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OCRL4 - Préface de 1919 à la « Brochure de Junius »
ZETKIN Clara (1919) / Édition en ligne
9 novembre 2014 par eric

Rosa LUXEMBURG, La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale ( 1907 - 1916 )

Œuvres complètes, tome IV - Édition en ligne

PRÉFACE

La Brochure de Junius de Rosa Luxemburg a une histoire et elle est à elle seule une page d’histoire. Ceci, en raison des circonstances dans lesquelles elle est née, comme en raison de la vie ardente et de la rayonnante clarté qui s’en dégage.

Rosa Luxemburg rédigea la brochure en avril 1915. Quelques semaines auparavant, elle avait dû entrer dans la « Prison Royale de Prusse pour femmes » de la Barnimstrasse à Berlin. C’est là qu’elle devait purger la peine d’un an de prison à laquelle elle avait été condamnée avant la guerre, en février 1914, par la chambre correctionnelle de Francfort, et que lui avait valu sa lutte courageuse contre le militarisme. La lutte, la condamnation et l’épilogue contenaient déjà en raccourci tout ce qui par la suite se déploierait largement et apparaîtrait au grand jour :

—  la connaissance claire qu’avait Rosa Luxemburg de l’orage impérialiste qui se préparait et de la nécessité impérieuse pour le prolétariat de s’y opposer avec toute son énergie ;

—  la hardiesse et le dévouement avec lesquels elle mena le combat au nom du socialisme international contre le dangereux ennemi ;

—  l’instinct de classe aigu du capitalisme, pour ne pas dire la conscience de classe lucide avec laquelle le monde bourgeois mettait sans scrupules son pouvoir au service du militarisme, auquel l’avènement de l’impérialisme avait imposé les nouvelles tâches de la domination du monde et auquel il avait conféré une importance accrue pour la survie du capitalisme ;

—  la capitulation sans honneur de la social-démocratie allemande, ou plutôt de ses dirigeants, devant le militarisme et l’impérialisme.

En effet les grandes masses prolétariennes brûlaient alors du désir de s’engager dans la lutte contre le militarisme et l’impérialisme. La conscience de classe ne comprenait pas encore l’ennemi mortel, mais leur sensibilité de classe, toujours saine, le flairait et le pressentait. Comme sous un projecteur, le militarisme était apparu à leur horizon dans son essence historique, crûment mis en lumière par la condamnation de Rosa Luxemburg et par ce qui avait amené à cette condamnation : la conviction exprimée par la courageuse militante que les prolétaires ne devaient pas obéir à l’ordre qui leur était donné de prendre les armes contre leurs frères d’autres nationalités. L’effet cinglant et stimulant des paroles incriminées fut encore renforcé par le discours qu’elle tint devant le tribunal de Francfort, un document classique de défense politique où au lieu de se livrer à des chicaneries juridiques sur sa « culpabilité », son châtiment et sa peine, elle engage le combat pour l’idéal scientifiquement établi du socialisme international. Une vague d’enthousiasme souleva les masses prolétariennes qui étaient décidées à lutter. Si la direction de la social-démocratie avait été un tant soit peu avisée, elle aurait dû tirer parti de cet état d’esprit et l’amplifier de manière à livrer au militarisme et à l’impérialisme une bataille de grand style et leur porter un coup sérieux. Le bureau directeur de la social-démocratie démontrait clairement une fois de plus que sa conviction ne reposait pas sur la base solidement établie des principes marxistes, sur cette plate-forme élevée qui donne un large point de vue sur les choses et leur développement, et permet ainsi de déterminer avec précision la connaissance, la volonté et l’action.

