonde, qui va bien plus loin que celle qui, pourtant, est active dans le livre de S. Abdelnour  : outre la dimension diagnostique condensée par dimensions sociologique et économique, le prolétariat devient, avec la troisième, le support de la prospective révolutionnaire, l’agent de la nécessité historique dont les contradictions du capitalisme ne sauraient indéfiniment empêcher le mouvement explosif.

Le concept vient donc redoubler et complexifier les deux autres approches, et en particulier en ce qu’il n’est pas un concept descriptif, mais le concept d’une dynamique : c’est le concept d’un processus de politisation, de la transformation de la classe des travailleurs salariés, des ouvriers, en ces « prolétaires de tous les pays » qui doivent « s’unir », c’est-à-dire en subjectivité révolutionnaire, qui doit se doter en pleine conscience de sa mission, c’est-à-dire sur la base d’une appartenance de classe, d’une similarité de conditions de vie et d’intérêts reconnus, des organisations (syndicats, partis, Association Internationale, etc.) adéquates à sa lutte. Ici le prolétariat n’est plus une catégorie d’analyse stricto sensu : il est devenu un concept « tendanciel » stratégique, que par analogie l’on peut rapprocher, ici, du Tiers-Etat de 1789. Celui-ci, selon la formule de Siéyes, devait devenir, d’un rien, le toutde la nation : le vecteur du progrès, le Sujet de l’émancipation, le fondement de toute légitimité, etc. En résumé, ici il est déjà clair que « prolétariat » dit qualitativement plus que « classe ouvrière ».

Le concept dialectique, historique et matérialiste, de contradictions agissantes

Hypostasier le point de vue purement sociologique peut donner prise au misérabilisme des « pauvres », et susciter la charité plus que la justice ; le point de vue purement économique, lui, permet de couper l’herbe sous le pied au misérabilisme, mais rend possible une extension et une opacification délicates du concept, on le verra plus loin. Enfin le point de vue historico-politique, celui des conditions « subjectives » en gros, conditionnant le sens des fins qui est constitutif de la praxis révolutionnaire, peut à lui seul ouvrir à un messianisme [9], un finalisme tombant dans l’exhortation s’il fait l’impasse ou minore les deux autres ordres de détermination. En résumé le concept d’ensemble n’est pas le simple agrégat cumulatif des trois approches, et simultanément aucune de ces trois dimensions ne doit être laissée de côté. Les trois approches correspondant à ces dernières diffractent le concept, et montrent qu’il est un concept historique et dialectique par excellence, le concept de la contradiction intrinsèque du capital : concept du produit (particulier) du capital (il est produit par le mode de production capitaliste comme sa condition récurrente), et concept de son abolition (universelle).

Mais ce concept n’est pas seulement dialectique et historique :c’est bien évidemment aussi un concept matérialiste, qui a son fondement dans l’ordre de la production et la reproduction de la société au niveau de sa capacité d’ensemble à satisfaire au moins a minima les besoins des individus. Cette thématique de la « reproduction » fournit ici un fil directeur privilégié : il n’y a pas de production capitaliste sans reproduction du capitalisme. Cette dernière renferme la reproduction de la propriété privée des moyens de production, laquelle renferme naturellement la reproduction des classes et des rapports sociaux. Autrement dit la reproduction du capitalisme est par définition reproduction de toute la société [10]. Or, parler en ces termes de « reproduction » montre plus que toute autre chose que c’est la dimension du processus qui importe, et « prolétariat » doit être compris en ce sens : il n’est pas et n’a jamais été chez Marx un concept de « chose » ou d’« état ». Et parler de processus, c’est parler de prolétarisations ou dé-prolétarisations, sur-prolétarisations ou sous-prolétarisations des travailleurs, et naturellement selon les trois points de vue abstraitement (méthodologiquement) distingués ici. Marx dans le Capital a par exemple longuement détaillé l’exemple des petits producteurs agricoles ou des artisans devenus salariés de l’agriculture industrialisée ou exilés dans les usines des centres urbains [11], mais dès 1843-1844, avec Engels il expliquait clairement que le prolétariat est le produit de la dissolution des « classes moyennes », des « couches intermédiaires », de la « petite bourgeoisie » : il est le produit d’une radicalisation des tensions sociales et de l’appauvrissement des populations, c’est-à-dire le produit de transformations d’ensemble, plus ou moins convulsives, de la société.

