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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
BERLIÈRE Jean-Marc et LIAIGRE Franck : Le Sang des communistes & Liquider les traîtres
Jean-Louis Roche : Un début d’érosion publique des légendes staliniennes
14 février 2008 par hempel

Voici deux livres dont on ne peut pas sortir indemne ni comme citoyen lambda ni comme militant de la cause pour la révolution. Peu de livres ont suscité autant d’émotions chez moi devant tant d’exactions de la police d’État, outre le « Patrice Alègre » de Hugo Rankl et « Octobre 61 un massacre à Paris » par Einaudi.

Dans une situation de guerre mondiale rien n’est facile ou en tout cas c’est encore plus compliqué qu’en temps de paix. Vous auriez été résistant ? Collabo ? Accommodant au jour le jour ? Aux côtés des infimes minorités qui refusaient et le stalinisme et le gaullisme, et la longue inaction coupable des Alliés ? Et ces « terroristes », pour la plupart ouvriers, encartés à l’internationale stalinienne, soumis aux variations de leurs chefs staliniens, furent-ils de simples criminels de droit commun en abattant des tortionnaires nazis et du régime de Vichy quand, pour la plupart ils furent à leur tour torturés salement et assassinés légalement ? Tuer des salauds au nom d’une espérance libératrice frelatée est-ce un acte qui nous demeure étranger parce que soumis aux incartades impérialistes du régime de Staline et de ses sous-fifres du PCF ? Est-ce que, demain, dans une nouvelle révolution, il n’y aura pas aussi des épurations iniques et disproportionnées ? Le traître qui envoie à la mort son compagnon d’armes ne mérite-t-il pas le châtiment suprême ? Mais qui est légitime pour assurer une justice de temps de guerre quand, dans de nombreux cas, ce sont des victimes innocentes qui sont flinguées dans le dos ?

L’histoire officielle est toujours du côté des vainqueurs suivant la mode idéologique du moment. Le philosophe Jean-Claude Michea, doux penseur éthéré qui est surtout bon dans ses notes, fait référence justement au meilleur de Guy Debord sur la mystification historique :

« Une société qui se présente comme « la moins mauvaise possible » tend logiquement à fonder l’essentiel de sa propagande sur l’idée qu’elle est là pour nous protéger de maux infiniment pires. C’est pourquoi, comme le fait remarquer Guy Debord dans ses « Commentaires sur la société du spectacle » (G. Lebovici, 1988), une société libérale s’arrange généralement pour « être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ». C’est, par conséquent, toujours un « drame idéologique » pour elle, que de voir disparaître, avec le temps, telle ou telle figure historique du « Mal absolu » (comme avec la chute du mur de Berlin par exemple). Et comme la place du « pire » ne doit jamais rester vide très longtemps, la propagande libérale se trouve dans l’obligation d’en découvrir de nouvelles incarnations, au besoin, cela va sans dire, en les fabriquant de toutes pièces ». (p. 93 de L’Empire du moindre mal, Climats 2007).

Le drame idéologique a été incontestablement la chute du mur de Berlin, mais à la suite de la mode antifasciste disparue des années d’après-guerre et la longue complainte de la seule Shoah qui a vu lui succéder le brouillard islamiste. On peut remarquer cependant, hexagonalement, que l’effort de conservation a surtout porté sur la chape de plomb posée sur les légendes staliniennes. Les partis staliniens ayant été les principaux souteneurs du rétablissement de l’ordre de la démocratie bourgeoise, il était bienséant pour la pensée unique de perpétuer les mensonges historiques de la Libération masquant le rôle sanglant, torve, anti-ouvrier et anti-communiste du “Front National” stalinien.

Il est sûr jusqu’ici, qu’on n’a pas pu compter sur les historiens trotskiens (Peschanski-LO, Pennetier-LCR, Broué-OCI qui n’a pas voulu révéler qui avait tué les trotskystes évadés en Auvergne, etc.) ni sur les éternels accompagnateurs-dissidents du PCF (Pierre Durand, Kessel, Gilles Perrault, Mosco. et les éditions de l’Atelier) pour restituer la vérité historique des faits dénoncés (au niveau politique) depuis la guerre par de petites fractions de révolutionnaires. Jusqu’à présent, les anciens comme les actuels trotskiens considèrent les restes du parti stalinien comme des confrères, voire se désistent pour eux. On a déjà commencé néanmoins publiquement en milieu ouvrier à se choquer qu’un parti contemporain et aussi sinistre que le parti nazi disparu ait encore droit de cité.