Le bureau dressait aussi son propre constat de carence ; il montrait qu’il manquait purement et simplement de tout ce qui fait une direction politique. Il renonçait à sa tâche évidente, manifeste, nécessaire : canaliser en une action de masse unitaire et puissante contre le militarisme et l’impérialisme toutes les manifestations imposantes qui se déclenchaient partout pour protester contre le jugement de la chambre correctionnelle de Francfort. Le bureau directeur du parti allait encore plus loin dans son recul par rapport au glorieux serment de la social-démocratie. Il cherchait à réprimer un mouvement qui s’était amplifié sans qu’il y soit pour rien. Et tout cela dans une atmosphère de violente agitation non seulement à propos de l’affaire Luxemburg, mais à propos du triomphe de l’autorité militaire dans le procès scandaleux contre le « petit lieutenant » Forstern-Zabern ; à propos du jugement sanglant du tribunal de guerre de Erfurt qui, étouffant tout sentiment humain, condamnait les prolétaires à des années de bagne pour des broutilles ; à propos des épouvantables brutalités dont fut victime un grand nombre de soldats, et qui devaient sortir de l’obscurité des cours de casernes et des chambrées pour être révélées au grand jour au cours d’un second procès ultérieur contre Rosa Luxemburg (si nos souvenirs sont exacts, plus de 30 000 victimes de telles brutalités furent citées comme témoins).

Mais à cette époque les progrès rapides de la crétinisation et de l’embourgeoisement parlementaires de la social-démocratie de même que sa crainte inébranlable des actions de masse l’avaient déjà conduite à un début de capitulation devant le militarisme et l’impérialisme. C’est avec la complicité active et passive du groupe parlementaire social-démocrate, et par là de la social-démocratie toute entière, que l’escroquerie monstrueuse du « don jubilaire pour l’empereur pacifique Guillaume II » put avoir lieu avec succès, que le gouvernement put préparer sans encombre la guerre « préventive » de l’impérialisme en 1914, grâce au projet de loi sur la défense qui accorda l’accroissement des effectifs militaires demandés, au budget militaire qui s’élevait à des milliards, au premier crédit de guerre pour l’expédition de pillage du Capital allemand sur Bagdad et d’autres « places au soleil » via les Balkans. Le groupe parlementaire avait soulagé les partis bourgeois « d’opposition » en donnant son approbation au projet de loi sur la défense, et ce faisant il admettait que ce projet soit séparé du projet de loi de couverture. Il avait donné sa bénédiction au budget militaire et à l’impôt sur l’accroissement de la fortune uniquement, disait-il, parce que c’étaient des impôts de possédants. Il avait couru derrière le fantôme insaisissable d’une « politique financière réorientée », mais avait renoncé à s’opposer à la cuirasse de fer de l’impérialisme.

Les positions du groupe parlementaire avaient décidé de l’attitude du parti tout entier, à l’exception de petits cercles qui adoptaient une attitude critique et agissante. La social-démocratie ne s’était pas préparée à repousser, par de puissantes actions de masse, le troisième assaut de l’impérialisme avide de pouvoir. Ainsi, d’un côté, elle donna au militarisme et à l’impérialisme la certitude de la victoire et l’assurance qu’ils ne devaient pas craindre un soulèvement des masses prolétariennes qui pourrait contrarier la réalisation de leurs plans ; d’autre part, elle créait une situation maussade et paralysante dans les masses elles-mêmes, et provoquait une démobilisation alors qu’un péril menaçant était en vue. Bref, la social-démocratie laissa se développer un climat de vertige de guerre qui, en été 1914, sapa toute résistance politique et morale de la classe ouvrière contre le crime de la guerre. N’oublions pas que dans l’attitude de la social-démocratie à cette époque triomphait la politique du « centre marxiste » (« Marxistische Zentrum ») que Karl Kautsky recommande de nos jours avec ferveur au prolétariat comme condition de sa victoire. N’oublions pas que c’est ce même grand prêtre du « marxisme pur » qui, avec sa théorie fiscale, antimarxiste au plus haut point, avait construit le pont-aux-ânes sur lequel le groupe parlementaire devait s’engager en votant les crédits militaires et l’impôt impérial sur l’accroissement de la fortune. Dans la situation où on se trouvait, si le bureau directeur du parti social-démocrate avait décidé de changer de peau, il se serait résolu à tirer parti de l’état d’esprit qui était apparu dans les masses à la suite du procès de Francfort et à mener une lutte sérieuse contre le militarisme et l’impérialisme. Au cours des événements qui, dans la première moitié de février 1915, amenèrent Rosa Luxemburg à faire de la prison, on avait pu constater la faillite honteuse de la social-démocratie, mais on avait aussi assisté au combat dévoué et résolu que la militante ardente du socialisme entreprenait contre la décadence intérieure de celui-ci.

