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mercredi 3 mai 2017
   
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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
BARTHAS Louis et CAZALS Rémy : Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918
Joël Oustalet : Des fraternisations de décembre 1915 au mutineries de mai 1917
7 janvier 2008 par jo

Présentation :

Louis BARTHAS (1879-1952) pour rédiger ces centaines de pages, n’avait qu’un certificat d’ études mais était un lecteur avide, curieux de tout (Hugo, Zola, K. Marx ... ). De famille très modeste, il était ouvrier agricole puis tonnelier dans un village de l’Aude. Là, il participe à la création du syndicat des ouvriers agricoles, est membre du parti socialiste et milite aux côtés de Jaurès.

Il a 35 ans en 1 914, marié et père de 2 enfants. Il va rester sous les drapeaux du 4 août 1914 au 14 février 1919 (soit 4 ans et demi) et la plus grande partie du temps au front comme caporal dans l’infanterie.

Dès le premier jour, il tient ses carnets sur n’importe quel papier, sur des feuilles cousues avec du fil. En même temps, il envoie de très nombreuses lettres et cartes postales à sa famille, à qui il demande de les conserver précieusement. Ses notes, lettres, photos, cartes lui servent ensuite, une fois démobilisé, à rédiger d’une encre violette et à la plume un manuscrit constitué de 19 cahiers d’écolier (de 80 à 100 pages). Ils formeront le futur livre de plus de 500 pages paru pour la première fois en 1978.

S’il apparaît comme un socialiste modéré (républicain pacifiste plutôt que révolutionnaire), il reflète bien la vision d’un grand nombre de mutins français pour qui la Révolution est alors considérée comme un moyen de mettre fin à une situation militaire jugée sans issue plus que comme un désir profond de changement social. Son avis est précieux parce que c’est un témoin ordinaire (simple caporal, tonnelier dans le civil) qui note avec sincérité sans penser à la publication. Il rédige immédiatement sans désir d’effet littéraire, ni propagandiste. Simplement pour mémoire : « ... je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu’à mon dernier souffle pour l’idée de paix et de fraternité humaine. » (dernière ligne du livre)

On peut se demander comment ces hommes ont-ils tenus aussi longtemps en essayant de concilier le « devoir patriotique » avec la peur de mourir, la peur de tuer, sans compter les affres d’un quotidien inimaginable (privations, boue, hygiène déplorable...).

Sans doute, ceux qui survivent aux combats deviennent au fil des jours des « professionnels » de la guerre, qui en ont appris les ficelles pour mieux y survivre. Il ne faut pas nier non plus la « culture de haine » qui pouvait animer certains soldats des deux camps lorsque le combat se rapprochait. A rebours, comprendre aussi la profonde camaraderie qui naît entre ces soldats qui partagent ensemble la fatigue, l’éloignement, les poux, les rats, la boue, les barbelés, les ruines, les balles, les obus, la violence, la peur, la mort.

Dans cette première guerre industrielle, l’attitude des ouvriers et de leurs organisations était, pour les gouvernants, tout à fait essentielle (Voir à ce propos l’épisode du carnet B en France : pp. 152/ 159 et 498/ 503 chez Alfred ROSMER , Le mouvement ouvrier pendant la Première Guerre mondiale , Éditions Avron, 1993 ; et chez J.J. Becker, Le Carnet B, Klincksieck, 1973).

En 1915, le mouvement ouvrier, après une période de somnolence (propagande belliciste massive - Cf. le réservoir de caricatures de Jaurès rassemblé au musée de Castres, qui porte son nom - pour une guerre défensive, courte ; Union sacrée, censure, prison voire peloton) reprenait vie. Et l’agitation allait croissante. La lassitude des peuples commençait à se manifester, les raisons profondes en étant à peu près partout les mêmes : le poids des deuils et des souffrances et les difficultés économiques du blocus ou de la guerre sous-marine (montée des prix, angoisse du ravitaillement).

