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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
BORDIGA Amadeo : Histoire de la Gauche Communiste - tome 1 (1912-1919) et tome 1bis
Pierre Hempel : un livre événement... dans le microcosme révolutionnaire
17 mars 2006 par hempel
Cet article est paru dans le journal "Le Prolétariat Universel" n°119 en date du 21 juillet 2005. L’introduction constitue en quelque sorte une déclaration d’intention du collectif smolny en terme de volonté et de continuité éditoriale. Le reste de l’article, comme toutes les notes de lecture à venir, est de la responsabilité de l’auteur. (note liminaire : eric)

L’embêtant pour le lecteur lambda c’est que cette publication bordiguienne a d’abord un aspect confidentiel, vendue de la main à la main, sans indication d’origine, une couverture fade sans illustration ni explication ni délimitation avec les termes volés par la gauche staliniste. On pourrait taxer ce genre de publication d’élitisme (connaissance réservée aux « connaisseurs ») s’il n’y avait pas plutôt matière à indignation. Qu’un tel courant politique historique, si profond, si original et si pertinent du XXe siècle, en soit réduit à publier à compte d’auteur - si longtemps après... l’édition originale italienne date de 1964, soit quarante ans après !!! - en petit nombre une historiographie de cette qualité, en dit long sur le totalitarisme de la pensée unique qui contrôle toutes les maisons d’édition ou dont ces dernières refusent un tel type d’ouvrage par « manque d’intérêt » du lecteur post an 2000. Je salue évidemment ce long travail de traduction (et traduction de qualité) d’un petit groupe de militants.

Le courant révolutionnaire en est réduit comme sous le régime hitlérien ou stalinien, à publier des samizdats marxistes mal fagotés avec de pauvres moyens. Il est loin le temps où le courant communiste de gauche italien (dit « bordiguiste ») tenait le haut du pavé post-68 grâce aux éditions Maspéro. Il faut rendre grâce à ces éditions de nombre d’ouvrages de qualité sur le mouvement ouvrier et révolutionnaire. En particulier, il faut rendre grâce aux importants et multiples travaux d’un transfuge bordiguiste, Roger Dangeville (série : partie de classe, syndicalisme, etc.) qui rendit accessible à notre génération des sixties des textes d’obédience marxiste et la connaissance de l’aile demeurée révolutionnaire après la dégénérescence et la mort de la IIIème Internationale. Le côté didactique de Dangeville fît sourire certains d’entre nous. La Gauche italienne bordiguiste n’était-elle pas un fossile (dixit l’idiot Castoriadis) ? Oui c’était un fossile et un bon fossile qui comme tout fossile survit aux modes et aux longues années de contre-révolution quand moult verts de terre ont disparu dans la poussière des comètes gauchistes et ultra-gauches.

Voyons, voyons... nous objecte-t-on « la révolution n’est plus à la mode ». Certes, mais l’exploitation et la guerre le sont diablement. N’est-ce pas ?

Ne connaissant pas encore le tome 2, il faut se précipiter pour dire que ce tome 1 est indémodable, référentiel. Pas de l’historiographie de thésard. Pas une histoire focalisée sur les personnes. Pas un brouet faisandé de dictons militants. Une capacité théorique et de prise de position politique dans les moments graves qui se haussent au niveau, et parallèlement, à celles des Lénine et Luxemburg. Étonnant. Une capacité à traiter de l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire comme seuls des acteurs politiques et militants, exposés au danger, emprisonnés et persécutés, peuvent la faire. Pas comme nos torves et lâches historiens académistes en chambre.

Pour un lecteur moins averti et impliqué que nous, le tome est épais et il faut s’accrocher, mais un effort incontestable d’annotations en tête des chapitres vient faciliter la compréhension des périodes et la continuité du travail théorique.

Nous voilà plongé dans la vie de la classe ouvrière en Italie de la fin du XIXe siècle au milieu du XXème (la première période 1912-1919 de ce premier tome renvoie en effet à ces deux moments). Plus précis que n’importe quel ouvrage sociologique, avec un esprit plaisamment partisan (on reconnaît le style incisif, épatant, et cet humour culotté, rare et sexué de Bordiga qui font de cet homme un polémiste alter ego de Lénine), il décrit la maturation du courant révolutionnaire produit par la classe ouvrière en Italie. Il montre comment la botte de la Péninsule a réussi à s’extraire difficilement de la tradition anarchiste.