Après avoir bénéficié d’un ajournement de peine, Rosa Luxemburg fut emprisonné avec une rapidité surprenante, sans que l’on tienne compte du fait qu’elle souffrait indéniablement des séquelles d’une grave maladie et que les médecins craignaient que son séjour ne nuise fortement à sa santé. Le monde bourgeois avait-il besoin d’expiation pour que l’on exécute tout à coup la sentence de Francfort ? À cette époque, les portes des prisons et des pénitenciers s’étaient ouvertes devant des voleurs, des escrocs, des adultères, des banqueroutiers, des parjures, des meurtriers, des souteneurs. Grâce au meurtre de masse commis pour la gloire de l’impérialisme allemand, et, en fin de compte, pour l’existence et la continuité de l’économie d’exploitation capitaliste en Allemagne, ils devenaient tous blancs comme neige : bien sûr, ils avaient péché contre les lois de la société bourgeoise, mais malgré tout, dans leurs erreurs mêmes, ils restaient ses enfants légitimes. Rosa Luxemburg, elle, s’insurgeait fondamentalement contre cette société, car même après le début de la guerre au lieu de brailler le « Deutschland, Deutschland über alles » avec toute la social-démocratie, elle entonnait le chant de l’Internationale qui englobe l’humanité entière. La prison devait beaucoup moins constituer une expiation pour les « délits » du passé qu’une entrave pour la combattante de l’heure présente. Car, depuis le jour de la mobilisation, Rosa Luxemburg était partie en lutte contre l’impérialisme et ses crimes monstrueux.

À peine avait-on appris que le groupe parlementaire social-démocrate avait voté les crédits de guerre que Rosa, accompagnée de quelques rares amis, leva l’étendard de la rébellion contre la trahison de l’Internationale et du socialisme. Deux circonstances empêchèrent que la nouvelle de cette rébellion ne soit aussitôt largement diffusée. Il fallait engager la lutte par une protestation contre le vote social-démocrate des crédits de guerre, et, on devait agir de telle sorte que cette protestation ne soit pas étranglée par les tours de passe-passe de la censure et de l’état de siège. Par ailleurs, et avant tout, l’effet de cette protestation aurait sans doute été renforcé si elle avait tout d’abord été soutenue par un nombre considérable de militants sociaux-démocrates connus. Dès lors, nous nous sommes efforcés de la formuler de telle sorte qu’elle puisse être approuvée par le plus grand nombre possible des camarades dirigeants qui, dans le groupe parlementaire et dans des petits cercles, critiquaient impitoyablement la politique du 4 août. C’est un souci qui nous coûta beaucoup de tracas, de papier, de lettres, de télégrammes et de temps précieux, et dont le résultat fut quand même quasi nul. Seuls Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring et moi-mêmes, osâmes affronter l’idole dévorante de la discipline du partie, qui faisait perdre tout caractère et toute conviction personnelle, et adressâmes des critiques violentes à la majorité du parti.

Évidemment, ces jours de calme apparent n’étaient rien d’autre qu’une période de fiévreux préparatifs en vue du combat au corps à corps avec l’ennemi mortel. Rosa Luxemburg fut l’animatrice des préparatifs et ensuite du combat lui-même. Dans les brumes sanglantes du chaos de la guerre mondiale, son intelligence historique clairvoyante montrait aux hésitants les lignes ineffaçables de l’évolution vers le socialisme ; son énergie impétueuse et jamais défaillante aiguillonnait ceux qui étaient las et abattus, son audace intrépide et son dévouement faisaient rougir les timorés et les apeurés. L’esprit hardi, le cœur brûlant et la volonté ferme de la « petite » Rosa étaient le moteur de la rébellion qui, au nom du socialisme international, s’opposait à la guerre mondiale meurtrière et à ses funestes corolaires : le social-patriotisme et l’Union Sacrée. Ni la maladie ni l’état de siège, ni même ce qui était l’obstacle le plus pénible et le plus oppressant : l’inertie des masses, ne purent empêcher Rosa Luxemburg de lutter par ses paroles et par ses écrits contre la majorité social-démocrate et son socialisme nationaliste et guerrier, et contre l’opposition hésitante et timorée qui commençaient à se grouper autour de la minorité du groupe parlementaire et autour de Kautsky, et de faire tout ce qu’elle pouvait pour arracher les prolétaires allemands à leur influence. Les rassembler sur la base d’une reconnaissance claire et nettement définie des principes du socialisme international, les amener à s’opposer à l’impérialisme en tant que militants conscients de la lutte de classe, augmenter l’intensité de la lutte de classe prolétarienne conformément au degré d’évolution de la situation historique : tes étaient les buts de son action passionnée.

