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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
MUNIS Grandizo : Leçons d’une défaite, promesse d’une victoire
Michel Olivier : un livre majeur
10 juin 2007 par olivier

Nous avons affaire à un livre majeur de Grandizo Munis (1912-1989) membre de la IV° Internationale en Espagne puis établi au Mexique à la fin de la guerre d’Espagne. Il rompt avec la IV° après la deuxième guerre mondiale sur la question de l’internationalisme prolétarien durant la guerre et sur la nature bourgeoise de l’URSS.

La traduction de cet ouvrage en français est à saluer, elle était attendue depuis longtemps déjà. Ce livre ne se contente pas de traiter que de la période de l’insurrection de 1936, de la guerre d’Espagne puis de la commune de Barcelone de mai 1937 ; le livre traite aussi de la situation espagnole de la dictature de Primo de Ribera en 1930 qui entraîna la proclamation de la République le 14 avril 1931 et l’abdication d’ Alphonse XIII.

I

La première partie du livre démarre par l’étude par la situation de l’Espagne au sortir du XV° siècle où il est dit qu’ « aucun autre pays n’était aussi uniformément préparé que l’Espagne à se lancer dans le grand tourbillon de l’accumulation capitaliste qui allait engendrer la découverte de l’Amérique.. » (page 7) Et pourtant « aucun autre pays non plus ne sortit aussi brisé de l’entreprise. » Il estime que les « raisons de la ruine économique et de la décadence de l’Espagne restent encore à explorer. » Nous ne discuterons pas ici de ce point qui lui est propre et secondaire dans son développement. Mais, suivons son explication ; cette situation de ruine a abouti, à son avis, à un collapsus de l’Espagne durant 3 siècles. C’est pourquoi « les conditions historiques ont fait de l’Espagne un pays qui ne peut sortir du marasme et de la décomposition que grâce à une révolution ouvrière. » (page 11) Le décor est planté. Munis va nous montrer avec brio que si la bourgeoisie développe notamment son pouvoir économique, elle a politiquement failli.

C’est donc le prolétariat industriel qui, « au cours des trois premières décennies du XX° siècles (...) entre en scène avec sa personnalité et ses aspirations indépendantes à partir de la grève révolutionnaire de 1909 », (....) « va être la force motrice de tous les mouvements sociaux, y compris ceux qui apparaissent sous le masque bon enfant et trompeur du républicanisme. » (page 29).

Il situe l’Espagne dans le cadre des pays arriérés puis il indique que c’est la fraction russe de la social-démocratie qui a « le mérite de l’avoir posé à l’échelle mondiale et de l’avoir résolu pratiquement en 1917. La Russie tsariste était un pays bien plus arriéré que l’Espagne. ... L’expérience de 1905 ne laisse place à aucun doute : la bourgeoisie se révélait réactionnaire, tout progrès paraissait impossible sous son égide. » (page 50 et 51) En Espagne comme en Russie c’est donc la classe ouvrière qui est devenue le moteur de la transformation sociale.

Ensuite, il montre que les partis démocrates bourgeois et socialistes et notamment après le Comité révolutionnaire républicano-socialiste se sont montrés opposés à tout mouvement prolétarien dès avant la proclamation de la République en 1931. « Les anarchistes, même s’ils n’étaient pas représentés dans le Comité, les suivaient » (page 75). « Au lieu de faire valoir l’importance et la force des masses face aux républicanisme bourgeois, ils les minimisèrent tant qu’ils purent en inculquant des illusions sur la République. » (page 75) Après la proclamation de la république, « les masses qui, dans leur inexpérience politique, avaient identifié la République avec leurs aspirations les plus profondes, commençaient à comprendre avec étonnement qu’il s’agissait d’un régime de classe équivalent au régime monarchique. » (page 79) Et les socialistes ? Munis donne un exemple de leur collaboration de classe, notamment il dit avoir été présent « pendant une grève d’ouvriers agricole en Estrémadure, (quand) un dirigeant socialiste demanda à la Guardia civil de tirer sur des grévistes » (pages 82 -83).

Notre propos n’est pas de faire un compte rendu exhaustif du livre mais de permettre de comprendre le développement de la thèse de Munis et d’en faire certaines critiques.

Dans cette période, « le nombre de grèves croissaient chaque jour » (page 81) En 1933, les partis de la droite républicaine gagnent les élections. Mais « à peine eurent-ils gagner les élections, que les partis de droite durent affronter un mouvement ouvrier beaucoup plus puissant que le mouvement qui avait vaincu la monarchie » (page 124) ce qui aboutit à un virage à gauche des leaders socialistes. Mais ce n’était que supercherie de leur part, toutefois « à partir de ce moment-là pour les travailleurs, la prise du pouvoir fut l’unique objectif digne de leur classe » (page 125). Cette attitude de supercherie et de jusqu’auboutisme des partis bourgeois de droite comme de gauche aboutit au mouvement insurrectionnel d’octobre 1934 à Madrid, en Catalogne et dans les Asturies qui fut « provoqué par les gouvernements en place » et « la direction socialiste fit tout pour qu’il en crève » (page 185). Il montre que dans ces événements l’on trouve « potentiellement tous les éléments qui suivirent : la défaite de la révolution, la guerre qui se déroule aujourd’hui, l’effroyable boucherie au cours de laquelle des millions d’hommes s’entretuent stupidement, dans l’unique but de décider quel groupe de négriers asservira le monde et prendra entre ses mains la baguette de l’orchestre de la contre-révolution » (page 195).

