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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
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Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
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Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
BILAN 28g : Problèmes de la période de transition (partie 1)
Février - Mars 1936 / pp. 935 - 945
20 septembre 2008 par eric

Du titre de cette étude, il ne peut être déduit que nous allons nous livrer à des investigations dans les brumes de l’avenir ou que même nous esquisserons des solutions aux multiples et complexes tâches qui s’imposeront au prolétariat érigé en classe dirigeante. Le cadre et l’esprit de « Bilan » n’autorisent de tels desseins. Nous laissons à d’autres, aux « techniciens » et aux fabricants de recettes, ou aux « orthodoxes » du marxisme le plaisir de se livrer à des anticipations, de se promener dans les sentiers de l’utopisme ou de jeter à la face des prolétaires des formules vidées de leur substance de classe...

Pour nous, il ne peut être question de construire des schémas-panacées valables une fois pour toutes et qui, mécaniquement, s’adapteraient à toutes les situations historiques. Le marxisme est une méthode expérimentale et non un jeu de devinettes et de pronostics. Il plonge ses racines dans une réalité historique essentiellement mouvante et contradictoire : il se nourrit des expériences passées, se trempe et se corrige dans le présent pour s’enrichir au feu des expériences ultérieures.

C’est en traçant la synthèse des événements historiques, que le marxisme dégage du fatras idéaliste la signification de l’État ; qu’il forge la théorie de la dictature du prolétariat et affirme la nécessité de l’État prolétarien transitoire. Si de celui-ci, il parvient à définir le contenu de classe, il ne peut que se borner à une esquisse de ses formes sociales. Il lui est encore impossible d’asseoir les principes de gestion de l’État prolétarien sur des bases solides et il ne parvient pas non plus à tracer avec précision la ligne de démarcation entre Parti et État. De sorte que cette immaturité principielle devait peser inévitablement sur l’existence et l’évolution de l’État soviétique.

Il appartient précisément aux marxistes naufragés de la débâcle du mouvement ouvrier de forger l’arme théorique qui fera de l’État prolétarien futur l’instrument de la Révolution mondiale et non pas la proie du capitalisme mondial.

La présente contribution à cette recherche théorique traitera successivement : a) des conditions historiques où surgit la révolution prolétarienne ; b) de la nécessité de l’État transitoire ; c) des catégories économiques et sociales qui, nécessairement, survivent dans la phase transitoire ; d) enfin de quelques données quant à une gestion prolétarienne de l’État transitoire.

La révolution prolétarienne et son milieu historique

C’est devenu un axiome que de dire que la société capitaliste, débordée par les forces productives qu’elle ne parvient plus à utiliser intégralement, submergée sous l’amas des marchandises qu’elle ne parvient plus à écouler, est devenue un anachronisme historique. De là à conclure que sa disparition doit ouvrir le règne de l’abondance, il n’y a pas loin.

En réalité, l’accumulation capitaliste est arrivée au terme extrême de sa progression et le mode capitaliste de production n’est plus qu’un frein à l’évolution historique.

Cela ne signifie nullement que le capitalisme est comme un fruit mûr que le prolétariat n’aurait plus qu’à cueillir pour faire régner la félicité, mais bien que les conditions matérielles existent pour édifier la base (seulement la base) du socialisme, préparant la société communiste.

Marx fait remarquer « qu’au moment même où la civilisation apparaît, la production commence à se fonder sur l’antagonisme des ordres, des états des classes, enfin sur l’antagonisme du travail accumulé et du travail immédiat. Pas d’antagonisme, pas de progrès. C’est la loi que la civilisation a suivie jusqu’à nos jours. Jusqu’à présent, les forces productives se sont développées grâce à ce régime de l’antagonisme des classes. » (« Misère de la Philosophie »). Engels, dans « L’Anti-Dühring » constate que l’existence d’une société divisée en classes n’est que « la conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé » et il en déduit que, « si la division en classes a une certaine légitimité historique, elle ne l’a pourtant que pour un temps donné, pour des conditions sociales déterminées. Elle était fondée sur l’insuffisance de la production, elle sera balayée par le plein épanouissement des forces productives modernes. »

Il est évident que le développement ultime du capitalisme correspond non pas à « un plein épanouissement des forces productives » dans le sens qu’elles seraient capables de faire face à tous les besoins humains, mais à une situation où la survivance des antagonismes de classe non seulement arrête tout le développement de la société mais entraîne sa régression.