Rosa Luxemburg avait déjà terminé le premier numéro de la revue Internationale lorsqu’elle fut incarcérée. À la veille d’un voyage que nous comptions faire ensemble en Hollande, au cours duquel nous voulions préparer la Conférence Internationale des femmes socialistes qui était prévue, resserrer fermement les liens internationaux, encourager les tentatives qui étaient faites pour rassembler, les camarades, hommes et femmes, restés fidèles aux principes de l’Internationale. Au lieu de franchir la frontière hollandaise avec Rosa, je dus lui rendre visite dans la prison de la Barnimstrasse. L’exécution de la peine surgit comme un éclair foudroyant dans nos projets de luttes immédiats. Néanmoins, à peine deux mois plus tard, la Brochure de Junius était achevée. Rosa Luxemburg ne permit pas que son emprisonnement laisse un moment de répit à l’ennemi. On l’empêchait de combattre. Hardiment, elle répondit à la contrainte qui s’abattait sur elle ; maintenant plus que jamais ! Sa volonté indomptable métamorphosa ce lieu d’oppression impitoyable en un lieu de liberté intellectuelle. Les travaux politiques lui étaient strictement défendus. En cachette, au milieu des plus grandes difficultés, étroitement surveillée par des yeux scrutateurs, à côté des occupations scientifiques et littéraires qui lui étaient permises, elle rédigea sa critique étendue et pénétrante de la social-démocratie, mettant avidement à profit à cet effet chaque minute et chaque étincelle de lumière. La fatigue et la maladie disparaissaient devant la puissance de la voix intérieure. C’est cette voix qui permit à Rosa de supporter ce qui la contrariait et la torturait au plus haut point : le fait qu’un nombre incalculable de fois, elle était interrompue dans le fil de ses idées, qu’elle craignait sans cesse d’être surprise dans son travail et de ne pas pouvoir le poursuivre jusqu’à son terme. Ce fut pour elle la délivrance lorsqu’elle put mettre le point final au manuscrit et, rusée comme Ulysse, en confier les dernières feuilles à des mains amies pour les faire sortir de son cachot.

Devant les portes de la prison pour femmes, l’air était lourd des ravages de la guerre mondiale, et empesté des vapeurs putrides dégagées par les instincts de profit et d’usure des honorables profiteurs et défenseurs de l’ordre bourgeois qui se déchaînaient sans retenue. La « volonté de vaincre » artificiellement chauffée à blanc par tous les moyens : mensonges, violence, infamie, était à son comble. Mois après mois, la social-démocratie s’enfonçait un peu plus dans la mer sanglante du fratricide, ânonnant comme une élève obéissante les décisions de la bourgeoisie impérialiste et de son gouvernement, à quelques variantes près, violant tous ses serments de fidélité à la solidarité internationale, foulant aux pieds les idéaux socialistes. Les travailleurs se laissaient entraîner par l’impérialisme dans le gouffre de la mort et de la perdition au lieu de s’employer à lui résister consciemment ; leur apathie et leur léthargie étaient comme une masse de brouillard sombre et oppressante. Dans l’atmosphère suffocante de cette période, la Brochure de Junius eut l’effet d’une bourrasque de vent frais et vivifiant qui annonce l’orage purificateur.