Lisez ou relisez les pages simples de ce témoignage poignant contre la bêtise et la barbarie, elles valent plus que tous les panégyriques.


Extraits :

« Une après-midi brûlante d’août, les rues du village quasi désertes soudain un roulement de tambour : c’est sans doute un déballage d’un marchand forain sur « la Place » ou bien des acrobates qui annoncent leur représentation pour le soir.

Mais non ce n’est pas cela, car le tambour s’étant tu, on entend la voix de l’appariteur, du « commissaire », comme on désigne cet unique représentant de l’autorité communale. Alors on tend les oreilles, s’attendant à entendre la lecture d’un arrêté sur la rage ou sur la propreté des rues.

Hélas ! cet homme annonçait, après le déluge, le plus effroyable cataclysme qui eût jamais affligé notre humanité, il annonçait le plus grand de tous les fléaux, celui qui engendre tous les maux : il annonçait la mobilisation générale, prélude de la guerre, la guerre maudite, infâme, déshonorante pour notre siècle, flétrissante pour notre civilisation dont nous étions si orgueilleux. [...] (page 13)

Cet ordre barbare qui allait nous conduire à l’abattoir n’était pas signé, il était anonyme comme une simple note de service, les scélérats qui en étaient les auteurs se doublaient de lâches.

Oh ! Patrie, que de crimes on a commis en ton nom !

Soudain, on fait passer de mettre baïonnette au canon ; un frisson parcourut tout mon être, moi dont le coeur trop sensible saigne et s’apitoie sur la moindre souffrance, moi qui ai si souvent détourné mon pied pour ne pas écraser une fourmi, une petite bestiole, je vais être jeté dans une lutte corps à corps, sauvage, sans merci contre des malheureux victimes comme moi d’une implacable fatalité !

Ah ! c’était trop horrible. Je jetai un regard sur mes camarades, ils semblaient ne pas comprendre ce qu’on attendait d’eux ; comme inconscients, ils étaient là, placides et tranquilles comme les figurants attendant dans la coulisse leur tour de rentrer en scène ; quant à nos deux instituteurs, l’un avait absorbé une forte dose d’alcool et paraissait concentrer toute son énergie à ne pas s’endormir, l’autre fumait cigarette sur cigarette, nerveusement, comme avec rage ; hélas pour lui, c’étaient les dernières cigarettes de grâce du condamné à mort, c’était son dernier jour !

Il était huit heures du matin, nos batteries de 75 déclenchèrent tout à coup un feu violent sur les lignes adverses. Cela nous paraissait formidable mais c’était absolument insuffisant pour protéger notre attaque. Au bout de quelques minutes, le mot fatal : « En avant ! », se répéta dans la tranchée. [...]

Vu la grande distance et un léger brouillard qu’un pâle soleil ne parvenait pas à dissiper tout à fait, les Allemands tout d’abord ne s’aperçurent de rien, mais à peine une vingtaine d’hommes étaient-ils sortis qu’une mitrailleuse se mit à claquer, puis deux, puis trois, on ne savait plus, comme des grêlons des balles venaient frapper le rebord de la tranchée, nous faisant baisser la tête ; à l’escouade qui nous précédait, un homme eut l’épaule traversée par une balle et perdait du sang en abondance, tant qu’il en mourut faute de soins immédiats ; mais les brancardiers étaient on ne savait où et puis il ne fallait pas retarder notre marche, défense de s’arrêter pour soigner, secourir même son frère.

En passant devant, ou plutôt en enjambant ce premier blessé qui râlait, nous dûmes patauger dans son sang, ce qui nous impressionna fort désagréablement.

Les plus stupides comprirent alors qu’on allait à la mort sans aucun espoir de succès, tout simplement pour servir de cibles vivantes aux mitrailleurs allemands.

On aurait été commandés par des chefs à la solde du Kaiser, vendus à l’ennemi, qu’on n’aurait pas agi autrement pour nous attirer dans un guet-apens et nous faire massacrer.