Telle est bien la pensée d’Engels lorsqu’il dit que l’abolition des classes « suppose une évolution de la production parvenue à un niveau où l’appropriation par une certaine classe de la société des moyens de production et des produits, et par là de la souveraineté politique du monopole d’éducation et de direction intellectuelle, sera devenue non seulement superfétatoire, mais aussi économiquement, politiquement et intellectuellement, une entrave à l’évolution ». Et, lorsqu’il ajoute que la société capitaliste a atteint cette évolution et que « la possibilité existe d’assurer à tous les membres de la société par le moyen de la production sociale une existence non seulement parfaitement suffisante et plus riche de jour en jour au point de vue matériel, mais leur garantissant encore le développement et la mise en œuvre absolument libre de leurs facultés physiques et intellectuelles », il n’est pas douteux qu’il vise seulement la possibilité de s’acheminer vers une pleine satisfaction des besoins et non ici les moyens matériels pour y pourvoir immédiatement. Engels d’ailleurs précise que « la libération des moyens de production est l’unique condition préalable d’un développement des forces productives ininterrompu et constamment accéléré et par là, d’un accroissement pratiquement illimité de la production elle-même. »

Par conséquent, la période de transition (qui ne peut avoir qu’une configuration mondiale et non particulière à un État), est une phase politique et économique qui, inévitablement, enregistre encore une déficience productive par rapport à tous les besoins individuels, même en tenant compte du niveau prodigieux déjà atteint par la productivité du travail. La suppression du rapport capitaliste de production et de son expression antagonique donne la possibilité immédiate de pourvoir aux besoins essentiels des hommes (en faisant abstraction des nécessités de la lutte des classes qui pourront temporairement abaisser la production).

Aller au-delà, nécessite le développement incessant des forces productives. Quant à la réalisation de la formule « à chacun selon ses besoins », elle se place au terme d’un long processus, avançant non en ligne droite mais en courbes sinueuses agitées de contradictions et de conflits, et qui se superpose au processus de la lutte mondiale des classes.

La mission historique du prolétariat consiste, comme le disait Engels, à faire faire à l’humanité le saut « du règne de la nécessité dans le règne de la liberté » ; mais il ne peut le réaliser que pour autant qu’une analyse des conditions historiques où se place cet acte de libération lui en fasse découvrir la nature et les limites, afin d’en imprégner toute son activité politique et économique. Le prolétariat ne peut donc pas opposer abstraitement le capitalisme au socialisme, comme s’il s’agissait de deux époques entre lesquelles n’existerait aucune interdépendance, comme si le socialisme n’était pas le prolongement historique du capitalisme, fatalement chargé des scories de celui-ci mais quelque chose de propre et de net que la Révolution prolétarienne apporterait dans ses flancs.

On ne peut dire que ce soit par indifférence ou négligence que nos maîtres n’aient pas abordé dans les détails les problèmes de la période de transition. Mais Marx et Engels étaient aux antipodes des utopistes ; ils en étaient la vivante négation. Ils ne cherchaient pas à construire abstraitement, à imaginer ce qui ne pouvait être résolu que par la science.

Encore en 1918, Rosa Luxemburg qui, cependant, apporta une immense contribution théorique au marxisme, dut s’en tenir à la constatation (« La Révolution Russe ») que : « bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait qu’à mettre en application, la réalisation pratique du socialisme comme système économique social et juridique, est une chose qui réside dans le brouillard de l’avenir. [...] Le socialisme a pour condition préalable une série de mesures violentes contre la propriété, etc. - Ce qui est négatif : la destruction, on peu le décréter ; ce qui est positif, la construction, non ».

Marx avait déjà indiqué dans sa préface au « Capital » que : « lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement - et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne - elle ne peut ni dépasser d’un saut, ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel, mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de l’enfantement ».

Une politique de gestion prolétarienne ne pourra donc que s’attacher essentiellement à la direction et aux tendances à imprimer à l’évolution économique, tandis que les expériences historiques (et la Révolution Russe, bien qu’incomplète, en est une gigantesque) constitueront le réservoir où le prolétariat puisera les formes sociales adaptables à une telle politique. Celle-ci aura un contenu socialiste seulement si le cours économique reçoit une orientation diamétralement opposée à celle du capitalisme, si donc il se dirige vers une élévation progressive et constante des conditions de vie des masses et non vers leur abaissement.