Et elle représentait bien plus que cela : en elle-même, elle était déjà cet orage purificateur de la connaissance lucide grâce à laquelle la social-démocratie commençait à retrouver son chemin, s’apprêtait à vaincre l’impérialisme et le militarisme et à réaliser le socialisme par la lutte de classe internationale. Elle contribuait puissamment à réveiller les prolétaires, à les arracher à l’ivresse social-patriotique et à la torpeur de l’harmonie de l’Union Sacrée, à les rassembler sur la base de la lutte de classe autour du drapeau du socialisme international. Claire, solide comme du granit, reposant sur une étude scientifique approfondie, elle exprimait et canalisait une manière de sentir, de penser et de vouloir qui commençait à apparaître dans les masses populaires, d’abord sous une forme timide et sporadique, ensuite d’une façon plus affirmée et plus pressante, touchant des cercles de plus en plus larges. C’est grâce à la brochure de Junius que l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat allemand et surtout ces cercles importants qui servent d’intermédiaire auprès des masses et qui transmettent la ligne politique à suivre, retrouvèrent leur lucidité et leur esprit combattif. Elle apportait précisément ce dont ces cercles avaient besoin, et ce que réclamait l’avant-garde ; une vision claire des événements de l’heure qui formaient un embrouillamini d’une confusion extrême ; une perspective lumineuse sur l’avenir ; des mots d’ordre audacieux et précis.

Karl Kautsky, le théoricien officiel de la social-démocratie avait cessé d’être un guide clairvoyant et l’avait égarée sur une mauvaise voie. Dans son stock de formules « marxistes », il ne put en trouver une seule qui aurait justifié la trahison lamentable de la majorité du parti. Ad usum delphini il inventa la fameuse théorie des deux âmes de l’Internationale socialiste qui, selon lui, était « un instrument valable pour la paix et non pour la guerre » et dont les principes, désormais, variaient selon la situation donnée, prenant tantôt la forme « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », tantôt au contraire : « Prolétaires de tous les pays, assassinez-vous ! ». Comme une âme en peine, il errait ça et là, en chancelant au milieu de ses constructions logiques, fragiles comme des châteaux de cartes et ses logomachies pédantes, pour prendre finalement position en faveur de la politique du 4 août en se retranchant derrière son autorité. L’opposition qu’il manifesta par la suite fut pleine de contradictions, instable dans ses principes et faible. Rosa Luxemburg, elle, faisait le procès de cette politique dans sa Brochure de Junius d’une façon conséquente, impitoyable, écrasante. Elle y faisait le bilan de la faillite, unique dans l’histoire, de la social-démocratie et pour ce faire, elle ne s’appuyait pas sur des formules, mais sur des faits, ces petites choses inflexibles. Elle démolissait toutes les légendes et les slogans qui servaient de justification au social-patriotisme en mettant à nu les causes et les forces motrices de la guerre impérialiste et en dévoilant sa nature et ses buts.

En dépit des grandes difficultés qui résultaient de son emprisonnement, Rosa Luxemburg a rassemblé dans la Brochure de Junius un ensemble de faits précieux et concluants. Avec une maîtrise souveraine dans l’utilisation du matérialisme historique comme méthode de recherche, elle débrouille ces faits et les éclaire, et sa saisie dialectique de l’histoire les remplit d’une vie intense. Le leitmotiv de la Brochure de Junius est contenu dans cette phrase de l’avant-dernier chapitre : « L’histoire qui a donné naissance à la guerre actuelle n’a pas commencé en juillet 1914, mais elle remonte à des années en arrière, pendant lesquelles elle s’est nouée fil après fil avec la nécessité d’une loi naturelle, jusqu’à ce que le filet aux mailles serrées de la politique mondiale impérialiste ait enveloppé les cinq continents — un formidable complexe historique de phénomènes dont les racines descendent dans les profondeurs du devenir économique, et dont les branches extrêmes font signe en direction d’un nouveau monde encore indistinct qui commence à poindre. »