Les mitrailleurs allemands furent d’ailleurs trop pressés ; s’ils avaient attendu quelques instants pour tirer, toute la compagnie, tout le bataillon auraient été hors des tranchées et c’est par centaines que le soir on eût compté les morts.

Mais les Allemands eurent la frousse, et leurs mitrailleuses faisant rage deux sections seulement de notre compagnie « sortirent ». [...]

Dès que chacun était sorti du boyau, il partait au pas de course se coller contre le talus de la voie ferrée.

Ce talus peu élevé ne protégeait qu’imparfaitement des balles tirées des fenêtres et même des toits des maisons d’Auchy par des mitrailleuses qu’on apercevait ; en arrivant au talus essoufflé comme après une longue course, je vis un de ceux qui y étaient allongés recevoir une balle dans le dos. Je verrai toute ma vie devant mes yeux ce trou fait comme avec une vrille, un peu de fumée du drap brûlé, un violent soubresaut de l’homme, un râle et l’immobilité de la mort.

Affolé, je me mis à courir, plié en deux, cherchant vainement le long du talus un endroit plus abrité et cela au milieu d’un ronflement de balles de plus en plus nourri.

Maintenant nous étions allongés, immobiles, le long de la voie ferrée sur une longueur de deux à trois cents mètres. Mais de la tranchée le capitaine criait ﷓ « En avant ! En avant ! En tirailleurs ! Avancez donc ! »

Nous avançâmes de quelques mètres en rampant, le capitaine pressé lui-même par le commandant, s’impatientait, la moitié de la compagnie était à peine sortie.

De la tranchée une voix rude nous lança cette menace terrible : « Faites passer à l’adjudant Col (notre chef de section) que si sa section n’avance pas on va lui tirer dessus ! »

Terrifiés, nous fîmes comme des vers de terre quelques rampements de plus ; en tête, on essaya de se former en ligne de tirailleurs, mais tous ceux qui quittèrent le talus pour prendre cette formation furent aussitôt foudroyés, criblés de balles.

A ce moment, un planton, un pli à la main, marchant baissé le plus possible, passa près de moi.

« Eh bien, dit-il, vous avez donc peur ? »

Il prononçait à peine la dernière syllabe qu’une balle lui traversait la poitrine, il tomba en avant, la face contre terre, se retourna sur le dos dans une suprême convulsion ; en quelques secondes, je vis la pâleur de la mort s’étendre sur son visage, ses yeux se voiler, une bave sanguinolente apparaître à ses lèvres.

Il ne dit plus un mot, il fit simplement vers nous le geste de nous tendre la main ; mon voisin le plus proche et moi nous la lui serrâmes, mais elle était déjà inerte, il était mort.

Les brutes qui commandaient cet assaut parurent enfin comprendre que n’ayant pas l’épiderme comme celui d’un hippopotame il nous était impossible d’avancer sous une grêle de balles. [...] (pages 67-70)

Une nuit cependant qu’il pleuvait à torrents l’eau envahit l’abri et descendit en cascade les marches des deux escaliers. Il fallut que sous l’averse quelques hommes se dévouassent pour aller établir un barrage que l’eau creva à trois ou quatre reprises et le restant de la nuit se passa à lutter contre l’inondation.

Le lendemain 10 décembre en maints endroits de la première ligne les soldats durent sortir des tranchées pour ne pas s’y noyer ; les Allemands furent contraints d’en faire de même et l’on eut alors ce singulier spectacle : deux armées ennemies face à face sans se tirer un coup de fusil.

La même communauté de souffrances rapproche les coeurs, fait fondre les haines, naître la sympathie entre gens indifférents et même adversaires. Ceux qui nient cela n’entendent rien à la psychologie humaine.

Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s’échangèrent. des mains se tendirent et s’étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard.

Ah ! si l’on avait parlé la même langue

Un jour un grand diable d’Allemand monta sur un monticule et fit un discours dont les Allemands seuls saisirent les paroles mais dont tout le monde comprit le sens, car il brisa sur un tronc d’arbre son fusil en deux tronçons dans un geste de colère. Des applaudissements éclatèrent de part et d’autre et L’Internationale retentit.

