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mercredi 3 mai 2017
   
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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
CAMOIN Robert : Les deux visages de Herman Gorter (1864-1927)
Jean-Louis Roche : Une biographie bancale
16 octobre 2007 par hempel

Souvent je fouine à l’étal de Gibert-jeune au milieu du boulevard Saint-Michel. Ce jour-là j’observais à côté de moi une jeune femme en train de feuilleter le « William Morris » de Robert Camoin, aux éditions Sulliver. Je ne sais pourquoi je me vantais soudain :

— Heu... je connais cet auteur.
— Ah oui. Et qui est Robert Camoin ?
— Un révolutionnaire, un internationaliste blanquiste.
— C’est quoi un blanquiste ?
— Ecoutez. Venez prendre un verre là à l’échoppe du coin je vous expliquerai.
— Non merci, mon mari m’attend, au revoir monsieur.

Je vis l’élégante jeune femme enfourcher son vélib et s’éloigner à grands coups de pédales, sa jupe plissée volant au vent. Je compris amèrement qu’on ne pouvait draguer simplement avec l’histoire biographique.

Notre jeune cycliste ne saura probablement jamais que Robert Camoin est l’auteur de multiples autres ouvrages boudés par les éditions bourgeoises.

* * *

Il n’existait pas jusqu’à présent de biographie d’Hermann Gorter en langue française ; il n’en existe pas non plus en langue anglaise. Le nouveau livre de Robert Camoin vient donc combler une grave lacune. On peut être reconnaissant à cet auteur de venir rappeler l’importance de cet homme pour le mouvement révolutionnaire moderne, d’autant que l’histoire et la place d’un certain nombre de militants sont restés sous le boisseau, pas simplement du fait de l’hermétisme de l’édition bourgeoise, mais par une propension des petits cercles d’obédience marxiste ou dite ultra-gauche à se contenter de fournir des pavés lourds et compliqués sur l’histoire des groupes ou partis politiques qui se sont réclamés de la révolution russe ou ont été des acteurs importants de l’ébullition qui a suivie la vague révolutionnaire de 1917, en vertu de la négation de l’individu suprême. Ceci est bien évidemment une ânerie car des hommes sont significativement des expressions des courants politiques majeurs et que leur trajectoire personnelle nous renseigne mieux sur l’histoire que les plans descriptifs larges sur le seul mouvement des troupes avec la plume de l’intellectuel-militeux qui les décrit.

* * *

Robert nous permet de nous rendre compte que le leader de la gauche germano-hollandaise, si embrumée dans sa présentation embrouillée avec ses différents courants par nos historiens amateurs, militeux et miteux à la Barrot, c’était Hermann Gorter. Il fallait sortir le bonhomme du lot et montrer son rôle central qui est resté masqué soit par confusionnisme, soit avec une volonté de le dénigrer comme « poète », forcément idéaliste ; les politiques marxistes étant sensés être des militaires sans âme.

On restera à cheval sur le poète et le leader politique alternativement. Robert ne nous dit rien de consistant sur les métiers que Gorter a exercé, a-t-il été simplement journaliste, puis rimeur, puis permanent de parti KAPD ? (Révélé par Invariance et d’autres comme MC, le KAPD était cet Olympe révolutionnaire pour toute l’ultra-gauche plutôt anarcoïde post-68, qui faisait la nique au parti bordiguien invariant). On trouve des éléments biographiques dans le livre consacré aux Grundprinzipien d’Appel, publié par Movement for Workers’s councils (London 1990, une somme qui mériterait d’être traduite en français). On y apprend que H. Gorter a été professeur de langues classiques ( !?), qu’il a fondé le groupe littéraire « Die Achtzige Bewegung » (« Le mouvement des années 80 »). Après s’être imprégné de la philosophie allemande et de la lecture de Hegel, il rejoint la social-démocratie après une étude approfondie du Capital de Marx. Il en devient vite un des principaux leaders, dénonce la montée de l’opportunisme dans son livre « Marxisme et révisionnisme » ; il est exclu du parti en 1909. Il rejoint ses co-expulsés pour former le parti social démocrate de Hollande. Il est un des rares opposants à la guerre mondiale et soutient immédiatement la révolution russe. Il devient membre du KAPD et porte les premières critiques au nouveau régime étatique et à la prétention russe d’imposer la ligne politique aux partis communistes du monde entier. Parmi ses travaux poétiques, le plus important est « Pan », un poème épique traçant l’histoire du travail salarié.

Gorter est véritablement le Lénine occidental, un Lénine qui a échoué, mais qui a eu raison sur l’essentiel concernant les erreurs bolcheviks. Un Lénine hollandais qui n’a tout de même pas une importance comparable au leader bolchevik lequel laisse une oeuvre immense de théoricien et de pamphlétaire qui n’a pas passé la moitié de son temps à rédiger des poèmes symbolistes.

Aborder le courant radical communiste germano-hollandais sous l’angle de la biographie individuelle d’un de ses plus importants animateurs était une occasion pour toucher un public plus large, en particulier si il n’y avait pas cet autisme idéologique et mercantile des maisons d’édition bourgeoise. En particulier, car, comme on le verra, Robert ne s’est pas donné les moyens de réussir son pari.