Conclusion : les concepts de prolétariat, de bourgeoisie, mais aussi de « petite bourgeoisie » et de « Lumpenprolétariat », etc. sont relatifs les uns aux autres, exigeant autant un sens de la totalité concrète que des contrastes, des ambivalences, bref un sens des évolutions concrètes - que l’ouvrage de S. Abdelnour possède dans l’évidence. Certes, Marx a mis au cœur de la critique de l’économie politique l’idée que l’évolution du capitalisme allait dans le sens d’une polarisation croissante sur le seul véritable antagonisme, celui du travail et du capital, c’est-à-dire du prolétariat et de la bourgeoisie : mais ce faisant, il ne les a jamais traité comme des entités closes et homogènes, mais comme des dynamiques tendancielles, ainsi que la totalité des ses œuvres, historiques en particulier, le montre sans ambiguïté [12]. Epistémologiquement parlant, toute définition de ce qu’est une « classe » ressort comme une opération doublement différentielle : « synchronique », structurelle (articulant les trois dimensions) et « diachronique », temporelle (évolution du point de vue de chacune de ces approches), parce que l’existence concrète des classes est le fruit d’un processus permanent et totalisant d’unification et de division sociales.

III. Derrière le mot, l’enjeu stratégique : brève évocation du débat Marcuse et Mandel des années 1960-1970

L’extension du salariat dont parle S. Abdelnour a fait couler beaucoup d’encre dans les années 1960-1970. Le processus a consisté en quelque sorte à surajouter sous le label du « salarié », aux « cols bleus » de la classe ouvrière une fraction élargie des travailleurs non ouvriers, les « cols blancs ». La classe des travailleurs s’est objectivement élargie au-delà de la figure historique de la classe ouvrière (employés, administrateurs, enseignants, gestionnaires...), et en cela, l’échelle de l’exploitation du travail s’est étendue. De façon converse, la classe ouvrière a subi une minoration, puisqu’elle s’est transformée alors en une simple partie des classes travailleuses. Or pour beaucoup, cette classe laborieuse, ouvrière et non ouvrière, s’est en partie « intégrée » au système, au travers de la cogestion de l’État capitaliste menée par ses organisations syndicales et politiques, mouvement accompagnant, cause et effet à la fois, sa « moyennisation » matérielle et culturelle, la fraction strictement prolétarienne étant de plus en plus faible quantitativement. La question qui se pose alors, c’est la nature et le visage du triangle sociologique-économique-politique qui a été le résultat de cette période historique.

Un bref exemple des enjeux qui se cachent derrière les débats sur le terme sera utile ici : celui des deux lectures du processus respectivement proposées par Ernest Mandel, théoricien et militant, dirigeant d’un des courants issus de la IVème Internationale, et Herbert Marcuse, philosophe allemand exilé aux Etats-Unis en 1933 (connu pour avoir constitué - malgré lui - le théoricien, via Eros et civilisation et L’homme unidimensionnel [13], de la jeunesse étudiante en révolte dans les années 1960), ardent défenseur de la visée révolutionnaire, universitaire marginalisé qui ne fut pas, lui, un militant inscrit dans une organisation. Mandel a refusé le type d’analyse prôné par le second, qui a effectivement souscrit en 1964 dans L’homme unidimensionnel (ce qu’il nuança par la suite, après 1968 en particulier) à cette idée de l’intégration de la classe ouvrière au capitalisme par la consommation. Ce qui importe ici, c’est d’identifier les ressorts de la lettre des désaccords, pour en saisir l’esprit sous-jacent. Pour Mandel cette période fut celle d’une « prolétarisation » générale du travail intellectuel, celui du col blanc comme celui de l’ingénieur ou du professeur, sur le modèle du prolétaire de l’industrie. Par « prolétarisation » il entendait avant tout soumission-dépossession(c’est-à-dire aliénation) du travail, via le salariat au capital, que ce soit dans l’ordre de la production ou de la reproduction (circulation), exploitationéconomique donc, mais pas appauvrissement matériel « sociologique » au sens strict. Ainsi le synthétisait-il dans une conférence reprise dans le recueil Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes, où il résumait des arguments longuement développés dans son ouvrage majeur de 1972 Le troisième âge du capitalisme :