Ah ! que n’étiez-vous là, rois déments, généraux sanguinaires, ministres jusqu’au-boutistes, journalistes hurleurs de mort, patriotards de l’arrière, pour contempler ce sublime spectacle !

Mais il ne suffisait pas que les soldats refusassent de se battre, il fallait qu’ils se retournent vers les monstres qui les poussaient les uns contre les autres et les abattre comme des bêtes fauves. Pour ne pas l’avoir fait, combien de temps la tuerie allait-elle durer encore ?

Cependant nos grands chefs étaient en fureur. Qu’allait-il arriver grands Dieux si les soldats refusaient de s’entretuer ? Est-ce que la guerre allait donc si tôt finir ? Et nos artilleurs reçurent l’ordre de tirer sur tous les rassemblements qui leur seraient signalés et de faucher indifféremment Allemands et Français comme aux cirques antiques on abattait les bêtes féroces assez intelligentes pour refuser de s’égorger et se dévorer entre elles.

De plus, dès qu’on put établir tant bien que mal la tranchée de première ligne on interdit sous peine d’exécution immédiate de quitter la tranchée et on ordonna de cesser toute familiarité avec les Allemands.

C’était fini, il aurait fallu un second déluge universel pour arrêter la guerre, apaiser la rage et la folie sanguinaire des gouvernants.

Qui sait ! peut-être un jour sur ce coin de l’Artois on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre des hommes qui avaient l’horreur de la guerre et qu’on obligeait à s’entretuer malgré leur volonté.

Cependant, en dépit d’ordres féroces, on continua surtout aux petits-postes à familiariser entre Français et Allemands ; à la 24, compagnie le soldat Gontran, de Caunes-Mnervois, rendait même visite à la tranchée boche.

Il avait fait la connaissance du capitaine allemand, bon père de famille qui lui demandait des nouvelles des siens et lui donnait toujours quelques cigarettes.

Quand Gontran prolongeait trop sa visite le capitaine le poussait hors de la tranchée en lui disant : « Allons, va-t’en maintenant ! »

Malheureusement pour Gontran, un jour qu’il revenait de la tranchée allemande il fut aperçu par un officier de sa compagnie et quel officier ! le lieutenant Grubois, « Gueule de Bois », qui lui dit : « Je vous y prends, vous serez fusillé demain. Qu’on arrête cet homme. »

Personne ne bougea, les hommes regardaient stupides cette scène. Gontran affolé par cette menace de l’officier escalada le talus de la tranchée en lui criant : « Béni mé querré » [1], et en quelques enjambées il fut à la tranchée ennemie d’où il ne revint plus.

Le soir même un conseil de guerre composé des officiers supérieurs du régiment et présidé par le colonel se réunit à l’abri de notre commandant.

En cinq sec le soldat Gontran fut condamné par contumace à la peine de mort. [...] (pages 215-217)

Grande animation dans les rues, les embusqués avaient mis leurs képis les plus neufs, leurs galons, leurs chevrons les plus étincelants. La plupart avaient à leurs bras leur femme ou une femme avec des chapeaux fleuris, des corsages, des robes aux couleurs chatoyantes ; tout ce beau monde se promenait, souriait, jasait, flirtait dans une inconscience, une quiétude parfaites. Et pourtant on entendait dans le lointain le bruit sourd du canon ; en face vers le mont Cornillet, le Rocher de Tahure ou la Main de Massiges du sang humain coulait. Silencieuses des autos ambulances apportaient de la chair meurtrie aux hôpitaux de la ville autour desquels des cimetières s’agrandissaient tous les jours.

Nous quittâmes la ville écoeurés par cette indifférence, cet égoïsme et cet oubli de retenue qui étaient une insulte pour ceux qui mouraient, qui souffraient dans les tranchées sans savoir d’ailleurs ni pourquoi ni comment. [...]