L’impérialisme, né du développement capitaliste nous apparaît comme un phénomène international, rayonnant et exerçant des influences dans toutes les directions, possédant une absence brutale de scrupules et d’égards, des appétits gigantesques et insatiables, recourant à des moyens violents et produisant des merveilles autrement colossales que « la construction des pyramides d’Égypte et des cathédrales gothiques » dont parle le Manifeste Communiste. À l’opposition entre la France et l’Allemagne apparue lors de la guerre de 1870-1871, il donne un tout autre contenu, plus profond : il efface les vieux conflits d’intérêts sur le plan mondial entre les grands États européens et crée entre eux des antagonismes nouveaux dans de nouvelles régions ; il entraîne dans son tourbillon les États-Unis et le Japon. Couvert de crasse et de sang, il parcourt le monde, anéantit toutes les civilisations et, après les avoir pillées, transforme des populations en esclaves du capitalisme européen L’impérialisme international prépare peu à peu la conflagration mondiale en Égypte, en Lybie, au Maroc, en Afrique du Sud et du Sud-Est, en Asie Mineure, en Arabie, en Perse et en Chine dans les îles et sur les côtes du Pacifique comme dans les Balkans. Né tardivement, mais doué d’un fol esprit d’entreprise, c’est le capitalisme allemand qui, ayant provoqué l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, a allumé en 1914 le bûcher de la civilisation capitaliste par la « guerre préventive ». Il était poussé irrésistiblement par la soif de millions du capitalisme financier allemand — le capitalisme financier le plus concentré et le mieux organisé du monde — nommément représenté par la Deutsche Bank, qui convoitait l’exploitation de la Turquie et de l’Asie mineure ; d’autre part, le pouvoir à peine contrôlé de Guillaume II et la faiblesse complaisante de l’opposition bourgeoise lui donnaient une liberté dangereuse.

Dans l’espace réduit de la Brochure de Junius, Rosa pouvait dépeindre le caractère impérialiste de la guerre mondiale et de ses objectifs sous une forme imagée, parce que dans son vaste ouvrage scientifique sur l’accumulation du capital elle s’était déjà appliquée à traquer l’impérialisme jusque dans ses dernières racines économiques et dans ses ramifications politiques avec autant de profondeur que de subtilité. En dépouillant la guerre mondiale de son travesti idéologique, en la montrant à nu telle qu’elle est : une affaire, la grosse affaire, le commerce du capitalisme international sur la vie et la mort, elle arrache aussi sans ménagement à la politique social-démocrate du 4 août tous ses voiles idéologiques. Dans la fraîcheur matinale de l’analyse scientifique du phénomène historique global et de son contexte, des expressions rhétoriques du genre de « combat pour la civilisation », « contre le tsarisme », ou « pour la défense de la patrie » s’en vont en fumée. Rosa Luxemburg montre de façon concluante que dans le cadre impérialiste actuel l’idée d’une guerre défensive, modeste, vertueuse et patriotique s’est volatilisée. La politique de guerre suivie par la social-démocratie se découvre dans toute sa laideur : elle marque la faillite, la démission d’un parti ouvrier social-patriotique embourgeoisé qui liquida à bon marché un droit d’aînesse révolutionnaire dont il pouvait être fier pour moins encore que le plat de lentilles exigé par Kautsky : pour la phrase de l’empereur : « Je ne connais pas de partis, je ne connais que des Allemands », pour l’honneur d’être enrôlé dans la coterie nationaliste.

La Brochure de Junius commence par des développements sur le devoir et l’importance de l’autocritique socialiste, qui sont parmi les pages les plus étonnantes qui soient sorties des profondeurs d’une sensibilité et d’une pensée socialistes pures et fortes. Ici, la conviction intime et ardente exige de nous les critères les plus élevés et les plus rigoureux dans notre action en tant que socialistes, ici avec une force prophétique elle tourne ses regards vers les perspectives d’avenir prodigieuses et éblouissantes qui sont ouvertes par le socialisme. La grande heure prochaine du tournant de l’histoire trouvera dans le prolétariat un grand peuple qui s’est formé pour le triomphe du socialisme dans les hauts et les bas des victoires et des défaites de ses luttes révolutionnaires au moyen d’une autocritique impitoyable. La fin de la brochure rejoint le début et la boucle se referme : elle considère la guerre mondiale comme ouvrant la voie à la Révolution mondiale. Dans ce combat gigantesque, la victoire et la défaite doivent fatalement avoir des conséquences identiques pour les groupes impérialistes combattants et du même coup pour le prolétariat des pays impliqués et tous deux doivent inévitablement conduire à la débâcle de l’ordre et de la civilisation capitalistes et à leur comparution devant le tribunal de la Révolution mondiale. Rosa Luxemburg écrivit cela en mars et avril 1915. Bien avant que le prolétariat russe, dirigé par les bolchéviks décidés à aller jusqu’au bout, n’ait lancé l’assaut de la Révolution sociale, bien avant que la plus légère ride n’annonce l’approche d’un flot révolutionnaire en Allemagne et dans la double monarchie habsbourgeoise. Ce que nous avons connu depuis, ce que Rosa Luxemburg elle-même put encore connaître en partie, confirme de manière éclatante avec quelle acuité et quelle justesse elle a vu les lignes de l’évolution historique dans la Brochure de Junius.