« De par cette nature de l’industrialisation généralisée de toute activité humaine sous le néo-capitalisme, tous les traits traditionnels de la prolétarisation du travail, qui auparavant s’appliquaient surtout au travail manuel dans la grande usine moderne, concernent aujourd’hui et de plus en plus le travail intellectuel, c’est-à-dire tout travail salarié qui s’effectue à l’intérieur et même en dehors de la sphère de production proprement dite. [...] Mais l’aliénation du travail intellectuel, la transformation de la force de travail intellectuelle en marchandise, ne s’exprime pas seulement dans l’insécurité de l’existence classique du prolétaire qui frappe aujourd’hui également l’intellectuel. Elle a en elle-même des conséquences extrêmement importantes au niveau de l’idéologie, de la morale et de la conscience des intellectuels. » [14]

Marcuse eut la même lecture de cette extension du salariat : ce n’est pas au sens sociologique « daté » du terme qu’elle était à comprendre, mais au niveau de cette transformation de la force de travail intellectuelle en marchandise, objet d’un « marché du travail » dominé par la loi de l’offre et de la demande plus ou moins corrigé sous l’effet des législations sociales et du fonctionnariat d’État. Bref les deux s’entendirent sur l’élargissement au plan économique-fonctionnel de la structure de l’exploitation par le salaire, et leurs termes furent similaires pour le définir comme une généralisation et une intensification de l’« aliénation » comme dépossession.

Là où les deux se sont séparés, en revanche, c’est que Marcuse refusa de nommer « prolétarisation » cet élargissement de l’aliénation-dépossession en raison de l’ancrage sociologique du terme qu’il jugeait inadéquat, alors que Mandel la nomma « prolétarisation » en raison du fondement économique cette fois du concept de « prolétariat ». Leur divergence provint donc d’une hiérarchisation différente des strates « sociologique » et « économique » du concept. Ce qu’il faut retenir ici, d’abord, c’est que la question de la disparition ou de l’existence du prolétariat ne peut se réduire à des appels à l’évidence supposée de telle ou telle évolution. D’autre part, il faut éviter de croire que Marcuse et Mandel pourraient voir leur désaccord se résoudre par une simple clarification linguistique ; c’est au troisième plan, historico-prospectif, c’est-à-dire politico-stratégique, que le problème s’est cristallisé. Pour Marcuse la reconstruction d’une base de masse sur le modèle autogestionnaire et conseilliste, inspirée de Rosa Luxembourg, incluant le rôle déterminant au plan « subjectif » des non-ouvriers est clairement dominée par une problématique « post-prolétarienne »de l’aliénation. En revanche, pour Mandel, naturellement nourri de la tradition trotskyste de l’auto-organisation, la praxis révolutionnaire ne pouvait pas ne pas reposer objectivement et subjectivement sur une classe ouvrière en réalité moins homogène et moins « intégrée » au système que Marcuse ne le croyait. Raison pour laquelle l’approche de Mandel est clairement « néo-prolétarienne », type d’approche permettant logiquement de maintenir la catégorie stratégique de « dictature du prolétariat », contrairement à la première (ce ne fut donc pas en raison d’un refus de la « dictature » que Marcuse la récusait, puisqu’il affirmait lui-même la nécessité d’une transition révolutionnaire utilisant la terreur politique, c’est-à-dire la nécessité transitoire de « l’oppression des oppresseurs » [15]). Le nœud du désaccord, le point de tension, ce fut alors, comme c’est le cas depuis au moins le vieil Engels, puis Lénine et Trotski, celui des possibilités politiques de la petite bourgeoisie (« post » ou « néo » prolétarisée). Marcuse fut vivement attaqué par les marxistes (orthodoxes) de son temps parce qu’il inaugurait en quelque sorte [16] le type de théorie dont relève celle des « multitudes » en tant qu’alternative au prolétariat comme classe révolutionnaire : il pensait effectivement, quoique sans illusion, que la condition d’une nouvelle politique révolutionnaire était l’intégration de la petite bourgeoisie à une nouvelle base de masse en révolte, alors que Mandel tranchait d’emblée sur le caractère illusoire, en termes de classes (et non d’individus, qui, tels ou tels, peuvent parfaitement se ranger du côté prolétaire, comme Marx, Engels ou Lénine l’ont maintes fois répété) d’une telle intégration.