Le lendemain, 22 mai, après une longue marche, nous vînmes cantonner à Daucourt, à six kilomètres de Sainte-Menehould, terme de notre voyage pédestre.

Nous restâmes à Daucourt, pour nous reposer des fatigues de la dernière offensive, neuf jours, avec les distractions habituelles : petites ou grandes revues et exercices plus ou moins ennuyeux ou fatigants.

En ce moment éclata la révolution russe. Ces soldats slaves, hier encore pliés, asservis à une discipline de fer, allant aux massacres comme des esclaves résignés, inconscients, avaient brisé leur joug, proclamé leur liberté et imposaient la paix à leurs maîtres, à leurs bourreaux.

Le monde entier était stupéfait, pétrifié de cette révolution, de cet écroulement de cet immense empire séculaire des tzars.

Ces évènements eurent leur répercussion sur le front français et un vent de révolte souffla sur presque tous les régiments.

Il y avait d’ailleurs des raisons de mécontentement : l’échec douloureux de l’offensive du Chemin des Dames qui n’avait eu pour résultat qu’une effroyable hécatombe ; la perspective de longs mois encore de guerre dont la décision était très douteuse, enfin c’était le long retard apporté pour les permissions, c’était cela je crois qui irritait le plus le soldat.

Je n’ai pas la prétention de raconter ce qui se passa un peu partout en ce moment, je me borne à écrire ce que je sais en ce qui concerne notre régiment et la répression qui s’ensuivit.

Il y avait au bout du village un débitant pour qui la guerre n’apportait que profit. Il débitait de la bière et avait une accorte servante pour la verser aux clients, puissants attraits qui faisaient accourir après la soupe du soir une foule de poilus, genre de clients peu difficiles qui s’installaient sans façon par terre en groupes dans la grande cour attenante à ce débit.

Des soldats chantaient et divertissaient leurs camarades par leurs chants ou facéties comiques mais un soir un caporal chanta des paroles de révolte contre la triste vie de la tranchée, de plainte, d’adieu pour les êtres chers qu’on ne reverrait peut-être plus, de colère contre les auteurs responsables de cette guerre infâme, et les riches embusqués qui laissaient battre ceux qui n’avaient rien à défendre. [2]

Au refrain, des centaines de bouches reprenaient en choeur et à la fin des applaudissements frénétiques éclataient auxquels se mêlaient les cris de « Paix ou Révolution ! A bas la guerre ! », etc., « Permission ! Permission ! ».

Un soir, patriotes voilez-vous la face, L’internationale retentit, éclata en tempête. [...]

Le 30 mai à midi, il y eut même une réunion en dehors du village pour constituer, à l’exemple des Russes, un "soviet" composé de trois hommes par compagnie, qui aurait pris la direction du régiment.

A ma grande stupéfaction, on vint m’offrir la présidence de ce soviet, c’est-à-dire pour remplacer le colonel, rien que ça !

On voit ça d’ici, moi, obscur paysan qui lâchai ma pioche en août 1914, commander le 296e régiment : cela dépassait les bornes de l’invraisemblance !

Bien entendu, je refusai, je n’avais pas envie de faire connaissance avec le poteau d’exécution pour l’enfantillage de singer les Russes.

Cependant, je résolus de donner une apparence de légalité à ces manifestations révolutionnaires ; je rédigeai un manifeste à transmettre à nos chefs de compagnie protestant contre le retard des permissions. Il débutait ainsi : « La veille de l’offensive le général Nivelle a fait lire aux troupes un ordre du jour disant que l’heure du sacrifice avait sonné ... Nous avons offert notre vie en vue de ce sacrifice pour la Patrie mais qu’à notre tour nous disions que l’heure des permissions avait sonné depuis longtemps », etc.

La révolte était placée ainsi sur le terrain du droit et de la justice. Ce manifeste fut lu par un poilu à la voix sonore, qui s’était juché à califourchon sur une branche de chêne ; des applaudissements frénétiques soulignèrent les dernières lignes.