* * *

Si l’on veut apprécier la Révolution, non comme un fait isolé, mais comme un produit du milieu historique, il faut s’en rapporter à la loi fondamentale de l’Histoire qui n’est autre que la loi générale de l’évolution dialectique dont le centre moteur est la lutte des classes, celle-ci formant la substance vivante des événements historiques.

Le marxisme nous enseigne que la cause des Révolutions ne doit pas être recherchée dans la Philosophie mais dans l’Économie d’une société déterminée. Ce sont les changements graduels apportés dans le mode de production et d’échange, sous l’aiguillon de la lutte de classes, qui aboutissent inévitablement à la « catastrophe » révolutionnaire qui rompt l’enveloppe des rapports sociaux et de production existants.

A cet égard, le XXe siècle correspond, pour la société capitaliste, a ce qu’ont signifié, pour la société féodale, les XVIIIe et XIXe siècles, c’est-à-dire à une ère de violentes convulsions révolutionnaires ébranlant la société dans son ensemble.

Dans l’ère de la décadence bourgeoise, les révolutions prolétariennes sont donc le produit d’une maturité historique de toute la société, et les mailles d’une chaîne d’événements, qui peuvent fort bien alterner avec des défaites du prolétariat et des guerres, comme l’histoire n’a pas manqué de nous le prouver depuis 1914.

La victoire d’un prolétariat déterminé, tout en étant la résultante immédiate de circonstances particulières, n’est en définitive qu’une partie d’un Tout : la révolution mondiale. Nous verrons que, pour cette raison fondamentale, il ne peut être question d’assigner à cette révolution un cours autonome qui se justifierait par l’originalité de son milieu géographique et social.

Nous nous heurtons ici à un problème qui fut au centre des controverses théoriques dont le centrisme russe (et avec lui l’Internationale Communiste) tira sa thèse du « socialisme en un seul pays ». Il s’agit de l’interprétation à donner au développement inégal qui se vérifia tout au long de l’évolution historique.

Marx observe que la vie économique offre un phénomène analogue à ce qui se passe dans d’autres branches de la biologie. Dès que la vie a dépassé une période donnée de développement et passe d’un stade à un autre, elle commence à obéir à d’autres lois et ce, bien qu’elle dépendra toujours des lois fondamentales qui régissent toutes les manifestations vitales.

Il en est de même de chaque période historique qui possède ses lois propres, bien que toute l’histoire soit régie par la loi de l’évolution dialectique. C’est ainsi, par exemple, que Marx nie que la loi de la population soit la même dans tous les temps et dans tous les lieux. Chaque degré de développement a sa loi particulière de la population et Marx le démontre en réfutant la théorie de Malthus.

Dans le « Capital », où il dissèque la mécanique du système capitaliste, Marx ne s’attarde pas aux multiples aspects inégaux de son expansion car pour lui, « il ne s’agit pas, en somme, du développement plus ou moins considérable des antinomies sociales qui découlent des lois naturelles de la production capitaliste. Il s’agit de ces lois elles-mêmes, de ces tendances qui agissent et s’affirment avec une inéluctable nécessité. Le pays qui est industriellement le plus avancé ne fait que montrer au pays moins développé l’image de l’avenir qui l’attend ». (Préface du « Capital »).

De cette pensée de Marx ressort clairement que ce qui doit être considéré comme élément fondamental, ce n’est pas l’aspect inégal imprimé à l’évolution des différents pays constituant la société capitaliste - aspect qui ne serait que l’expression d’une pseudo-loi de nécessité historique du développement inégal - mais que ce sont les lois spécifiques de la production capitaliste, régissant l’ensemble de la société et subordonnées elles-mêmes à la loi générale de l’évolution matérialiste et dialectique.

Le milieu géographique explique pourquoi l’évolution historique et les lois spécifiques d’une société se manifestent sous des formes variées et inégales de développement, mais il ne fournit nullement l’explication du processus historique lui-même. Autrement dit, le milieu géographique n’est pas le facteur actif de l’histoire.