La question de la subordination de la paysannerie au prolétariat, chez Lénine, avait en son temps suscité exactement le même type de débats. Derrière l’usage d’un terme, il y a donc des tensions majeures, liées à la capacité politique créditée ou non à la petite bourgeoisie « prolétarisée » ou certaines de ses fractions (qu’elle soit paysanne ou intellectuelle ne changeant en réalité pas grand-chose sur le fond du problème tactique et stratégique).

Ouverture : de la dialectique du « prolétariat » à celle de sa « dictature »

La situation historique a certes changé, non seulement depuis le 19ème siècle, mais depuis les années 1970 aussi. Il s’en faut, pourtant, que l’enjeu fondamental, aujourd’hui, comme le montre le livre de S. Abdelnour, soit complètement différent. Ce qui ressort de l’exemple Marcuse-Mandel, et qui est corrélatif du sens et de l’usage (ou non) prônés du terme de « prolétariat » depuis Marx et Engels, c’est donc la problématique des alliances de classes, c’est-à-dire la signification et les conditions du « tous ensemble », de « l’unité dans les luttes ». Certes parler de « prolétariat » ne risque pas avant longtemps d’aller de soi, le concept reste obligé de faire le grand écart entre des réalités disparates et des asymétries grandissantes. Mais cela ne saurait justifier l’usage de vocables prétendument plus adaptés.

L’ouvrage de S. Abdelnour a le mérite d’affirmer avec force, rappelons-le, que les lumpenprolétaires sont tout autant des prolétaires que les travailleurs employés qui sont, eux, toujours près d’entrer à leur tour dans l’armée industrielle de réserve. Marx du reste, dans le Livre I du Capital, avait déjà analysé en détail l’hétérogénéité de la population prolétaire et proposé une véritable classification des types de chômage (de « surpopulation relative ») du plus ponctuel au plus permanent, marquant même que ce chômage « présente toujours des nuances variées à l’infini » [17], et il fut prolongé en cela par Rosa Luxembourg dans son importante Introduction à l’économie politique [18] : dans les deux cas, le prolongement naturel de l’analyse fut la prise en compte de l’hétérogénéité des représentations, inscriptions et mobilisations politiques potentielles. Ce n’est pas d’aujourd’hui, donc, qu’il est clair qu’une population de chômeurs, par définition exclus des cadres de socialisation assortis à la possession d’un emploi stable, vivant dans des conditions d’insécurité sociale majeure, est comparativement bien moins accessible à la propagande d’un syndicat ou d’un parti qui tendent à s’adresser de façon plus ciblée, et dans la durée, à une classe de travailleurs, justement, à l’identité professionnelle ou politico-culturelle ancrée. De ce fait, les zones de combativité du prolétariat contemporain sont plus variées qu’on ne pourrait le croire trop facilement : ce sont autant celles du travail employé (usines, entreprises, petite bourgeoisie employée ou fonctionnaire), que celles des espaces où marginalité, exclusion, désidentification sociopolitique prédominent, espaces bien trop désertés par les syndicats et les partis.

Entre hégémonie ouvrière et refus de l’ouvriérisme

On a dit que « prolétariat » disait plus que classe ouvrière : cela devient évident à l’aune de cette double ouverture, d’un côté au « sous-prolétariat », de l’autre à la petite bourgeoisie, en raison des dynamiques permanentes de différenciation et de recomposition évoquées. Autre façon de dire que, depuis Marx et Engels même, le problème de l’hégémonie ouvrière dans une situation d’alliance de classes, n’a jamais été celui d’un ouvriérisme quelconque. Une politique prolétarienne aujourd’hui doit donc être une politique de front révolutionnaire, à l’opposé des fronts populaires réformistes [19] qui ne se posent même pas la question de l’hégémonie ouvrière parce qu’ils ignorent le point de vue de la lutte des classes, et œuvrent sur le terrain de l’adversaire, ses lieux et ses langages. Et elle doit être capable d’intégrer dans son approche cette double diversité des zones de combativité par trop éclatées, et donc déployer pratiquement, autant que possible, ses interventions en ces dernières : en direction (lucide) de la petite bourgeoisie comme des précaires. Une des conditions est en cela de ne jamais confondre centralité du travail et centralité du travail employé - pour ne pas chercher, ni sur des bases incomplètes et mutilées, ni sur des bases trop larges et trop floues, à reconstituer une subjectivité collective qui serait alors nécessairement fictive, instable, et dont les luttes seraient vouées à l’échec.