Cela flattait peu ma vanité car si on apprenait quel était celui qui avait rédigé cette protestation, si modérée soit-elle, mon affaire était claire, c’était le conseil de guerre certain, et ce qui était possible douze balles Lebel chargées de m’expédier dans un autre monde avant l’heure fixée par le destin.

Cependant les officiers s’étaient aperçus de cet énorme rassemblement de soldats aux lavoirs de Daucourt ; ils essayèrent d’interroger quelques poilus sur le but de cette réunion mais aucun ne voulut répondre ou répondait évasivement.

Notre commandant essaya de barrer la route par le poste de police mais les poilus passaient quand même par d’autres issues.

Dans l’après-midi l’ordre de départ immédiat fut communiqué ; la promesse formelle était faite que les permissions allaient reprendre dès le lendemain à la cadence de seize pour cent sans arrêt. Les autorités militaires, si arrogantes, autoritaires avaient dû capituler. Il n’en fallait pas davantage pour rétablir l’ordre. Malgré cela il y eut, surtout aux cantonnements de la 4e compagnie mitrailleuses, de vifs tumultes quelques instants avant le départ et les hommes ne partirent qu’après avoir chanté L’Internationale devant les officiers stupéfaits mais passifs devant leur impuissance. [...] (pages 470-473)

Il y a eu dans l’histoire la Terreur rouge et la Terreur blanche, on pourra y ajouter la Terreur militariste ; la première employait pour inculquer ses idées la guillotine, la deuxième le couteau pour apprendre aux gens à vivre et la troisième les compagnies de discipline et le poteau d’exécution pour ceux qui n’avaient pas le feu sacré.

Les velléités de révolte qui s’étaient manifestées en mai et juin dans divers corps avaient incité nos grands chefs à rendre la discipline plus étroite et plus sévère, nous nous en aperçûmes bientôt.

Pendant quelque temps, la plupart de nos lettres furent ouvertes ; gare à celui qui approuvait lesdites manifestations, exprimait sa lassitude de la guerre ou employait quelque appréciation imprudente ; un mot subversif, c’était le conseil de guerre ou tout au moins quelques mois de villégiature aux compagnies de discipline baptisées compagnies « spéciales » et qu’en toute hâte on avait formées à chaque division.

Nul ne pouvait circuler sur les routes sillonnées par les gendarmes sans une autorisation signée du colonel.

Les permissionnaires partant des lignes étaient conduits à Sainte-Menehould comme des forçats dangereux.

Il fallait marcher par quatre, en ordre, sur la route, comme à l’exercice, encadrés devant, derrière, sur les côtés par des gradés. Jusqu’à Moiremont les permissionnaires étaient « menés » par des sous-officiers venant des lignes ; à partir de ce village c’étaient les gradés se trouvant permissionnaires qui prenaient le commandement de la troupe sous leur responsabilité.

Défense absolue de chanter même La Madelon, de rompre les rangs, de s’arrêter individuellement pour se lacer un soulier ou satisfaire un besoin naturel ; il fallait que toute la colonne s’arrêtât ou laisser un caporal pour ramener le traînard.

En d’autres circonstances, il y aurait eu des murmures ou des récriminations plus ou moins violentes, mais pour aller en permission, s’esquiver quelques jours de cette vie atroce, revoir ceux qu’on aimait, on aurait marché plutôt pieds nus, on se serait traînés sur les genoux, on aurait enduré des coups de botte, de cravache, de fouet. [...] (pages 482-83)

Enfin le jour tant désiré arriva pour moi le 14 février 1919.

Ce jour-là à Narbonne après de multiples formalités imposées aux démobilisés et passages dans une série de bureaux, un adjudant rond-de-cuir me tendit ma feuille de libération en me disant cette phrase attendue avec plus d’impatience que le Messie : « Allez, vous êtes libre. » J’étais libre après cinquante-quatre mois d’esclavage ! J’échappais enfin des griffes du militarisme à qui je vouais une haine farouche.

