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OCRL4 - Les bêtes féroces que l’Europe capitaliste avait lâchées...
Rosa LUXEMBURG - Brochure de Junius / Édition en ligne
15 mars 2015 par eric

Rosa LUXEMBURG, La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale ( 1907 - 1916 )

Œuvres complètes, tome IV - Édition en ligne

Extrait du chapitre VIII de la Brochure de Junius, p. 193 - 195

L’actuelle guerre mondiale est un tournant dans le parcours de l’impérialisme. Pour la première fois, les bêtes féroces [1] que l’Europe capitaliste avait lâchées sur tous les autres continents ont fait irruption d’un seul bond en plein milieu de l’Europe. Un cri d’effroi parcourut le monde lorsque la Belgique, ce précieux petit bijou de la civilisation européenne, ainsi que les plus vénérables monuments culturels du Nord de la France, volèrent en éclats sous le choc d’une force de destruction aveugle. Le « monde civilisé » qui avait observé avec flegme ce même impérialisme lorsqu’il vouait des dizaines de milliers de Héréros à la fin la plus atroce, et qu’il remplissait le désert du Kalahari des cris déments d’hommes assoiffés et des râles de moribonds [2] ; lorsqu’il torturait jusqu’à la mort, en l’espace de dix ans, quarante mille hommes sur le Putumayo par l’entremise d’une bande de chevaliers d’industrie européens et que le reste du peuple fut battu à en être infirme [3] ; lorsqu’en Chine, il abandonnait une civilisation vieille comme le monde à la soldatesque européenne pour qu’elle soit mise à feu et à sang et subisse toutes les horreurs de la destruction et de l’anarchie ; lorsqu’il étranglait la Perse, impuissante, avec le nœud coulant toujours plus resserré de la tyrannie étrangère ; lorsqu’à Tripoli il a courbé les Arabes sous le joug du capital par le feu et par l’épée tandis que leur civilisation et leurs habitations étaient laminées - ce « monde civilisé » prend seulement conscience aujourd’hui que la morsure des fauves impérialistes est mortelle, que leur souffle est infâme. Il ne l’a remarqué que lorsque les fauves ont enfoncé leurs griffes acérées dans le sein de leur propre mère, la civilisation bourgeoise européenne. Et encore, cette découverte perce-t-elle avec réticence sous la forme distordue de l’hypocrisie bourgeoise, qui veut que chaque peuple ne reconnaisse l’infamie que dans l’uniforme national de son adversaire. « Les barbares allemands ! » - comme si tout peuple qui se prépare au meurtre organisé ne se transformait pas à l’instant même en une horde de barbares. « Les horreurs des cosaques ! » - comme si la guerre n’était pas en soi la plus grande des horreurs, comme si l’exaltation de la boucherie humaine présentée comme un héroïsme dans un journal socialiste à destination de la jeunesse n’était pas un bouillon de culture d’esprit cosaque !


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[1] Lire la description du capitalisme comme « bête féroce », p. 75 dans la même édition.

[2] Les troupes allemandes mènent de 1904 à 1908 une guerre d’extermination contre la population héréro dans le Sud-Ouest africain allemand, colonie établie en 1884 et qui correspond à l’actuelle Namibie. Le lieutenant-général Lothar von Trotha (1848-1920), en charge des opérations militaires en 1904, avait donné des ordres explicites visant à la liquidation de toute la population, notamment en canalisant les soldats défaits, mais aussi les familles, dans le désert du Kalahari après en avoir fait empoisonner les points d’eau. On estime qu’au cours de ces quelques années, la population héréro a chuté de 80 000 à 15 000 individus — Lire aussi Rosa LUXEMBURG, Introduction à l’économie politique, Marseille, Agone & Smolny, 2009, note 13 p. 329.

[3] Référence au véritable asservissement par la force de travailleurs pour le caoutchouc dans le bassin de l’Amazone au début du xxe siècle, et notamment sur la rivière Putumayo en Colombie — Lire également la note 4 in Rosa LUXEMBURG, L’Accumulation du capital, Paris, Maspero, 1967, t. II, p. 25.