Pour réussir une biographie il faut se distancier de son sujet, éviter l’hagiographie, éviter son contraire (enfoncer délibérément pour partie le personnage traité) ni en faire un traité de politique à partir des conceptions du biographe. Faire une biographie, c’est résumer la vie d’un personnage, sa formation, son action, ses contradictions, sa façon de les surmonter, analyser comment il a été perçu par ses contemporains. Exercice difficile dont Robert s’est très mal sorti. Le titre déjà était ambigu : « Les deux visages de Hermann Gorter ». Cela peut signifier une double face, un double jeu, l’ombre et la lumière. On saisit vite que Robert veut ainsi toutefois mettre en lumière deux aspects qui ont pu étonner chez un leader de partis marxistes : poète et révolutionnaire à la fois. Cependant, dans la majeure partie de l’ouvrage le pauvre Gorter est si malmené (pour ses critiques à Lénine et à l’expérience en Russie) qu’on en vient à se demander si la deuxième face de ce Gorter n’est pas un politique inconséquent, voire un vulgaire anarchiste avec des conceptions hétéroclites.

* * *

Robert semble tenté pourtant d’emblée par l’hagiographie : « En Gorter, poésie et révolution poussèrent pareillement à deux branches d’une même vigueur sur un tronc commun, porteuses de fruits différents. Il n’y a guère dans l’histoire une personnalité qui ait porté à tel point de fusion des éléments aussi distincts que création poétique, action de classe, conscience communiste » (p. 9).

Pas sûr que Gorter soit un cas unique. La poésie n’est pas une tare ni une activité futile. Tout le monde n’est pas poète même si Lautréamont nous souhaite à tous de le devenir. La poésie et les mathématiques sont assez proches : toutes les combinaisons sont permises en maths, et le grand poète est celui qui peut juxtaposer des mots d’une façon qui n’existe pas au quotidien ; la poésie est un forceps quand les mathématiques sont des concepts. Pythagore, Platon, Kepler, Newton étaient aussi poètes. Marx écrivit des poèmes dans sa jeunesse. Nombre de leaders marxistes étaient soit mathématiciens soit scientifiques (astronome comme Pannekoek, ingénieur comme Bordiga) et poètes à leurs heures. Si le marxisme n’est pas une science (tant pis Robert !) il reste une méthode de type scientifique. Le fait donc de savoir que Gorter fût poète ne le diminue en rien comme marxiste, au contraire car il est en bonne compagnie comme on l’a vu, et comme je le montrerai cette passion réduit à néant tout soupçon de conservatisme ou toute caractérisation d’idéalisme que trop souvent les léninistes bon teint lui ont accolé.

En y consacrant le tiers de son ouvrage, et en commençant par porter aux nues (littéraires) Gorter, R.C. ne lui rend pas un bien grand service pour comprendre l’homme politique, sur lequel il portera ses jugements péremptoires à lui, sans essayer de comprendre ses motivations ou revirements dans le grand drame sans alexandrins de l’échec de la révolution mondiale.

Pour débuter, R.C. passe beaucoup de temps à nous faire la classe en compilant sur l’histoire de la Hollande et sur la littérature dans ce pays à la fin du XIXe siècle, en négligeant l’apport de Spinoza et en arrimant un peu vite l’écrivain Gorter au symbolisme. Il se choque que Gorter célèbre Emile Zola, mais cela n’est pas étonnant car depuis le milieu des années 1870, l’innovation littéraire était monopolisée par le roman naturaliste. Bon, que Gorter ait comparé Zola à Shakespeare, il y a de l’abus. Gorter avait dû ingurgiter ce jour-là une mauvaise genièvre, mais les Hollandais sont bizarres parfois. A notre époque, des auteurs français naturalistes ou néo connaissent toujours un bon succès en pays batave ; je me souviens lors de mon voyage à Amsterdam en juillet 1968 que Zola et l’iconoclaste Octave Mirbeau - qui se rapprochait plus du symbolisme - faisaient l’objet d’un culte pour de jeunes hippies du Fantasio et du Paradisio.

Avec le hollando-français Huysmans (à Fontenay aux Roses), et le cercle de Médan, Zola a innové en faisant disparaître le récit subjectif dans le roman à une époque où l’écrivain ne peut plus être dans une tour d’ivoire mais doit participer à la vie moderne, s’y impliquer.

Les symbolistes, ceux qui se nommèrent eux-mêmes les « décadents » sont l’aboutissement du pessimisme qui s’est abattu sur la vie sociale depuis l’écrasement sanglant de la Commune. Avec le symbolisme on retrouve l’écrivain mais hanté par le monde extérieur qui l’assiège comme l’ont pressenti Nietzche et Freud, un monde sans Dieu ni maître. On aurait tort de croire que le symbolisme s’oppose totalement au naturalisme. Il lui succède, souligne ses manques, son mécanicisme, son misérabilisme. Mais il prolonge son aspect innovateur même avec le retour à l’individu assiégé par le monde moderne, avec le goût du mot rare (comme R.C.). Il reprend même quelques trivialités du naturalisme, tout comme il reprend des aspects ésotériques du romantisme. Les symbolistes veulent percer les apparences matérielles des objets avec leurs images. Ils ont influencé toute la littérature européenne du début du XXe jusqu’à Gorter et Gide. Ils ont initié la fameuse controverse de l’art pour l’art.

Cette parenthèse culturelle faite, de là à dire que Gorter est un grand poète (parce qu’en même temps militant communiste) il y a un pas dont je laisse la responsabilité à Robert. N’est pas Rimbaud ni Baudelaire qui veut !