II

Tous les acteurs sont en place pour la deuxième partie : « le front populaire contre la lutte des classes » (page 217), l’insurrection et son écrasement par tous les partis bourgeois de Franco à la CNT en passant par les staliniens. La suite est connue mais la lecture du livre qui est très documentée et suit les événements dans ces moindres détails est une mine pour notre réflexion. Après l’arrivée au pouvoir du Front populaire, le 17 juillet 1936 commence le putsch des militaires et la mobilisation spontanée des travailleurs. « Les masses contrôlaient les rues des grandes villes » (page 257). Et le 19 juillet le prolétariat se battit avec fureur dans les principales villes et écrase un ennemi bien supérieur qui aboutit son armement.

C’est maintenant qu’il faut tirer les leçons. Les ouvriers ne firent rien de cette victoire parce qu’ils n’avaient aucune direction politique ; aucune organisation politique à commencer par la CNT, la FAI ou le POUM ne furent à même d’indiquer qu’il fallait renverser le gouvernement de la bourgeoisie : le gouvernement du Front populaire. Ou comme le dit Munis « à quoi pouvaient donc servir les revendications partielles quand ce qui était en jeu c’était la destruction - ou la survie - du système capitaliste » (page 262). « Se sentant vaincu, l’Etat bourgeois se rendit sans conditions au prolétariat victorieux. Mais les principaux représentants de ce prolétariat, à ce moment là, les anarchistes, et ces anarchistes laissèrent survivre l’Etat bourgeois » (page 284). Et comme le dit Munis « lorsqu’elle entame l’étape décisive, la révolution attaque une paroi vertigineuse. Si elle s’arrête, elle signe son arrêt de mort ». Il explique parfaitement en décrivant les faits comment la bourgeoisie jour après jour mesure après mesure détruit patiemment les organes créés par le prolétariat. Jusqu’à ce que « ce fut précisément en mai que 1937 que la contre-révolution, ayant balisé le terrain, jugea venu le moment de passer de l’offensive verbale à l’offensive armée, de se jeter contre la révolution (...) de l’anéantir » (page 347).

Le 3 mai 1937, à 14 heures 45, le commissaire à l’Ordre public Rodriguez Salas (stalinien) fit irruption avec un groupe de gardes dans l’édifice du Central téléphonique. Ce fut le signal de la grève générale immédiate et spontanée. Barcelone se couvrit de barricades avec une rapidité prodigieuse. « La prépondérance du prolétariat ne faisait plus aucun doute » (page 347). « Dans les quartiers ouvriers les forces gouvernementales se rendaient sans résistance ou bien remettaient leurs armes. » « Sous le contrôle du gouvernement, il ne restait qu’un petit triangle ayant pour sommet le bâtiment du Central téléphonique (...) et à la base une ligne joignant la Direction de la Sécurité au palais de la Généralité » (page 349). Mais, les ouvriers furent désarmés par la CNT et la FAI qui demandèrent aux ouvriers de déposer les armes.

Munis relate les journées de mai, c’est passionnant et rempli de leçons pour les combats futurs de la classe ouvrière. Nous laissons les lecteurs se délecter à la lecture de ces pages.

Les journées de mai contiennent toute la tragédie de la classe ouvrière suite à l’échec de la révolution russe, contre tous les types de fronts unis, populaires, ou programmes communs etc... :

« le mythe ouvriériste du Front populaire s’est écroulé, criblé de balles par des milliers de fusils prolétariens. Contre-révolution et Front populaire ont scellé leur fusion avec le sang des ouvriers morts ».

Ce travail de Munis montre clairement que les prolétaires pour vaincre ont besoin d’une organisation révolutionnaire qui lui donne des orientations politiques claires. C’est toute la différence qui existe entre la révolution russe de 1917 et les journées révolutionnaires de juillet 1936 puis de mai 1937. Dans un cas les bolcheviks étaient présents pour donner une direction à la lutte, dans l’autre, les leaders anarchistes de la FAI et de la CNT ont laissé le pouvoir aux organes de la bourgeoisie et désarmer les prolétaires.

Il reste une critique de taille à faire à la thèse de Munis : la croyance en la possibilité de réussite de la révolution en 1936 comme en mai 1937 en Espagne. « La provocation stalinienne de mai aurait pu se transformer en un succès décisif du prolétariat » (page 363). Non, la révolution ne pouvait vaincre en Espagne - « les prolétaires sont allés à l’assaut du ciel » pour paraphraser Marx - non seulement les prolétaires avaient subi un premier échec qui les avaient très fortement affaiblis, en se mettant à la remorque d’une fraction de la bourgeoisie : sa fraction républicaine, mais encore il n’avait pas su se doter d’une organisation révolutionnaire ce qui les a laissés désarmés ne sachant quoi faire de leur victoire militaire de mai 1937.

* * *

Le livre comporte en annexe les documents de rupture du groupe Communiste Internationaliste d’Espagne avec la IV° Internationale qui est signé de Natalia Trotski, de Benjamin Péret et de Munis. Il est important de souligner les raisons de la rupture : sur la question de l’internationalisme durant la deuxième guerre impérialiste Ces camarades la qualifient justement de guerre impérialiste durant laquelle l’URSS est en guerre comme tous les autres Etats pour le partage impérialiste du monde. Par conséquent il fallait appeler au défaitisme révolutionnaire et refuser de participer aux mouvements de résistance.


Sur le site :

— Présentation de l’éditeur et table des matières ;

Messages de forum :
Grandizo MUNIS : Leçons d’une défaite, promesse d’une victoire
1er septembre 2007 par sylvie

"Le livre comporte en annexe les documents de rupture du groupe Communiste Internationaliste d’Espagne avec la IV° Internationale qui est signé de Natalia Trotski, de Benjamin Péret et de Munis." :

Ces documents sont-ils sur le site, sont-ce les mêmes ?



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