Marx remarque que si la production capitaliste est favorisée par un climat modéré, celui-ci n’apparaît que comme une possibilité qui ne peut être utilisée que dans des conditions historiques indépendantes des conditions géographiques. Il dit notamment « qu’il n’est nullement établi que le sol le plus fertile soit le plus propice au développement de la production capitaliste, qui suppose toujours la domination de l’homme sur la nature... Le berceau du Capital ne se trouve pas sous les tropiques à la végétation luxuriante, mais dans les zones tempérées. Ce n’est pas la fertilité absolue du sol, mais sa variété, la multiplicité de ses produits naturels qui forment la base naturelle de la division sociale du travail et qui excitent l’homme, par le changement perpétuel des conditions naturelles où il vit, à multiplier ses besoins, ses capacités, ses moyens et ses modes de travail". (« Capital », Livre I). Le milieu géographique ne put donc être l’élément primordial en fonction duquel les différents pays se seraient développés suivant des lois propres à leur milieu original, et non suivant des lois générales surgies de conditions historiques déterminées s’étendant à toute une époque. Sinon la conclusion s’imposerait que l’évolution de chaque pays a suivi un cours autonome, indépendant du milieu historique.

Mais, pour que l’Historique se réalisât, il a fallu l’intervention de l’homme s’effectuant toujours sous l’empire de rapports sociaux antagoniques (abstraction faite du communisme primitif) variant avec l’époque historique et imprimant à la lutte des classes des formes correspondantes : lutte entre esclave et maître, entre serf et seigneur, entre bourgeois et féodal, entre prolétaire et bourgeois.

Cela ne signifie évidemment pas que, pour ce qui est des périodes pré-capitalistes, les différents types de sociétés qui les jalonnent : asiatique, esclavagiste, féodal, se succèdent rigoureusement et que leurs lois spécifiques agissaient universellement. Semblable évolution était exclue par le fait que ces formations sociales étaient toutes basées sur des modes de production peu progressifs par nature.

Chacune de ces sociétés ne put franchir certaines limites mesurées par un rayon déterminé, un bassin (comme le bassin méditerranéen dans l’antiquité esclavagiste), pendant qu’aux antipodes vivaient des conglomérats régis par d’autres rapports sociaux et de production, moins ou plus évolués, sous l’action de multiples facteurs parmi lesquels le facteur géographique n’était pas l’essentiel.

Mais, avec l’avènement du capitalisme, le cours de l’évolution put s’élargir. S’il recueillit une succession historique s’illustrant par des différenciations de développement considérables, il ne lui fallut pas longtemps pour maîtriser ces dernières.

Dominé par la loi de l’accumulation de plus-value, le capitalisme apparut sur l’arène de l’Histoire comme le mode de production le plus puissant et le plus progressif, tout comme le système économique le plus expansif. Bien qu’il se caractérisât par une tendance à universaliser son mode de production, bien qu’il favorisa un certain nivellement, il ne détruisit nullement toutes les formes sociales antérieures. Il se les annexa et y puisa les forces le poussant irrésistiblement en avant.

Nous avons déjà donné notre avis (voir « Crises et Cycles ») sur la perspective que Marx aurait soi-disant esquissée d’un avènement d’une société capitaliste pure et équilibrée ; nous n’avons donc pas à y revenir, les faits ayant démenti éloquemment non pas cette pseudo-prédiction de Marx, mais les hypothèses de ceux qui s’en servaient pour renforcer l’idéologie bourgeoise. Nous savons que le capitalisme entra dans sa phase de décomposition avant d’avoir pu parachever sa mission historique parce que ses contradictions se développèrent beaucoup plus vite que l’expansion de son système. Le capitalisme n’en fut pas moins le premier système de production engendrant une économie mondiale se caractérisant, non par une homogénéité et un équilibre inconciliable avec sa nature, mais par une étroite interdépendance de ses parties subissant toutes, en dernière analyse, la loi du Capital et le joug de la bourgeoisie impérialiste.

Le développement de la société capitaliste, sous l’aiguillon de la concurrence, a produit cette complexe et remarquable organisation mondiale de la division du travail qui peut et doit être perfectionnée, assainie (c’est la tâche du prolétariat) mais ne peut pas être détruite. Elle n’est nullement révoquée par le phénomène du nationalisme économique, qui apparaît, dans la crise générale du capitalisme, comme la manifestation réactionnaire de la contradiction exacerbée entre le caractère universel de l’économie capitaliste et sa division en États nationaux antagoniques. Bien plus, sa vivace réalité s’affirme avec plus de vigueur encore dans l’étouffante ambiance créée par l’existence de ce qu’on pourrait appeler des économies obsidionales. N’assistons-nous pas aujourd’hui, sous le couvert du protectionnisme quasi-hermétique, à toute une efflorescence d’industries édifiées au prix d’énormes faux-frais, s’encastrant dans les diverses économies de guerre, mais pesant lourdement sur l’existence des masses ? Organismes parasitaires, non viables économiquement et qu’une société socialiste expulsera de son sein.