* * *

Je me contenterai de considérer l’analyse politique qui est faite du parcours de Gorter. C’est malheureusement avec les yeux de Chimène de Robert Camoin pour Saint Lénine que le parcours est affublé de lunettes made in Moscou, nouvelle Jérusalem, sublime apparition : « Et Gorter vit que le corps physique de Lénine était un corps de doctrine imputrescible. » (p. 90) Même avec la syphilis de jeunesse de Vladimir Ilitch ? Le corps éviscéré de la place rouge laissant couler une fois par an son généreux sang marxiste.

Une fois Saint Lénine « crevé » pourtant « le parti » perd la tête (p. 93). Chemin funèbre crapahutant, Robert décerne de bien mauvaises notes à Gorter qui se mueront de plus en plus en qualificatif outrageant de démonologie anarchiste dès le moment où il apparaîtra que le barde batave commet un crime de lèse-majesté léniniste en dénonçant le « parti des chefs » (p. 105). Voire même d’extrémisme de gauche : vade retro satanas !!!

Gorter mérite mieux que d’être traité par-dessous la jambe avec comme référence la bondieuserie vis-à-vis de Lénine. Gorter, pour le KAPD, voit immédiatement le repli théorique de Lénine sur la Russie et ceci est extrêmement important pour comprendre la dégénérescence et la main mise de l’État « prolétarien », toutes choses que la Gauche italienne est incapable de saisir dans sa passion pour le début de révolution mondiale à Moscou ; passion que je comprends, passion que nous pauvres pékins du XXIe siècle devons comprendre, si mai 68 a excité les esprits, rien de comparable avec l’annonce de la révolution russe qui a littéralement passionné les foules prolétaires et des militants qui n’étaient pas des militeux.

Une fois l’enthousiasme retombé, « Bilan » au contraire signifie que théoriquement la gauche germano-hollandaise a vu le plus clair. Incapable de s’en imprégner la Gauche italienne à partir de là est vouée à la fossilisation restant à la traîne du soutien national à la Russie, avec les solutions tarabiscotées du même type concernant la paysannerie dans des textes de Bordiga de l’après-guerre et ses divers dialogues avec Staline et les morts.

Il est un peu facile de qualifier Gorter d’anarchiste sur la question de « masses et chefs ». Gorter n’est pas une petite bière comme Castoriadis. Initialement, de même qur Rosa Luxemburg, il ne nie pas le rôle des chefs historiques pour une révolution ; ce qui le fait vomir (et Rosa, et Lénine aussi) ce sont ces chefs social-démocrates qui ont trahis en 1914, pour la plupart députés corrompus et une conception du parti parlementaire intouchable.

Robert a une conception archaïque, girondine et blanquiste de la révolution laquelle stipule pour « les prolétaires d’avoir un encadrement militaire [... avec] des spécialistes qui, ça va de soi, mettent les masses sous leur dépendance et PRENNENT LA DIRECTION DES AFFAIRES DE LA CLASSE ».(p. 109).

Robert a été infoutu de répondre à la thèse que je défends de l’obsolescence de la « guerre révolutionnaire » (éditions du pavé, 2005), du fait qu’elle est non de mon imagination, mais reprise directement aux premiers écrits d’« Il Soviet » de Bordiga, et surtout parce qu’il pense que violence de classe rime avec encadrement militaire et armée rouge.

Robert-Ho-Chi-Minh ou le Che Camoin imagine qu’on peut militariser les prolétaires et leur faire croire que c’est cela la révolution. Gorter, comme Marx et Lénine, n’avait pas heureusement cette conception de l’embrigadement aux ordres de chefs militaires. Les révolutions basées sur le militarisme cela n’a jamais marché d’ailleurs (sauf dans l’imagination fantasque et girondine du général Engels). Le Comité Central de la Garde Nationale en 1871 a été incapable de mettre sur pied une véritable armée, toujours en bagarre avec l’assemblée élue de la Commune. Il faut cesser de se raconter des histoires, révolution prématurée, la Commune n’avait en plus aucune chance militairement ni même en pillant la banque de France. Trotsky, que le général Robert félicite chaudement, a réussi à mettre sur pied une super armée rouge pour son collègue Staline. Cette armée, même avec son prophète en locomotive, qui s’est pris une râclée méritée face à la Pologne, qui a servi à militariser la société russe post-tsar, n’a rien de très glorieux avec sa cavalerie Boudienny d’ivrognes et ses massacres.

Si les Alliés avaient voulu foncer ils l’auraient écrasée. Wilson a jugé plus utile de « laisser les Russes mijoter dans leur jus » et de laisser défigurer le communisme pendant 50 ans.

L’action de mars en Allemagne, qui ravit le blanquiste R.C., ne fut qu’une pantalonnade sanglante derrière le Robin des bois Max Hölz. Le KAPD et Gorter qui la soutinrent s’illusionnaient gravement sur la possibilité d’inverser le cours de l’histoire par des putschs minoritaires étrangers à la réussite d’Octobre 17, mais là Robert consigne un satisfecit pour l’élève Gorter. Or Gorter, comme nombre de membres honnêtes de l’Internationale, a remis en cause assez rapidement cet aventurisme échevelé, mais Robert n’en parle ni n’en tire les conclusions car lui importe plus nombre de fusils, fusillades, cavalcades, artillerie, infanterie, cavalerie. La révolution blanquiste c’est Cartouche et Mandrin !

La victoire en Russie fût marquante non du seul fait de l’insurrection qui causa peu de morts mais de la paralysie de la société sous la pression des masses. Quand le sang coule abondamment c’est mauvais signe pour la révolution, c’est la bourgeoisie qui crée la guerre civile et impose son jeu létal en général fatal à toute révolution. La violence désordonnée entraîne la victoire de la violence classique de la bourgeoisie.