Évidemment une telle politique de front révolutionnaire suppose d’être organisée, parce que si justement il n’est plus de mise de fantasmer un « Sujet » politico-historique parfaitement ou pseudo homogène de la révolution [20], alors l’élaboration d’une stratégie opérationnelle de lutte unitaire suppose un sens des alliances à la hauteur de l’intransigeance de ses objectifs, ce qui, jamais, ne se fera par miracle dans la pure et simple effervescence de luttes grandioses ou d’« Événements » salvateurs. Mais si le concept de « prolétariat », unité dynamique et opérationnelle d’une diversité hétérogène nécessitant une direction [21], fût-il réactualisé, reste pertinent, alors la « dictature du prolétariat » [22], quelle que soit la nécessité incontournable d’en retracer lucidement, dialectiquement, les contours, mérite tout autant d’être re-débattue avec force. Espérons que cela soit l’objet de discussions sérieuses dans un proche avenir.

[1] Je poursuis ici l’approche initiée dans Marx au pays des soviets, ou les deux visages du communisme, Montreuil, La Ville Brûle, 2011, p. 106 et suiv.

[2] Les luttes de classes en France. 1848-1850, Paris, Éditions Sociales, 1981, p. 58. Marx dit alors que le « lumpenprolétariat... constitue une masse nettement distincte du prolétariat industriel », et rajoute plus loin, p. 59, que, recruté par le gouvernement provisoire, il constitua « face au prolétariat de Paris [celui, victorieux, de la révolution de février 1848], une armée tirée de son propre milieu ».

[3] L’ouvrage paraît en Allemagne en 1845. Les deux premiers chapitres sont édités sous le titre La situation des classes Laborieuses en Angleterre. Dans les grandes villes, Paris, Mille et Une Nuits, 2009.

[4] Le Capital, Livre II, tome 2, ch. XX « La reproduction simple », Paris, Éditions Sociales, 1974, p. 56.

[5] Et cela si l’on fixe le seuil à 50 % du revenu médian. Si, mesure souvent retenue, on le place à 60 % de ce revenu, on arrive au chiffre faramineux de 9 millions de pauvres.

[6] Le Capital est en ce sens un « modèle » schématique du capitalisme, qu’il ramène à ses antagonismes fondamentaux en laissant de côté, par exemple, les combinaisons sociales concrètes de rapports de production capitalistes, semi-capitalistes et non-capitalistes (ces derniers étant tendanciellement absorbés par les premiers). Cette méthode d’abstraction est particulièrement sensible dans Le livre II qui porte sur la circulation et la reproduction d’ensemble du capital, où de surcroît l’hétérogénéité spécifique de chacune deux des classes capitaliste et ouvrière est volontairement laissée de côté, cf. Livre II, tome 2, ch. XXI « Accumulation et reproduction élargie », « Paris, Éditions Sociales, 1974, p. 150.

[7] Livre III, tome 3, Paris, Éditions Sociales, 1974, p. 259.

[8] Critique du droit politique hégélien, Paris, Éditions Sociales, 1975, Annexe « Introduction », respectivement p. 212 et p. 205.

[9] Écueil qu’incarne de façon assez frappante Histoire et conscience de classe de Lukacs en 1923.

[10] Le chapitre VI dit « Inédit » du Livre I du Capital, Manuscrits de 1863-1867, Paris, Éditions Sociales/GEME, 2010, récapitule ce caractère total de la reproduction du capitalisme : la reproduction du capital implique celle des mécanismes de la plus-value, donc la propriété privée et le salariat, donc implique la reproduction du prolétariat comme prolétariat, et par là, celles des processus idéologiques et culturels qui assurent la légitimation de la domination de ce dernier par la bourgeoisie.