Sans cette base mondiale de la division du travail, une société socialiste est évidemment impensable.

L’interdépendance et la subordination réciproque des diverses sphères productives (aujourd’hui confinées dans le cadre des nations bourgeoises) sont une nécessité historique et le capitalisme leur a donné leur complète signification, tant au point de vue politique qu’au point de vue économique. Que cette structure sociale, élevée à l’échelle mondiale, soit désarticulée par mille forces contradictoires, ne l’empêche pas d’exister. Elle se greffe sur une répartition des forces productives et des richesses naturelles (exploitées) qui est précisément le travail de toute l’évolution historique. Il ne dépend nullement de la volonté du capitalisme impérialiste de répudier l’étroite solidarité de toutes les régions du globe, en se cloisonnant dans les cadres nationaux. S’il tente aujourd’hui cette folle entreprise, c’est parce qu’il y est acculé par les contradictions de son système, mais au prix de la destruction de richesses matérialisant la plus-value arrachée à de multiples générations de prolétaires, précipitant une destruction gigantesque de forces de travail dans le gouffre de la guerre impérialiste.

Le prolétariat international, non plus, ne peut méconnaître la loi de l’évolution historique. Un prolétariat ayant fait sa révolution devra payer le « socialisme en un seul pays » de l’abandon de la lutte mondiale des classes et par conséquent de sa propre défaite.

* * *

Que l’évolution inégale puisse être considérée comme la loi historique d’où résulterait la nécessité de développements nationaux autonomes n’est, d’après ce qui précède, que la négation même du concept mondial de la société.

Comme nous l’avons indiqué, l’inégalité de l’évolution économique et politique, loin de constituer une « loi absolue du capitalisme » (programme du 6e Congrès de l’I.C.) n’est qu’un ensemble de manifestations se déroulant sous l’empire des lois spécifiques du système bourgeois de production.

Dans sa phase d’expansion, le capitalisme, au travers d’un processus contradictoire et sinueux, tendit au nivellement des inégalités de croissance, tandis que dans sa phase de régression, il approfondit celles qui subsistaient, de par les nécessités de son évolution : le capital des métropoles épuisait la substance des pays retardataires et détruisait les bases de leur développement.

De cette constatation d’une évolution rétrograde et parasitaire, l’Internationale Communiste déduisit « que l’inégalité augmente et s’accentue encore à l’époque de l’impérialisme » et elle en tira sa thèse du « socialisme national » qu’elle crut renforcer en jetant la confusion entre « socialisme » national et révolution nationale et en se fondant sur l’impossibilité historique d’une révolution prolétarienne mondiale en tant qu’acte simultané.

Pour étayer ses arguments, elle eût, de plus, recours à une sophistication de certains écrits de Lénine et, notamment, de son article de 1915, sur le mot d’ordre des États-Unis mondiaux (« Contre le Courant ») où il considérait que « l’inégalité de progression économique et politique est l’inéluctable loi du capitalisme ; de là, il sied de déduire qu’une victoire du Socialisme est possible, pour commencer, dans quelques États capitalistes seulement, ou même dans un seul. »

Trotski fit bonne justice de ces falsifications dans « L’Internationale Communiste après Lénine » et nous n’avons donc pas à nous attarder à une nouvelle réfutation.

Mais il reste que Trotski, se prévalant de Marx et de Lénine, crut pouvoir se servir de la « loi » du développement inégal - érigée également par lui en loi absolue du capitalisme - pour expliquer d’une part, l’inévitabilité de la révolution sous sa forme nationale et, d’autre part, son explosion, en premier lieu, dans les pays arriérés : « de l’évolution inégale, saccadée du capitalisme dérive le caractère inégal, saccadé de la révolution socialiste, tandis que de l’interdépendance mutuelle des divers pays poussée à un degré très avancé, découle l’impossibilité non seulement politique, mais aussi économique de construire le Socialisme dans un seul pays. » (« L’I C. après Lénine ») ; et encore que « la prévision de ce fait que la Russie, historiquement arriérée, pouvait connaître une révolution prolétarienne plus tôt que l’Angleterre avancée, était entièrement fondée sur la loi du développement inégal » (« La Révolution Permanente »).