Si les masses ne sont pas mûres pour la révolution, si les masses n’ont pas confiance en un parti (en Allemagne en plus il y en avait plusieurs qui s’affirmaient révolutionnaires et qui tiraient en tous sens) alors une poignée de chefaillons excités ne peuvent qu’entraîner des actions improvisées, criminelles, handicapant l’avenir même de la révolution.

Les prolétaires ne sont pas une armée, ne peuvent en aucun cas être menés par le bout du nez ni organisés comme à l’armée ; cela c’est le désir et la vision du petit bourgeois qui méprise l’ouvrier. En général les masses en révolution « bouillonnent », contestent, ne s’en laissent pas compter, etc. Tout le contraire du fonctionnement de l’armée. La lutte de classes n’est pas un champ de bataille. Ce serait bien plus simple pourtant, on n’aurait qu’à compter les armes et les morts. Si la révolution crée des corps armés (police civile prolétarienne, armée de défense, etc.) ces corps restent sous le contrôle des Conseils ouvriers et ne sont pas les milices d’un petit parti.

Derrière cet apparent stupide binôme « masses et chefs », il faut voir le souci de Gorter. Car après la trahison des députés en 1914, on recommence à décider à la place du prolétariat et on tire dessus (même si Gorter et le KAPD ne se rendent pas compte tout de suite de la gravité de la répression de Kronstadt). Robert se situe du côté des massacreurs des marins. Robert, assis dans sa maison de campagne, hors des contingences triviales de l’hémoglobine ; il se situe du point de vue ésotérique du parti « désigné par l’histoire » (hi hi !) pour « encadrer et guider sur la voie révolutionnaire la lutte des masses » (p. 116). Contre toutes ces conneries que les bolcheviks ont véhiculées parce qu’ils n’avaient en face d’eux que des ouvriers et des paysans illettrés, Rosa s’écria : « assez de prendre la masse pour des enfants » ! Gorter ne dit pas autre chose en général.

Robert aime jouer à Couthon (ce vieux croûton d’Auvergne qu’il a célébré comme un ancêtre) et exalter le sang des autres. Comprenez « il n’est pas un rimeur lui » ! Aussi quand Gorter « lâche la main de Lénine » en 1920, il trouve tout à fait indécent que Gorter ne lance pas « un appel enflammé » à la guerre civile européenne « pour porter secours à Octobre », mais il pardonne quand Gorter soutient (ponctuellement) l’Action éperdue de Mars du Robin des bois kapédiste.

La révolution au bout du fusil, vous connaissez ? Ce fût l’antienne des staliniens, des résistants et des gauchistes au XXe siècle. Robert, docteur es-violence qui n’a jamais pris aucun risque physique, est donc de l’espèce de ces chefaillons social-démocrates ou léniniens qui envoient les autres au casse-pipe. La guerre civile c’est toujours le début de la fin d’une révolution et aucune armée ne peut faire la révolution à la place du prolétariat. La guerre civile ne signifie plus que le règne des attentats et de la terreur, jamais une révolution prolétarienne ne pourra vaincre dans le cadre d’une guerre civile. La guerre des classes passe par un stade de violence mais pas frontalement contre des armées de mercenaires de la bourgeoisie ; cette violence devra être traitée au forceps de la grève de masse sinon, en durant ou en s’étendant, elle mènera vers le retour à la barbarie. Il faut en finir avec ces lâches surrenchères sanguinaires de forts en gueule gauchistes et ultra-gauchistes de salon !

Robert pointe les revirements de Gorter. Un coup celui-ci n’appelle pas à la guerre civile, un coup il soutient l’action putschiste de mars, un coup il imagine que la lutte gréviste débouchera sur le gouvernement des usines. D’abord ce n’est pas vrai. Gorter est souvent dans la même logique que Lénine : on a tenté une tactique, cela n’a pas marché, alors on tente une autre, etc., parfois faut faire un pas en arrière, etc. Il est facile de décrédibiliser Gorter sans suivre chronologiquement son action. Sur ce plan, les textes du CCI sur cette période, que l’on peut lire sur leur site, sont autrement plus cohérents et instructifs sur le KAPD et Gorter.

On ne peut juger des virevoltes du seul Gorter aussi loin des faits, et armé d’autant d’imprécisions que le témoignage des livres d’histoire, ou alors il faut se croire supérieur à tous les acteurs du drame révolutionnaire. Tous les partis, toutes les fractions révolutionnaires ont tout essayé, toutes les tactiques, et comme rien n’a marché, Robert laisse croire qu’il suffisait de répéter le credo bolchevik « le parti prend le pouvoir », « le parti c’est la classe » et la classe, elle la ferme !

Au moment même où la IIIe Internationale accumule les orientations contradictoires, façonne avec 21 conditions des partis priés de se plier à ses orientations néfastes et nébuleuses en un seul pays exemplaire, Robert sort de sa casquette la big solution que cet idiot d’immédiatiste extrémiste de Gorter ne voyait pas, mais oui, « l’optique de Lénine » : « pour sortir la Russie de son isolement, la soudure des partis communistes avec les masses, d’où leur renforcement ». Bon sang, bien sûr ! Pourquoi n’y avait-on pas pensé ? Des masses bien disciplinées obéissant à des chefs prolétariens et des généraux en vareuse rouge et avec ce ridicule bonnet bolchevik en cornet de frites, soudées à leurs fusils dans les faubourgs des villes, auraient enfin mis fin à l’isolement du bastion d’Octobre !

