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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
DARMANGEAT Christophe : Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était
Jean-Philippe Deranty : recension parue dans « Actuel Marx » n° 53 (2013/1), p. 203 - 205
21 janvier 2014 par eric

Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, Toulouse, Smolny, 2012, 471 pages.


La réédition amendée et enrichie de ce livre paru initialement en 2009 nous donne l’occasion de faire retour sur une contribution importante qui apporte des enseignements empiriques et conceptuels significatifs, aussi bien sur la question spécifique qui l’occupe, à savoir l’origine et la structure de l’oppression des 
femmes, que sur des problèmes plus généraux du matérialisme historique. Le 
propos de l’ouvrage est d’examiner certaines des thèses classiques du matérialisme historique à l’aune des immenses connaissances amassées par l’ethnologie contemporaine sur un nombre extrêmement important de sociétés humaines les 
plus diverses. La première partie effectue ce travail à propos de la thèse célèbre
 défendue par Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 
selon laquelle la sujétion des femmes est un fait historique dû à l’avènement de la propriété privée, succédant à une période au cours de laquelle les femmes auraient bénéficié d’un statut privilégié. La seconde partie examine la thèse d’un lien de correspondance entre systèmes de parenté et modes de production. Dans les deux cas, la connaissance des multiples types de sociétés humaines infirme au simple niveau des faits les présupposés soutenant ces deux thèses, et elle semble ainsi récuser l’application du matérialisme historique aux sociétés passées et non occidentales. En fait, l’ouvrage ne réfute ces thèses classiques que pour proposer une interprétation matérialiste alternative, particulièrement convaincante dans sa teneur et significative quant à sa portée générale. On se concentrera ici sur la
première partie du livre, qui contient les vues les plus roboratives. Par la masse des matériaux qu’il recense, tous plus informatifs les uns que les autres, par la clarté de sa construction et la profondeur de ses analyses, cet ouvrage apporte des éléments essentiels à bon nombre de débats contemporains, au-delà des débats en anthropologie, notamment en ce qui concerne la place du travail dans la vie sociale et la politique.

La thèse fameuse d’Engels sur l’origine de la sujétion des femmes impliquait
l’existence, couramment postulée au XIXe siècle, d’un statut social privilégié des femmes à l’orée de l’histoire humaine, d’un matriarcat originel ancré dans l’importance sociale prise à une époque de dénuement technologique, par la « reproduction immédiate de la vie ». Or l’ensemble des connaissances historiques démontre que « le matriarcat est une création de l’esprit dont rien ne permet d’affirmer l’existence où que ce soit sur la planète. Quant à la question de savoir si le matriarcat a pu exister dans le passé, elle appelle également une réponse négative » (p. 106). Ce qu’on observe au contraire, ce sont « vingt-quatre millénaires » de domination des femmes par les hommes. Cette domination se constate tout particulièrement dans les sociétés de niveau de développement paléolithique, sociétés égalitaires ne connaissant ni la richesse, ni les classes, ce qui contredit directement l’hypothèse selon laquelle le communisme primitif se doublait d’une égalité des sexes, voire d’une inversion de l’ordre actuel de la domination. L’universalité historique et spatiale de la domination des femmes par les hommes (qui connaît bien sûr des différences de degré importantes) requiert-
elle une explication de forme « idéaliste », ainsi que la dénomme Darmangeat, à partir d’une particularité structurelle de l’esprit humain détachée des conditions sociales objectives ? Selon l’auteur, il n’en est rien. Si l’on doit abandonner les vieilles thèses d’Engels, la perspective matérialiste permet de formuler de nouvelles thèses fortes sur l’origine de l’oppression féminine. En effet, ce que les matériaux ethnologiques démontrent, c’est qu’un trait universel des sociétés humaines précédant l’essor du capitalisme est la division du travail selon le critère du sexe, la division sexuelle du travail : « la division sexuelle du travail, au-delà des variations qu’elle connaît d’une société à l’autre et de la rigueur inégale avec laquelle elle est envisagée, est un caractère majeur et universel des sociétés primitives » (p. 200).

Comme le montre Darmangeat, cette division sexuelle du travail « touchait si intimement aux faits essentiels de la vie matérielle et idéologique qu’elle imprégnait toute la vie sociale » (p. 197). La société tout entière était ainsi divisée en sphères distinctes selon le dualisme des sexes. D’où provenait alors la hiérarchisation qui immanquablement faisait de l’une des deux sphères la dominante de l’autre ? L’approche matérialiste défendue par l’auteur conduit à répondre en deux temps. Tout d’abord, la division sexuelle du travail a représenté la première forme de division du travail, le premier moyen donc pour l’humanité d’augmenter ses capacités productives en entamant un début de spécialisation. Et cette spécialisation a immédiatement désavantagé les femmes parce que des conditions objectives défavorables pour elles dans l’exercice de la chasse, activité productive valorisée par rapport à d’autres, ont rapidement été traduites dans les systèmes idéologiques primitifs en termes d’infériorité constitutive, puis d’exclusion des activités masculines les plus nobles, à savoir l’usage des armes létales, des techniques complexes, et l’exercice du pouvoir. Autrement dit, la nécessité objective de spécialiser les activités a d’abord été organisée par l’humanité primitive selon le critère le plus voyant, celui du sexe, et le versant imaginaire subjectif de l’écartement du sexe féminin des activités guerrières, techniques et chasseresses a été la justification de leur infériorité constitutive, notamment à travers le tabou étrange en soi mais tout à fait universel lié aux menstruations, qui interdisait aux femmes par exemple, par raisonnement métonymique, l’implication dans l’industrie métallurgique, ou bien, dans certaines sociétés horticoles, l’usage de certaines plantes.

C’est seulement avec l’apparition du travail abstrait, c’est-à-dire d’un travail conçu comme pure dépense d’activité échangeable contre un équivalent général et comparable à toute autre activité, d’un travail donc détaché des formes spécifiques en lesquelles il s’incarne, que le caractère sexué du travail a pu lentement commencer à se dissoudre. Avec le début de ce processus, l’émancipation des femmes peut commencer à prendre consistance. On retrouve alors la vieille liaison entre libération féminine et résolution de la question sociale, mais par une toute nouvelle route. Même si dans leur réalité les sociétés capitalistes jusqu’ici ont maintenu des formes fortes d’exclusion des femmes de certains secteurs d’activité, et se sont accommodées de discours justifiant l’oppression des femmes par leur soi-disant infériorité, il n’en demeure pas moins que la logique capitaliste, qui pousse à une anonymisation généralisée des acteurs et objets de la production, crée aussi les conditions de dépassement de la division sexuelle du travail, et avec cela les conditions d’une égalité vraie, et non pas seulement juridique, entre les sexes. Au cœur de l’émancipation des femmes se tient donc le travail et la participation à la vie économique. Avec l’égalisation dans la compréhension des efforts productifs qu’implique le travail abstrait, le capitalisme crée les conditions, à réaliser pleinement par une révolution sociale, pour que s’impose l’idée selon laquelle « femmes et hommes pourraient de manière indifférenciée jouer les mêmes rôles sociaux, partager les mêmes droits et les mêmes devoirs » (p. 311).

Jean-Philippe DERANTY

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