[11] Le texte majeur sur cela reste l’enquête rétrospective sur « l’accumulation primitive », ibid., Livre I, section VIII. En section IV, ch. 15, l’analyse de la naissance de la grande industrie passe naturellement par celle des passages des populations rurales aux grandes villes. Voir aussi ce texte trop oublié de Lénine de 1899, Le développement du capitalisme en Russie, Paris, Éditions Sociales, 1974, qui par définition porte sur les évolutions des proportions entre paysannerie et prolétariat au fur et à mesure de l’extension du capitalisme industriel (urbain ou agro-alimentaire). On confronterait avec profit ce livre aux relations contemporaines du capitalisme avec les néo-colonies aux rapports de production encore en partie semi- ou non-capitalistes.

[12] Les luttes de classes en France et Le 18 Brumaire s’attachent autant aux différenciations internes au prolétariat, qu’à celles de la grande bourgeoisie (foncière, industrielle, financière) et, peut-être avec plus encore de force, à celles de la petite bourgeoisie.

[13] Ouvrages disponibles en tr. fr. aux Éditions de Minuit.

[14] E. Mandel, Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes, Paris, La Brèche, 1979, p. 52-53.

[15] Cf. La fin de l’utopie, Delachaux-Niestlé / Seuil, 1968, p. 69. Ce long entretien est une très bonne introduction à Marcuse, dont l’ouvrage de 1939, Raison et révolution, constituera aujourd’hui encore une porte d’entrée magistrale dans le contenu et les contours de la dialectique de Marx, à la fois en continuité et rupture radicale avec celle de Hegel.

[16] Il défendit l’idée que même si la classe ouvrière restait objectivement la seule force socio-économique à même de mettre à bas l’ordre existant, les « outsiders » (étudiants, mouvements de libération du tiers-monde) étaient maintenant devenus les seulsporteurs de la subjectivité radicale propice à une révolte globalecontre la contre-révolution généralisée du capitalisme tardif.

[17] Le Capital, Livre I, tome 3, Paris, Éditions Sociales, 1977, section VII, ch. XXV, § IV, « Différentes formes d’existence de la surpopulation relative. La loi générale de l’accumulation capitaliste », p. 83.

[18] R. Luxembourg, Introduction à l’économie politique, 1907-1913, Smolny-Agone, 2009, V « Le travail salarié », § IV « La formation de l’armée de réserve », p. 371 et suiv., et surtout p. 384 (où apparaît la citation en exergue de l’article).

[19] Parlant du SPD allemand, Marcuse, qui en fut membre en 1917-1918 et qui en sortit après l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, disait ainsi : « Depuis 1918, j’ai toujours entendu parler de forces de gauche à l’intérieur de la social-démocratie, et j’ai vu ces forces glisser toujours plus vers la droite, jusqu’à disparition complète de la gauche. Vous comprendrez que je ne sois pas très convaincu par l’idée d’un travail radical effectué à l’intérieur du parti. », La fin de l’utopie, p. 66.

[20] C’est aussi avec Sartre, autre dialecticien hétérodoxe malmené par les orthodoxes de tout poil, que l’on pourra aujourd’hui retravailler la question stratégique dès lors que, comme lui, on ne brandit pas l’étendard d’un Sujet miraculeusement homogène sans pour autant abandonner la perspective révolutionnaire. Cf. sur cela Sartre et le marxisme, Paris, La Dispute, 2011.

[21] Les modalités de cette « direction » sont au cœur des débats stratégiques depuis toujours (depuis le Manifeste de 1848 en réalité). L’on rappellera juste, ici, que pour être bien posée, la question doit être articulée à la totalité des dimensions du problème évoquées ici, alors que le plus souvent, elle les masque et fausse la compréhension des enjeux.

[22] Pour ré-entrer dans le vif du sujet on pourra par exemple lire en regard l’un de l’autre le recueil de textes de Lénine sur le sujet, Le prolétariat et sa dictature, Paris, UGE-10/18, 1970, et les textes de la première « opposition de gauche » du printemps 1918, interne au Parti Bolchévik : Boukharine, Ossinski, Radek, Smirnov, La revue Kommunist. Moscou 1918. Les communistes de gauche contre le capitalisme d’État, Toulouse, Smolny, 2011. Voir aussi les analyses de Léon Trotsky, notamment dans La Révolution Trahie, Paris, Éditions de Minuit, 1973

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