Cette haine je chercherai à l’inculquer à mes enfants, à mes amis, à mes proches. Je leur dirai que la Patrie, la Gloire, l’honneur militaire, les lauriers ne sont que de vains mots destinés à masquer ce que la guerre a d’effroyablement horrible, laid et cruel.

Pour maintenir le moral au cours de cette guerre, pour la justifier, on a menti cyniquement en disant qu’on luttait uniquement pour le triomphe du Droit et de la Justice, qu’on n’était guidés par aucune ambition, aucune convoitise coloniale ou intérêts financiers et commerciaux.

On a menti en nous disant qu’il fallait aller jusqu’au bout pour que ce soit la dernière des guerres. On a menti en disant que nous, les poilus, nous voulions la continuation de la guerre pour venger les morts, pour que nos sacrifices ne soient pas inutiles.

On a menti ... mais je renonce à écrire tous les mensonges sortis de la bouche ou sous la plume de nos gouvernants ou journalistes.

La victoire a fait tout oublier, tout absoudre ; il la fallait coûte que coûte à nos maîtres pour les sauver, et pour l’avoir ils auraient sacrifié toute la race, comme disait le général de Castelnau.

Et dans les villages on parle déjà d’élever des monuments de gloire, d’apothéose aux victimes de la grande tuerie, à ceux, disent les patriotards, qui « ont fait volontairement le sacrifice de leur vie », comme si les malheureux avaient pu choisir, faire différemment.

Je ne donnerai mon obole que si ces monuments symbolisaient une véhémente protestation contre la guerre, l’esprit de la guerre et non pour exalter, glorifier une telle mort afin d’inciter les générations futures à suivre l’exemple de ces martyrs malgré eux.

Ah ! si les morts de cette guerre pouvaient sortir de leur tombe, comme ils briseraient ces monuments d’hypocrite pitié, car ceux qui les y élèvent les ont sacrifiés sans pitié. Car qui a osé crier : « Assez de sang versé ! assez de morts ! assez de souffrances ! » ?

Qui a osé refuser son or, son argent, ses papiers, publiquement, aux emprunts de guerre, pour faire durer la guerre ?

Revenu au sein de ma famille après des années de cauchemar, je goûte la joie de vivre, de revivre plutôt. J’éprouve un bonheur attendri à des choses auxquelles, avant, je ne faisais nul cas : m’asseoir à mon foyer, à ma table, coucher dans mon lit, chassant le sommeil pour entendre le vent heurter les volets, lutter avec les grands platanes voisins, entendre la pluie frapper inoffensive aux carreaux, contempler une nuit étoilée, sereine, silencieuse ou, par une nuit sans lune, sombre, évoquer les nuits pareilles passées là﷓haut ...

Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés. J’ai entendu leurs imprécations contre la guerre et ses auteurs, la révolte de tout leur être contre leur funeste sort, contre leur assassinat. Et moi, survivant, je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu’à mon dernier souffle pour l’idée de paix et de fraternité humaine. » (pages 551-552, qui terminent le livre)


Source :

— Barthas Louis et CAZALS Rémy, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, La Découverte 2003 ; ce livre a connu quatre rééditions depuis 1978 : 1992, 1998, 2007.


Bibliographie indicative :

— BECKER Jean-Jacques, 1917 en Europe : l’année impossible , Éditions Complexe, 1997 ;

— BECKER Jean-Jacques, 1914 : comment les Français sont entrés dans la guerre, 1977 ;

— BECKER Jean-Jacques et AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, La France, la nation, la guerre. 1850-1920, SEDES, 1999 ;

— Centre de recherche de l’Historial de Péronne , 14-18 La très Grande Guerre , Éd. Le Monde 1 994 [p. 110 Thomas le socialiste ; p. 167 les midinettes en grève ; p. 251 Otto Dix] ;

— ISNENGHI Mario , La première guerre mondiale , Casterman, 1993 ;

— Paroles de Poilus (lettres et carnets du front) , Librio Radio France, 1 998 ;

— RICHERT Dominique, Cahiers d’un survivant. Un soldat dans l’ Europe en guerre, La Nuée bleue, 1998 ;