Pour cette raison précisément, l’un ou l’autre lecteur se demandera peut-être, en le déplorant ou en en faisant le reproche, pourquoi l’auteur n’a-t-il pas indiqué la possibilité d’une révolution en Russie, pourquoi il a négligé de se prononcer sur les méthodes et les moyens de lutte du prolétariat dans la période de développement révolutionnaire qui s’amorçait. Il est vrai que, dès 1915, on commençait à discerner de plus en plus clairement le colosse de la Révolution qui surgissait du chaos mugissant de la guerre des peuples. Toutefois aucun signe n’indiquait où et quand elle allait commencer sa marche triomphale. La révolution russe devait faire l’objet d’une seconde Brochure de Junius, pour laquelle Rosa Luxemburg avait déjà esquissé rapidement quelques lignes directrices. La main meurtrière du soldat civilisateur nous a privés de l’ouvrage projeté, qui aurait étudié et évalué les moyens et les méthodes de lutte de la Révolution russe. Évidemment pas à la manière de Kautsky, selon un schéma rigide auquel l’évolution aurait dû s’adapter comme un lit de Procuste. Non, la conception de Rosa Luxemburg reste fidèle à l’écoulement vivant et créateur de l’évolution historique : « L’heure historique exige à chaque fois les forces correspondantes du mouvement populaire et en crée elle-même de nouvelles, improvise des moyens de lutte inconnus jusque là, trie et enrichit l’arsenal du peuple, insouciante de toutes les prescriptions des partis ». Ce qu’il s’agit de mettre en œuvre dans la Révolution, ce n’est « donc pas des prescriptions et des recettes ridicules de nature technique, mais le mot d’ordre politique, la formulation claire des tâches et des intérêts politiques du prolétariat ».

En accord avec cette conception, Rosa Luxemburg a analysé à l’époque un instrument de lutte déjà éprouvé de la classe ouvrière : la grève de masse, dont elle fut la première à reconnaître l’importance historique et qu’elle appelait : « la force de mouvement classique du prolétariat dans les périodes de fermentation révolutionnaire ». Le présent a donné une importance nouvelle et accrue à la brochure qu’elle a écrite sur le sujet et qui a ouvert la voie à une estimation exacte de ce moyen de lutte ; elle devait trouver aujourd’hui des millions de gens pour la lire et la comprendre et devenir des millions de militants prêts à passer à l’action.

La brochure de Julius est un joyau particulièrement brillant dans le riche héritage que Rosa Luxemburg a légué au prolétariat d’Allemagne et du monde entier pour la théorie et la praxis de sa lutte libératrice, un joyau dont le scintillement et le rayonnement rappellent douloureusement combien la perte subie est énorme et irréparable. Tout ce que l’on peut dire à son sujet est comme une liste aride de noms de plantes à côté d’un jardin de fleurs épanouies, riches en couleurs et en parfums. C’est comme si Rosa Luxemburg, pressentant sa fin prématurée, y avait rassemblé le meilleur des forces de son être génial ; l’esprit scientifique et pénétrant de la théoricienne, la passion intrépide et ardente de la militante convaincue et hardie, la richesse intérieure et le brillant pouvoir créateur d’une femme perpétuellement en lutte et douée d’une sensibilité artistique. Tous les dons dont la nature l’avait généreusement pourvue l’assistaient lorsqu’elle écrivit cet ouvrage.