Robert se laisse avoir par l’interprétation de Trotsky concernant Gorter sur le faux problème masse et chefs. Trotsky que Robert a si souvent vilipendé devient tout à coup son maître à fausser la pensée du contradicteur ; quand on sait que Trotsky, sur commande de lénine, peut être un sophiste de première (cf. ses mensonges sur la Géorgie aux mains de son collègue Staline, un des trous de mémoire désopilant du « savant » Robert).

Robert prend pour argument comptant que Gorter aurait voulu que les chefs élèvent le niveau mental de la classe ouvrière d’abord, car, selon Léon Davidovitch, les masses ne sont qu’un œsophage (le besoin reste la source de la révolution !?) et le parti le « cerveau » (dixit Robert p. 132). C’est le fond de pensée dirigiste honteuse des bordiguiens et des trotskiens syndicalistes qui, comme Robert, ouvrier lui-même pourtant, ont toujours méprisé les prolétaires. D’ordinaire, celui qui nie la principale préoccupation des ouvriers et des soldats, la hiérarchie inadmissible sous le capitalisme et dans le communisme possible, est soit un thuriféraire du système actuel soit se rêve en chef des masses, autrement dit n’est qu’un apprenti dictateur.

Derrière cette histoire de masses et chefs, il y a effectivement la remise en cause de l’intelligentsia bolchevik qui a assuré sa suprématie sur des foules illettrées et fait passer ce leadership pour le rôle naturel du parti dans la classe ouvrière. Gorter ne veut pas d’une masse ouvrière soumise, il ne prétend pas que les chefs de partis occidentaux vont élever le niveau, mais prétend que l’ouvrier occidental qui est seul lui (sans masses paysannes à ses côtés), aura un autre niveau et d’autres exigences que l’ouvrier et le paysan russes illettrés à qui il fût plus naturel d’obéir et que la partie révolutionnaire de l’intelligentsia devra en rabattre de son caquet.

Gorter, après Rosa, dénonce justement la dictature du parti comme inadmissible. Sa dernière lettre à Lénine est exemplaire. Qu’il retombe dans l’usinisme, sur le terrain de la défense des intérêts de base du prolétariat, cela ne nous étonne pas contrairement à Robert. Gorter est en position de repli face à l’enfermement bolchevik, face à la répression étatique « prolétarienne » contre la classe ouvrière ; même s’il se trompe sur la solution, Gorter a raison contre Lénine, et nous avons tous été fiers, Robert comme moi, de faire connaître à des tas de gens sa « lettre ouverte à Lénine » à une époque où le culte du bolchevisme gauchiste et stalinien écrasait tout. De plus, comme dans le débat sur la militarisation du travail, Gorter a le même repli « usiniste » que Lénine. Face à l’État (« qui nous échappe des mains ») Lénine défend l’indépendance des syndicats, autrement dit le droit de la classe ouvrière de continuer à se défendre elle-même. Cela Robert ne l’a jamais compris, ni en 1976 dans le débat sur l’État de la transition ni aujourd’hui. Face à la pente glissante de la révolution, nous ne sommes pas avec Staline dans « l’État prolétarien » ni avec les chantres de l’impérialisme rouge en Allemagne, nous rejoignons modestement les millions d’ouvriers dans leur lieu de travail, et parce que la rue est à nouveau étrangère et dangereuse, en attendant des jours meilleurs.

* * *

Gorter et le KAPD ont rué dans les brancards dans un cours de défaite, les stigmatiser, à la suite d’un Lénine temporisateur comme « extrémistes » est donc inapproprié, d’autant que sous la caractérisation d’extrémisme Lénine finit par faire passer un virage opportuniste, à rebours de ce qui avait été fait en Octobre 17, avec les poncifs de « responsables » (qui voulaient gagner du temps) pour revenir travailler dans les syndicats et parlements.

A cet endroit du livre, cela devient proprement inquiétant, non pour Gorter et Lénine qui sont morts, mais pour R.C. Ce dernier opère une révision totale des positions qu’il a défendues la plus grande partie de sa vie de militant sur le parlementarisme et le syndicalisme. Il avoue céder aux sirènes du chef d’État Lénine contre les critiques « gauchistes ». Sur la façon dont sont menés les débats avec les « extrémistes », notre donneur de leçon d’histoire primaire aligne des énormités dont il n’a même pas conscience. Les « gauchistes » avec Gorter n’ont droit qu’à un temps de parole très limités quand les pontes bolcheviks discourent des heures, ils sont souvent interrompus par les quolibets des nouveaux grands seigneurs bolcheviks. Robert commente, et c’est minable : « il ne fait pas de doute que face à des pointures comme Lénine, etc. [...] leur tentative n’avait aucune chance [...] personne n’eût le courage d’élever des objections » !

Bâillonné, même face à Tartempion, je n’ai aucune chance moi non plus ; on verra plus loin en page 195 que Robert pose au défenseur abject de la répression de l’État-parti en colportant les ragots sur Miasnikov mais en s’apercevant que Zinoviev sévissait à Petrograd (alors qu’il l’a trouvé brillant contre Gorter interdit de parole).