— SMITH Leonard, Between Mutiny and Obedience, the case of the French Fifth Infantry Division during World War I, Princeton University Press, 1994 ;

— WINTER Jay , 14-18, le grand bouleversement , Presses de la Cité, 1997 [voir p. 232-239 où cet historien de Cambridge cite l’exemple de Barthas] ;


Revues :

— LE DREAU Christophe, Les « fusillés pour l’exemple » anglais. Un siècle de campagne pour leur réhabilitation (1916-2006) n° 151 ; ROUX François, Quand les anarchistes partirent à la guerre (1914) n° 149 et Août 1914 : le suicide de l’Internationale, n° 147 ; PELLETIER Georges, Témoignage de fraternisation dans les tranchées pendant la Grande Guerre, n° 145 ... in la revue Gavroche qui s’attache depuis décembre 1981 à « la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. » ( cf. www.gavroche.info ) ...

— 14-18, le magazine de la Grande guerre n° 9 (août-sept. 2 002) sur Les fraternisations de Noël 1914 et La grippe espagnole ;


Sur les écrans :

— KUBRICK Stanley, Les sentiers de la gloire , 1957 (film tourné en pleine guerre d’Algérie qui ne sera projeté en France qu’en 1975, visa de censure 1972) ;

— ROSI Francesco, Les hommes contre, 1970 ;

— TRUMBO Dalton, Johnny got his gun, 1971 ;

[1] En occitan : « Viens me chercher. »

[2] Au début du siècle, la télévision, le baladeur n’existaient pas, qui ont rendu le peuple muet. La chanson était culture du pauvre et elle marquait les moments de son histoire. La chanson accompagnait l’ouvrier dans son travail, l’amoureuse dans son désir, le soldat dans sa marche ou sa révolte. Ici Barthas fait allusion à la chanson de Craonne qui venait juste d’être créée, sans doute de façon collective, et avait aussitôt conquis les poilus. Elle retrace bien leur calvaire et désigne les responsables. Comme l’Internationale, d’ailleurs, dont le cinquième couplet est radicalement antimilitariste. Voir à ce propos ROBINE Marc, Anthologie de la chanson française, Albin Michel 1994, pages 159-162.

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  4. BOLLENDORFF Samuel : A marche forcée, les oubliés de la croissance chinoise
  5. BORDIGA Amadeo : Histoire de la Gauche Communiste - tome 1 (1912-1919) et tome 1bis
  6. CAMOIN Robert : Les deux visages de Herman Gorter (1864-1927)
  7. COLLECTIF : Barcelona, mayo 1937 - Testimonios desde las barricadas
  8. DARMANGEAT Christophe : Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était
  9. DAVIS Mary : Sylvia Pankhurst. A life in Radical Politics.
  10. Économie politique - Le capitalisme à la loupe
  11. EISENSTEIN Sergueï : Le Cuirassé Potemkine (film)
  12. GAUTHIER Xavière : Naissance d’une liberté - Contraception, avortement : le grand combat des femmes au XXe siècle
  13. GRADOWSKI Zalmen : Au cœur de l’enfer
  14. KRIS et DAVODEAU Etienne : Un homme est mort
  15. LAMOULERE Yohanne et HERMANN Patrick : La roue, ou la noria des saisonniers agricoles
  16. Le prolétariat a-t-il disparu ?
  17. LUXEMBURG Rosa : Introduction à l’économie politique
  18. MEIRELLES Fernando : The Constant Gardener ( film )
  19. MUNIS Grandizo : Leçons d’une défaite, promesse d’une victoire
  20. ROSIÈRE Sylviane : Ouvrière d’usine - Petits bruits d’un quotidien prolétaire
  21. Si la vraie droite nous était contée
  22. Sommes-nous en état de « guerre civile mondiale » ?
  23. THERY Laurence : Le travail intenable
  24. VENNER Dominique : Les Blancs et les Rouges - Histoire de la guerre civile russe