On peut savoir gré aux auteurs Berlière et Liaigre de rappeler dans leur dernier ouvrage que cela commence à se débiliter en 1926 avec l’élimination des fractions dans le parti bolchevique et que jusqu’aux années 1930, c’est une politique de « nationalisation » des PC au service de l’impérialisme russe qui prévaut et qui va générer toute une génération de faux communistes, de petits soldats prêts à tout pour des motifs pas toujours honorables.

Exemple patent de la prolongation de la légende stalinienne a été la récente comédie sarkozienne de la lecture de la dernière lettre du jeune martyre Guy Môquet imposée dans les écoles nubiles. « Le Sang des communistes » démystifie complètement la légende du parti des 75 000 fusillés et démontre en quoi la logique attentats / exécutions d’otages fût une politique criminelle des partis staliniens qui se termina par la débâcle complète des petits soldats envoyés au front pour des exécutions stupides de soldats allemands. Le premier ouvrage met mal à l’aise non seulement par la découverte des saloperies du parti stalinien (pour les néophytes en politique de la bourgeoisie de gauche) mais par la capacité de contrôle de la police d’État sur la société et par ses moyens extra-légaux de torture. Tous les torturés « parlent ». Il n’y a pas de héros. Il est vrai que ce sont de véritables « enfants de cœur » que le PCF manipule et envoie à la mort inutile et surtout impopulaire. Les massacres d’otages sont dus essentiellement aux attentats terroristes et la guerre n’a été gagnée contre l’Allemagne que par le débarquement US. La résistance n’a été qu’un instrument pour empêcher le prolétariat de retrouver son terrain de classe. Tout cela nos auteurs ne l’indiquent pas, plus soucieux d’une recherche de la vérité des faits le nez dans les archives des RG comme dans un roman policier, donc sans en tirer les enseignements.

Leur deuxième ouvrage est articulé en effet comme un roman policier, ce qui est certes habile éditorialement vu le peu d’intérêt pour les pensums d’historiens à la noix ; le choix de placer toutes les notes en fin d’ouvrage est discutable car on ne saurait se passer de les lire tant elles comportent de révélations complémentaires voire primordiales par rapport au texte central.

On commence par l’assassinat en forêt d’une jeune militante soupçonnée à tort d’être une « balance » ; et il y en aura bien d’autres pour des raisons aussi sordides que vengeances personnelles, cocufiage ou jalousie hiérarchique dans le parti. On suit pas à pas les opérations mal ficelées et souvent manquées des apprentis tueurs aux ordres louches de la hiérarchie clandestine du PCF. On est baladé dans les chambres de torture de la police parisienne et on frissonne en pensant que les méthodes d’interrogatoire n’ont pas changé ; Bush en convenait récemment avec le supplice de la baignoire.

Les résistants « terroristes » du PCF, du « détachement Valmy », longtemps non reconnus comme ses exécutants, ne furent pour la plupart que de pauvres types qui se firent tous avoir et décimer, après une série de ratages criminels contre la population, qui se dénoncèrent tous les uns après les autres, sous la torture certes, mais en vertu d’une incroyable improvisation et d’une bêtise incommensurable (j’ai connu de vrais révolutionnaires de l’époque qui ne se baladaient pas avec les listes d’adresse des militants ni avec les heures de rendez-vous marquées sur des tickets de métro !).

A la Libération, les commissions d’épuration pratiquent les mêmes méthodes que la police vichyste et condamnent à la guillotine quelques arbres qui cachent la forêt des tortionnaires. Au nom d’une lutte anti-hiérarchique, l’ancien « terroriste » le cheminot Arthur Airaud (cela ne s’invente pas) avec une casquette de capitaine de bateau vissée sur le crâne et un air d’adjudant moraliste, ancienne victime des sévices de la police d’État, préside au carnaval de la crucifixion des principaux chefs de la police, quand les mêmes troupes qui firent déporter les enfants juifs, tirèrent sur les ouvriers français en grève des fifties ou massacrèrent les ouvriers algériens en octobre 1961 en plein Paris, restèrent à leur poste de fonctionnaire terroriste.