Robert se transmue en admirateur de l’État-parti et de Trotsky « qui démontra que la théorie de la décadence était fausse » (ce qui n’apparaît pas en tout cas dans la citation fournie). Il salue presque les charges sectaires de cet imbécile de Zinoviev et souligne que cela fît « grande impression à l’auditoire », déjà composé de moutons de Panurge. Résolument aux basques de Moscou Robert, dilatoire, espère que le KAPD va discipliner « sa fougue » et emporté par la sienne propre pour la « puissante école » de Bordiga il oppose au KAPD la nécessité de travailler même dans les syndicats pourris (p. 150). Ses anciens potes de fraction dans RI vont avaler leur dentier ! [1]

R.C. travestit ensuite l’attitude de Gorter sur les syndicats en la ridiculisant en tant que « flambée de haine pour les syndicats » (p. 159). Il nous annonce que « du rejet du syndicalisme il en arriva à la négation des luttes salariales tout court », ce qui est encore un autre travestissement de l’opinion de Gorter. Gorter ne nie pas les luttes salariales, qui de toute façon existent en dépit des considérations de tous les théoriciens, mais que le Capital ne cèdera plus rien. R.C. ajoute que pour Gorter les grèves économiques ont perdu toute justification. Mais en soi ce n’est pas faux. Robert peut-il nous montrer depuis un siècle une grève qui s’est transformée en hydre de la révolution comme le pensait jadis le jeune Lénine ? En France par exemple, la quasi-totalité des grèves depuis au moins 50 ans ne sont JAMAIS contrôlées ni dirigées par les travailleurs ni n’ont abouti à une révolution ! Si la grève de masse de mai 68 s’est aussi vite étendue c’est parce qu’elle a échappé aux flonflons des navrantes et longuettes négociations sur la retraite et le temps de travail, manifestant l’insubordination des ouvriers face aux chefaillons syndicaux qui durent courir derrière avant d’éteindre le feu, dans une période où la révolution ne pouvait être qu’incongrue ; mais sans être en condition historique pour passer au niveau supérieur et fonder de nouveaux conseils ouvriers (en ce sens, Mai 68 a été surtout situationniste, et le texte de Debord qui en signe la fin - « Le commencement d’une époque » - en contient génialement toute l’explication).

L’ancien anarcho-conseilliste RC, puis long marcheur solitaire dans le désert tartare du parti invariant se découvre une soif bordiguienne touchante contre l’extrémisme antisyndical de Gorter. Plus fort, alors que les débris du parti disparu bordiguiste le méprisent royalement comme blanquiste mystique (cf. « Programme Communiste » n° 99), Robert se permet une approximation historique parfaitement fausse et controuvée dans la manière de ces fossiles : les racines du Conseil ouvrier se trouvent dans le syndicat car, comme sont sensés le montrer des exemples à l’avenant « il y avait des communistes dans les syndicats » (p. 160 et 161). Robert se fiche du monde, outre d’énormes carences dans ses connaissances historiques et sociales, il rabaisse la création historique soudaine et complexe du Conseil ouvrier aux directives imaginaires des petits chefaillons de parti. De la Russie en 1905 à l’Italie ou à l’Auvergne, syndicalistes et chefaillons de partis n’imaginaient pas ce qu’était un conseil ouvrier et s’opposèrent à leur création. Oscar Anweiler qui est un historien autrement plus sérieux (et Trotsky aussi) a montré que les conseils sont plus souvent apparus là où il n’y avait pas de militants syndicaux ni de représentants socialistes (les communistes n’existaient pas encore) même s’il y en eût parfois et qu’il n’existe pas de spontanéité pure.

A un autre endroit, Robert ment-il carrément en instillant que les conseils ouvriers se sont bureaucratisés ? Nous préférons croire qu’il est emporté par son lyrisme habituel. Les syndicats oui, qui ont été parfaitement assimilés par l’appareil capitaliste d’État, mais parce que les Conseils avaient disparu ! Tout le contraire !

Robert tente un glissement de terrain pour atténuer sa reculade théorique en biaisant, en faisant passer Gorter pour un con : « le prolétariat n’arrivera pas à réaliser son insurrection sans être passé au travers de l’école des luttes salariales, celles même que Gorter se refusait à assumer ». La formule classique des anars et des marxistes était « l’école des syndicats », donc le tour est joué : il faut travailler dans les syndicats pour ne pas passer pour « extrémiste ». Que les ouvriers apprennent des luttes salariales est toujours valable mais pas vraiment l’essentiel ; dans le conditionnement au corporatisme et le maillage étatique syndical des industries il n’y a aucune issue prolétarienne. Hélas Auguste Robert, mais merci Hermann Gorter, les prolétaires en grève n’ont pas envie d’une nouvelle révolution pour qu’un parti fasse l’insurrection à leur place, leur colle un uniforme militaire sur le dos, les envoie à la guerre civile s’entre-massacrer, leur serve de prêt à penser, leur tire dessus avec sa police politique comme sur les perdrix de Kronstadt !

Le rôle des ouvriers communistes allemands étaient de revenir dans les syndicats qu’ils avaient quitté et dénoncé à grand fracas quelques années avant, tu rigoles Robert ?

Tu nous promènes toi aussi comme les sectes ultra-gauches des seventies sur les querelles byzantines entre groupes révolutionnaires. On s’y perd toujours et tu excelles à nous éloigner en permanence de l’essentiel avec tes apartés hors sujet sur la Bulgarie ou les Bachibouzouks.

L’extension de la révolution n’échoua pas à cause des critiques contre les bolcheviks ni du fait que Gorter se plaçait, dans ta version « dans le camp non marxiste » (il est où celui-là ?). Les bolcheviks attendirent en vain, et pourquoi ?

Le moteur de la révolution avait été essentiellement la guerre mondiale. Une fois la guerre arrêtée, même avec des soubresauts, il n’y eût plus de jus pour mettre le feu à la plaine européenne. Toutes les tactiques des uns et des autres, putschistes, syndicalistes, kapédistes, léninistes, etc., n’y pouvaient rien et n’y purent rien.