Je me permet de noter que cette tradition n’avait pas que du mauvais, car une certaine indépendance d’esprit et une hardiesse peu à l’image du mastodonte socialiste allemand a préservé cette gauche italienne du « marxisme des bègues » et de toute soumission aux autorités établies du parti international. Il ne faut pas oublier que l’anarchisme a été la principale théorie de la révolte avant l’affirmation des classes sociales opprimées, et que, bien qu’il ait été dépassé par le marxisme, a perduré avec des linéaments de fraîcheur et d’incorruptibilité au travers d’hommes comme Cafiero, Malatesta et même Kropotkine malgré sa position pro-guerre en 1914. Il ne faut pas oublier, comme le rappelle l’ouvrage en p.85, que le petit mouvement socialiste de Naples tire ses origines de la première section de l’Internationale fondée en 1870 par Bakounine...

Dans le même sens, oh héritages invariablement ambigus !, on trouve immédiatement des faiblesses typiques des anciens anarchistes convertis au marxisme quand le rédacteur (toujours Bordiga ?) se défend de la caractérisation de léninisme rétroactivement en 1963 : « Lénine avait appris chez Marx, et nous avait enseigné, à nous qui étions jeunes alors, que la conscience et la volonté sont le fait du parti et non des masses, et pas même de la classe prolétarienne, avant que le parti ne l’ait rendue capable de déployer non sa seule force physique, mais sa puissance révolutionnaire » (p.45).

Lénine avait eu raison d’insister sur la nécessité théorique du parti mais avait sorti une grosse bêtise avec son histoire de « conscience extérieure », que Rosa avait ridiculisé. Si Lénine et ses camarades ont remis en cause cette notion stupide, pas nos « invariants italiens » ; or Lénine n’avait pas imaginé cette notion, il n’avait fait que bégayer la conception du parti de masse allemand qui selon son pope Kautsky devait éduquer les millions de prolétaires (ce qui était en partie vrai à l’époque, soit dit en passant). Reprenant l’erreur de Lénine, nos « italiens » ne firent que prolonger la conception devenue erronée du parti social-démocrate, à l’heure où Lénine défendait la forme minoritaire du parti.

D’ailleurs, cette vision social-démocrate de la conscience de classe éclate de façon comique tout au long de la première partie - sachant que les minuscules héritiers modernes bordiguiens se moquent désormais de toute forme en congrès et imaginent le parti de l’avenir ratifiant de façon ontologique ou mystique les orientations politiques - nous voilà abreuvés des chiffres faramineux des votes des congrès : « 13 000 voix contre 4577 à Modigliani » (p.62), « la motion Salvatori en recueillit 14 015, la motion centriste de Tiraboschi 2507 et celle de Modigliani 2505 » (p.132), etc. Aucune explication dans les introductions sur l’origine de ces voix. On imagine mal ces congrès de la fin du XIXe siècle avec des milliers de participants sans sono ni casques Seinheiser ! On eût souhaité une explication de ce mode de représentation, comment les votes étaient attribués dans les diverses régions aux membres du parti, comment les membres locaux discutaient et déléguaient leurs mandants, etc. Cela dit, le ou les auteurs marquent bien au passage le côté ringard des congrès voire superfétatoire : « Si nous faisons l’histoire des congrès, nous sommes toutefois convaincus que, pour la révolution communiste, il faudra quelque chose de plus et de mieux que des congrès » (p.82).

Je ne veux pas insister ici sur ces faiblesses et carences bien connues des connaisseurs. Les pages de dénonciation de la Première Guerre mondiale par les jeunes socialistes napolitains ont gardé toute leur force et leur actualité. Ils arrivent aux mêmes conclusions que le « colossal marxiste » Lénine (selon leur expression imagée). Ils sont surtout les premiers des premiers, voire les seuls à dénoncer les habits camouflés de la « guerre révolutionnaire » (je n’avais pas connaissance de leur position au moment de la rédaction de mon livre, et j’aurais utilisé en premier lieu l’analyse lucide, prémonitoire face à l’avenir en Russie (Brest-Litovsk, Pologne, Géorgie, etc.) de ces bouillants et intrangiseants italiens (cf. p.110-111 ; et surtout dans la deuxième partie du recueil des textes p.263, p.381 et suiv. très géniale (sur la « guerre sainte » de Boukharine) : « Il est facile de constater que les anarchistes et les syndicalistes sont presque tous enthousiasmés par la « guerre sainte révolutionnaire » qui, pour donner clairement notre modeste avis, appartiens au règne de la légende. » ; p. 383 et suiv. (défense de Lénine à Brest), et une idée que j’aurais dû souligner : « L’argument des partisans de la résistance, à savoir que la « guerre sainte » - en dehors de ses chances de réussite - aurait constitué une véritable et authentique lutte de classe du prolétariat russe contre l’impérialisme capitaliste, ne tient pas face à la constatation du fait que les armées de l’impérialisme sont malheureusement constituées de prolétaires, et équivaut à embrasser la position interventionniste qui met le peuple allemand au banc de l’Internationale et du Socialisme ».