Nulle part nos auteurs, soucieux pourtant de vérité historique, ne nous disent que ce préposé du parti stalinien anime un exutoire aux cruelles années de guerre pour asseoir le pouvoir de la bourgeoisie derrière De Gaulle comme elle avait été derrière Pétain. Pire - excepté l’ignoble Maurice Tréand - si les responsables de l’ombre - Thorez planqué dans une datcha à Moscou, Duclos et Frachon jamais inquiétés, le « colonel » Fabien encore théâtralisé, Rol-Tanguy et Jean Jérôme peu égratignés - sont nommés comme présidant aux actions obscures des « terroristes » au petit pied, leur lourde responsabilité n’est jamais décryptée et fustigée. Robert Laffont craint-il encore des représailles du PCF ?

Or, le gnome Duclos blanc bonnet pâtissier d’une abstention de carnaval en 1969, politicard patelin unanimement respecté par ses collègues bourgeois, apparaît bien pourtant comme le sinistre ordonnateur des crimes commis au nom de la classe ouvrière sous couvert de « libération nationale » et de lutte contre l’occupant avec lequel il était allié au début de la guerre. Tous les moyens étaient bons contre les militants-soldats - du même ordre que ceux des flics parisiens (qui manipulaient aussi l’orga clandestine du PCF) - chantage par rapport à leur famille, menaces d’exécution comme traîtres eux aussi s’ils n’exécutaient pas le meurtre programmé.

Fort heureusement Mai 68 - sans que nous connaissions tous ces détails puants - par l’intense réflexion historique qu’il a provoquée, a envoyé aux poubelles de l’histoire de la criminologie bourgeoise tous ces chefaillons de la contre-révolution la plus sordide et opaque de l’histoire.

Malgré ces critiques, je tiens à souligner le mérite de ces auteurs qui, plus que de révéler la face cachée du PCF, qui finit par être largement connue, révèlent les méthodes effrayantes de la police d’État ; et on imagine son « perfectionnement » actuel de surveillance de la population. Ils permettent en outre, avec une absence d’esprit partisan, de se mettre dans la peau de la « conscience morale » (si j’ose dire) des camps en présence, où chacun avait ses raisons pas toujours sordides.

Enfin et sur le fond, en faisant la part des affabulations du PCF triomphant et des archives policières toujours sujettes à caution, ils déchirent tout un pan d’histoire - que des minorités révolutionnaires écornent depuis plus de 50 ans dans le silence public et l’isolement - sur cette dite « héroïque période de résistance ». Les Kessel, Ouzoulias, Grenier, Leroy, Figuères, Bourdet, Bruhat, Lecoeur, Tillon, Walter, etc. peuvent aller se rhabiller et être remisés au rang de faussaires d’une époque qui ne passe toujours pas.

D’autres révélations devraient suivre dans des ouvrages ultérieurs - on nous promet de vraiment utiliser les archives qui sortent de terre en ce moment - mais il faut espérer que ce ne soient pas que pour cibler le PCF, car les autres partis bourgeois étaient complices et n’ont pas moins de sang sur les mains. Compte tenu que, pour reprendre une citation du génial Hobbes (cité par notre bienveillant philosophe anarchiste Michea) :

« C’est donc une chose tout avérée, que l’origine des plus grandes et des plus durables sociétés, ne vient point d’une réciproque bienveillance que les hommes se portent, mais d’une crainte mutuelle qu’ils ont les uns des autres » (De Cive).

Jean-Louis Roche


— BERLIÈRE Jean-Marc et LIAIGRE Franck, Le Sang des communistes. Les bataillons de la jeunesse dans la lutte armée (automne 1940), Paris, Fayard, 2004 ;

— BERLIÈRE Jean-Marc et LIAIGRE Franck, Liquider les traîtres (la face cachée du PCF 1941-1943), Paris, Laffont, 2007.

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