Je n’entrerai pas ici dans les arcanes de l’interprétation de la révolution russe, prolétarienne ? double ? Kapédistes et bordiguistes la présentent comme révolution double, ce qui est discutable mais concevable. Je persiste à la considérer néanmoins comme la plus grande révolution prolétarienne jusqu’à ce jour. L’analyse plus approfondie de la période de la défaite, des espoirs défaits, des rêves brisés comme de l’attitude adoptée unanimement par la bourgeoisie mondiale eussent donné plus de profondeur à cette biographie ratée. Mais on retrouve toujours comme explication de fond la bondieuserie pour Lénine sauveur suprême. Après la mort de Lénine, nous prévient Robert, « la direction de l’IC provoqua elle-même des crises », parce qu’il n’y avait pas des incohérences et des erreurs terribles du vivant de Lénine ?

* * *

Lorsque vient la conclusion, R.C. nous place sur la table « l’école germano-hollandaise et la Gauche communiste d’Italie ». Le maître consent à donner le premier sa définition (il est au-dessus des fractions) : la victoire d’Octobre 17 n’a pas été pour lui une victoire du prolétariat mais la « restauration du marxisme » (intégrale et par Lénine).

Maître R.C. réduit ensuite la critique de l’école hollandaise, donc de Gorter, à une vision d’une révolution avec un prolétariat arriéré mené par une intelligentsia petite bourgeoise. Le résumé est parfaitement cabotin et dérisoire et esquive les questions centrales de qui doit diriger la révolution, du rôle des Conseils ouvriers, la question de la violence posée comme antidote aux faiblesses démocratiques, etc.

En face, chez les Italiens, la chevauchée bolchevique, largement idéalisée, est une révolution double où Lénine « désigna la classe ouvrière » qui ne l’avait pourtant pas attendu pour lever crosse en l’air. Il fallait la dictature du parti et si cela n’a pas marché du point de vue socialiste c’est la faute aux autres prolétariats ! CQFD, tous les gauchistes modernes ne disent pas autre chose.

A ma gauche, l’école germano-hollandaise : des rigolos plein de plume. A ma droite, la Gauche avec un grand « G » de Bordiga le sublime est la seule à avoir maintenu la liturgie « État, parti, violence » comme bréviaire bolchevik éternel. La pauvre école hollandaise a vu le marxisme se réduire comme peau de chagrin en son sein, ce qui sert de transition à Robert pour montrer qu’il a lu Balzac et pour condescendre à se rattacher au côté fleur bleue de Gorter après avoir cru lui avoir réglé son compte politique avec hargne et cette férule de maître d’école primaire.

Robert, visant implicitement Marc Chirik et son vulgarisateur (le CCI), dénie donc toute synthèse possible des deux courants en choisissant le courant italien. La recherche d’une synthèse ne fût pas très heureuse il est vrai, synthèse des tulipes hollandaises et des pizzas napolitaines ? Après l’échec de la révolution mondiale, qui à son zénith réunissait les énergies, l’éclatement et le fractionnement se répandirent. Vouloir la synthèse pour l’avenir c’est comme vouloir recoller les morceaux d’une assiette de porcelaine brisée. En ce sens Robert a raison, mais il a immédiatement tort en se penchant pour ne ramasser qu’un fragment. Selon MC, la conception du parti organique version italienne aurait été un morceau à conserver, en lui ajoutant des débris de la théorie des conseils ouvriers version allemande et en secouant le tout.

Sur le fond, la meilleure des marmelades ne fera jamais une bonne omelette, ni d’une assiette recollée le meilleur endroit pour manger.

De la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne on trouve toujours le conflit de légitimité entre l’organe basé sur les principes (le principe d’insurrection par le CC de la Garde nationale en 1871, le rôle directeur du parti bolchevik) et l’organe élu (l’assemblée de la Commune, les soviets et conseils ouvriers en Russie). Il faut bien reconnaître que dans chaque révolution, les organismes minoritaires, basés sur les principes, ont été plus fiables pour les avancées politiques que les organismes élus par les masses. Je peux dire que j’ai totalement confiance dans le parti bolchevik en octobre 1917 mais que je me méfie de l’assemblée centrale des comités d’usines parcourue par divers courants même rétrogrades, peu avant dominants et favorables à la continuation de la guerre.

Le parti ne peut pas être un simple conseiller de la classe ouvrière. Le conseil ouvrier ne peut pas être rabaissé au rang des syndicats usinistes, et il faudrait de plus en plus miser sur des conseils territoriaux. Quoi qu’il en soit, et ce n’est pas là une synthèse, le prolétariat a besoin des deux : du parti et de vastes organismes unitaires. Leur même direction par moment comme leurs discriminations, leurs désaccords ne pourront pas être éclusés avant la prochaine révolution. Dans chaque révolution, il semble qu’on retombe toujours dans une dualité de pouvoir, comme dans la démocratie bourgeoise : les masses élisent un Parlement, avec tous les trucages habituels, mais c’est une minorité, le gouvernement et les chefs syndicaux qui dirigent la société !

Pour conclure en regrettant de n’avoir rien appris de cette biographie confuse, je répète que la révolution n’est pas simplement une question d’organisation et de prise du pouvoir. Le culte de l’organisation bolchevik, bordiguiste, camoiniste conduit aux dérives bolcheviques ainsi que le montrent mes révélations ci-après sur l’otzovisme. Cela ce n’est plus possible, il faut tourner la page et surtout ne pas la déchirer.