Mais ne fit-elle vraiment que l’écrire ? Non, elle l’a vécu au plus profond de son âme. Dans sa critique écrasante de la trahison social-démocrate et dans la perspective exaltante du renouveau et de la montée du prolétariat dans la Révolution ; dans ses mots empreints d’une force incisive ; dans ses phrases qui se précipitent avec impétuosité vers leur but ; dans l’enchaînement inflexible et la portée immense de ses pensées ; dans ses sarcasmes pleins d’esprit ; dans ses images expressives et son pathos simple et noble ; dans tout cela on sent que c’est le sang chaud de Rosa Luxemburg qui a coulé, que c’est sa volonté de fer qui parle, que tout son être y est contenu jusqu’à la dernière fibre. La Brochure de Junius est l’expression de l’être même d’une grande personnalité, qui s’est vouée entièrement, sans réserve, à une grande cause, à la plus grande des causes. Ainsi, par-delà la mort, Rosa Luxemburg nous fait signe, elle qui aujourd’hui plus que jamais est à la tête du prolétariat et le conduit sur son chemin de Golgotha vers la terre promise du socialisme.

Du halo qui entoure sa figure, se détache cependant une autre personnalité. Il faut la tirer de l’ombre où elle s’est volontairement tenue, avec une discrétion qui est un signe d’authentique valeur et de dévouement absolu au service d’un idéal. Cette personnalité, c’est Léo Jogiches-Tyszka. Pendant plus de vingt ans, il fut lié avec Rosa Luxemburg dans une communauté d’idées et de lutte incomparable, qui avait été renforcée par la force la plus puissante qui soit au monde : la passion ardente et dévorante que ces deux êtres vouaient à la Révolution. Peu de gens ont connu Léo Jogiches et rares sont ceux qui l’ont estimé à sa juste valeur. D’habitude, il apparaissait simplement comme un organisateur, comme celui qui faisait passer les idées politiques de Rosa Luxemburg de la théorie à la pratique, mais comme un organisateur de premier plan, un génial organisateur. Pourtant son activité ne se limitait pas là. Possédant une culture générale étendue et approfondie, disposant d’une maîtrise peu commune du socialisme scientifique et doué d’un esprit d’une tournure dialectique, Léo Jogiches était le juge incorruptible de Rosa Luxemburg et de son œuvre, sa conscience théorique et pratique toujours vigilante : il savait voir loin et ouvrir de nouveaux horizons alors que, Rosa pour sa part, restait celle qui avait l’esprit le plus pénétrant et le plus à même de concevoir les problèmes. C’était un de ces hommes aujourd’hui encore très rares, qui eux-mêmes doués d’une grande personnalité, peuvent admettre à leurs côtés dans une camaraderie loyale et heureuse la présence d’une grande personnalité féminine, assister à son développement et à sa transformation sans y voir une entrave ou un préjudice porté à leur propre moi ; un révolutionnaire souple, dans le sens le plus noble du mot, sans contradiction entre les idées et les actes. Une bonne part du meilleur de Léo est renfermé dans l’œuvre et la vie de Rosa Luxemburg. Son insistance fougueuse et inlassable et sa critique créatrice ont également contribué à ce que la Brochure de Junius ait vu le jour aussi rapidement et d’une manière aussi magistrale, de même que si elle a pu être imprimée et diffusée malgré les difficultés extraordinaires résultant de l’état de siège, c’est à sa volonté de fer que nous le devons. Les contre-révolutionnaires savaient ce qu’ils faisaient, lorsque quelques semaines après l’assassinat de Rosa Luxemburg, ils firent aussi assassiner Léo Jogiches, au cours d’une prétendue « tentative de fuite » de cette prison de Moabit où l’on a pu enlever en plein jour le meurtrier de Rosa à bord d’une élégante voiture privée.

La Brochure de Junius était un acte politique individuel. Elle doit engendrer l’action révolutionnaire de masse. Elle est de la dynamite de l’esprit qui fait sauter l’ordre bourgeois. La société socialiste qui s’élèvera à sa place est le seul monument digne de Léo Jogiches et de Rosa Luxemburg. La Révolution à laquelle, ils ont consacré leur vie et pour laquelle ils sont morts, est en train d’ériger ce monument.

Clara Zetkin, mai 1919.


Source :

— Rosa Luxemburg, Brochure de Junius, traduction de Jacques Dewitte, Bruxelles, Jeune Taupe, 1970 ; première transcription sur le blog Comprendre avec Rosa Luxemburg ;

— Relecture & corrections, mise en forme HTML : Smolny, 2014.


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