(...) « La tactique de la « guerre sainte » aurait au contraire creusé l’abîme entre les deux peuples et lié le peuple allemand au char de ses dirigeants, posant d’insurmontables difficultés au développement historique à venir de la révolution russe ; et elle aurait troublé la totalité du processus social d’élimination des institutions capitalistes, préparant la voie à un néo-nationalisme russe qui aurait asphyxié le socialisme ». Ou encore pour se moquer des communistes de gauche : « ... il circulait les parallèles les plus romanesques avec les événements guerriers de la Révolution française. Mais la révolution bourgeoise - pour ne considérer que cette intéressante comparaison - avait implicitement en soi une tendance nationale et un esprit patriotique, alors que la révolution socialiste respire l’oxygène de l’internationalisme ». Ouille, ouille, ah si j’avais connu ces textes avant ! Quelle lucidité et quelle prescience, deux ans avant l’embardée en Pologne !

Et p.387, ce joyau digne du bon Robespierre première période : « La révolution contrainte à la guerre : c’est le triomphe commun des tendances contre-révolutionnaires tant des Empires centraux que de l’Entente. La guerre est la fin certaine d’une révolution ouvrière parce qu’elle tue le contenu vital de la politique socialiste et asphyxie son économie politique ».

Enfin, incroyable, dans le n°1 de Il Soviet on trouve un article intitulé « Guerre révolutionnaire ? » qui dénonce « ce truc de la ‘guerre révolutionnaire’ (qui) doit être éventé » !(p.397). Le texte est ensuite censuré (alors personne n’a gardé les bouts censurés ?), et je lis, ravi, moi qui me croyait novateur :

« La guerre a donc été un phénomène qui a accéléré la Révolution tout comme le capitalisme accélère, en se développant, l’avènement du socialisme ; mais entre les deux termes il existe une contradiction absolue, et entre les classes qui la représentent sur le terrain social une lutte incessante. Si la révolution du prolétariat avait pu arrêter la guerre à son début en abattant tous les gouvernements bourgeois, comme le prévoyait la vision internationaliste, des flots de sang auraient été épargnés ». L’article démonte subtilement dans l’ensemble comment les socio-chauvins ont prétexté avoir finalement ...favorisé la révolution russe ; comme quoi il faut s’attendre à tout même après une victoire temporaire de la part des caméléons du capitalisme !

Suit immédiatement après le tome I, un tome I bis, dans une édition plus soignée, plus agréable à consulter que le tome I ; on ne comprend pas pourquoi ce tome I bis vient s’insérer entre le I et le II, avec un format différent !? Cela n’ôte rien à l’intérêt renouvelé pour ces textes et à la rage qu’on éprouve à les savoir peu diffusables, sans officialisation pour librairies (que publient les 10-18, de Christian Bourgois qui publia tant de nos textes révolutionnaires classiques, les rendant accessibles aux masses ?).


Les tomes 1, 1bis et 2 sont consultables sur ce site.

Messages de forum :
Amadeo BORDIGA : Histoire de la Gauche Communiste - tome 1 (1912-1919) et tome 1bis
17 avril 2007 par sylvie

Oui c’était un fossile et un bon fossile qui comme tout fossile survit aux modes et aux longues années de contre-révolution quand moult « verts » de terre ont disparu dans la poussière des comètes gauchistes et ultra-gauches.

ATTENTION : "vers" !!

Russie (Brest-Litovsk, Pologne, Géorgie, etc.) de ces bouillants et intrangiseants italiens (cf. p.110-111 ; et surtout dans la deuxième partie du recueil des textes p.263, p.381 et suiv. très géniale (sur la « guerre sainte » de Boukharine) : « Il est facile de constater que les anarchistes et les syndicalistes sont presque tous e

ATTENTION : "intransigeants" (ou alors est-ce un jeu ?)



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