* * *

L’histoire de l’otzovisme (du russe « rappel ») reste à faire. Gauchistes (au sens classique = extrémistes impatients) avant la lettre, les partisans de ce courant avec Bogdanov exigeaient le rappel des députés socialistes à la Douma, ce qui était une hérésie pour la IIe Internationale qui considérait cette enceinte comme une « tribune ». Les otzovistes n’avaient pas tort vu le choix des parlementaires en 1914, ni non plus avec leurs exigences de quitter les syndicats. Ils avaient raison trop tôt comme Dieuwenhuis, mais avec une vision sectaire de l’organisation politique comme seule expression de la classe ouvrière qui continua à imprégner le parti bolchevik, même après le surgissement des Conseils ouvriers et l’exclusion de Bogdanov en 1909. Sur l’organisation culte il n’apparaît pas de désaccords entre bolcheviks et otzovistes ; Bogdanov publia en 1913 « La science organisationnelle universelle » !!

Bogdanov avait diffusé une théorie du prolétariat soit disant proche de celle du jeune Marx (sauf que Marx ne parle pas de parti-communauté mais de communauté de l’espèce humaine après la révolution). Sous le capitalisme, la « vie [est] incomplète », il y a « déchirure du monde » et « scission de l’expérience » humaine. Un grandissant besoin de réunification se nourrit de ces frustrations. Or, « l’exemple le plus vivant, le plus typique et éclatant de réunification de l’homme, nous le trouverons là précisément où le morcellement a atteint sa dernière extrémité », dans l’ « ouvrier parcellaire de la manufacture ». Dominique Lecourt et C. Salmon ont relevé cette « métaphysique du travail » comme correspondant à une théorisation ouvriériste, envers d’un populisme déçu dont le technicisme se nourrissait d’une conception idéaliste. Bien avant ces auteurs, Pannekoek avait noté la réponse incomplète de Lénine et sa retombée dans un matérialisme mécaniste semblable aux otzovistes. Lénine cherchait plus à résoudre l’unité du parti qu’à réfuter une théorie qui allait correspondre au parti étatique : « Cette philosophie matérialiste était précisément la doctrine qui convenait parfaitement à la nouvelle masse d’intellectuels russes qui dans les sciences physiques et dans la technique ont vite reconnu avec enthousiasme la possibilité de gérer la production et comme nouvelle classe dominante d’un immense empire ont vu s’ouvrir devant eux l’avenir - avec la seule résistance de la vieille paysannerie religieuse ». (« Lénine philosophe », Ch.VIII, cf. l’article de la Revue « Internationalisme » en 1947, « Harper philosophe » par Mousso et Philippe qui démontre également les limites de la critique de Harper alias Pannekoek, mais au profit d’un léninisme suranné). La dénonciation académiste, sectaire et hystérique de Bogdanov par le ponte Plekhanov n’avait pas non plus « liquidé » l’influence du premier dont plusieurs partisans se retrouveront commissaires politiques, après avoir été encouragés à revenir au parti à la veille de la révolution.

Lénine au pouvoir, en célébrant le système Taylor, ne fera que reprendre les considérations antérieures de Bogdanov sur le passage nécessaire à l’industrialisation. Plus tard, après la mort de Lénine, Trotsky sera rangé péjorativement aussi avec Boukharine parmi les « bogdanovistes ».

Il faut bien constater que ce courant dit philosophique n’a pas été éliminé polémiquement par Lénine au bout du compte : « l’intervention de Lénine n’enraye pas sa diffusion. L’influence de Bogdanov dans le bolchevisme sera considérable ; en 1928, à la mort du philosophe, Staline lui rendra hommage et Boukharine fera un vibrant éloge de celui qui a “ joué un rôle énorme dans le développement de notre parti et dans le développement de la pensée sociale en Russie ” » (cf. Christian Salmon, « Le rêve mathématique de Nicolaï Boukharine », Éd. Le Sycomore, 1980).

On voit ainsi, pour combler une autre ignorance de Robert Camoin, que les charges de Rosa Luxemburg, de Gorter et de tant d’autres valeureux révolutionnaires contre la dite dérive léniniste concernant le fétichisme d’organisation, étaient plus que fondées, lequel fétichisme proviendrait donc plus de la dérive vieille et opaque, bogdanoviste, typique de l’âme russe embrumée par la religion orthodoxe. Le fétichisme de l’organisation version Bogdanov-Lénine n’a jamais été celui des Marx et Engels, et Bordiga a été le meilleur prototype occidental du bogdanovisme non encore éradiqué sous la botte stalinienne et togliatienne, puisse Dieu lui en rendre grâce.

J.L.R


Sur le site :

— Une courte présentation par l’auteur, la table des matières et la quatrième de couverture ;

[1] Cela ne signifie pas que Robert est devenu un renégat (il est trop tard pour qu’il soit reconnu par l’intelligentsia bourgeoise) ni devenu un ami des syndicats mais il a régressé. En plus il n’a toujours pas progressé sur un autre plan. Robert est malheureusement connu pour faire avec les moyens artisanaux du bord, et refuse systématiquement toute aide. On compte au moins deux fautes par page et trois coquilles. C’est dommage et nuit à la qualité indéniable de l’écriture parfois. Je lui suggère d’appliquer la terreur rouge en orthographe pour ses prochains ouvrages, la violence de la grammaire classique et le parti d’en rire pour les inévitables coquilles.

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