Tout d’abord, Marx, pour reconnaître la nécessité des révolutions nationales, n’a nullement invoqué l’inégalité de l’évolution et il ne fait pas de doute que pour lui cette nécessité découle de la division de la société en nations capitalistes, qui n’est que le corollaire de sa division en classes.

Le « Manifeste communiste » dit que : « comme le prolétariat de chaque pays doit, en premier lieu, conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationalement dirigeante, devenir lui-même la Nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ». Et plus tard, Marx, dans sa « Critique du Programme de Gotha », précisera « qu’il va absolument de soi que pour pouvoir lutter d’une façon générale, la classe ouvrière doit s’organiser chez elle en tant que classe et que l’intérieur du pays est le théâtre immédiat de sa lutte. C’est en cela que sa lutte de classe est nationale, non pas quant à son contenu mais, comme le dit « Le Manifeste », quant à sa forme ».

Cette lutte nationale, lorsqu’elle éclate en révolution prolétarienne, devient le produit d’une maturité historique des contrastes économiques et sociaux de la société capitaliste dans son ensemble, avec cette signification que la dictature du prolétariat est un point de départ et non un point d’arrivée. Aspect développé de la lutte mondiale des classes, elle doit rester intégrée à celle-ci si elle veut vivre. C’est aussi dans le sens de cette continuité du processus révolutionnaire qu’il peut être parlé de révolution « permanente ».

Trotski, tout en rejetant absolument la théorie du « socialisme dans un seul pays » et en la considérant comme réactionnaire, en arrive cependant, en se fondant sur la « loi » du développement inégal du capitalisme, à déformer la signification des révolutions prolétariennes. Cette « loi » s’incorporera même à ce qui constitue sa théorie de la Révolution permanente qui, d’après lui, comprend deux thèses fondamentales : l’une, basée sur une « juste » conception de la loi de l’évolution inégale et l’autre, sur une compréhension exacte de l’économie mondiale.

Si, pour se borner à l’époque de l’Impérialisme, ses diverses manifestations inégales ne devaient pas se rattacher aux lois spécifiques du capitalisme, modifiées dans leur activité par la crise générale de décomposition, mais être l’expression d’une loi historique de l’inégalité, relevant du caractère de nécessité, on ne comprendrait pas pourquoi l’action de cette loi se limiterait à l’éclosion de révolutions nationales commençant dans les pays arriérés au lieu de s’étendre jusqu’à favoriser le développement d’économies autonomes, c’est-à-dire aussi le « socialisme national ».

En donnant la prépondérance au milieu géographique (car c’est à cela que revient l’élévation de l’évolution inégale en loi) et non au véritable facteur historique, la lutte des classes, on ouvre la porte à toute justification du « socialisme » économique et politique s’appuyant sur des possibilités physiques de développement indépendant, porte par où n’a pas manqué de pénétrer le Centrisme, pour ce qui concerne la Russie.

Trotski, vainement, accusera Staline de « faire de la loi du développement inégal un fétiche et de la déclarer suffisante pour servir de fondement au socialisme national » car, partant de la même prémisse théorique, il devrait logiquement aboutir aux mêmes conclusions s’il ne s’arrêtait arbitrairement en route.

Pour caractériser la révolution russe, Trotski dira « qu’elle fut la plus grandiose de toutes les manifestations de l’inégalité de l’évolution historique ; la théorie de la révolution permanente qui avait donné le pronostic du cataclysme d’Octobre était par ce fait même fondée sur cette loi ».

Le retard du développement de la Russie peut, dans une certaine mesure, être invoqué pour expliquer le saut de la révolution par dessus la phase bourgeoise, bien que la raison essentielle soit qu’elle surgit dans une période qui enregistre l’incapacité, pour une bourgeoisie nationale, de réaliser ses objectifs historiques. Mais ce retard prend toute sa signification sur le plan politique, parce qu’à l’incapacité historique de la bourgeoisie russe se juxtapose sa faiblesse organique, celle-ci entretenue évidemment par le climat impérialiste. Dans l’ébranlement de la guerre impérialiste, la Russie devait apparaître comme le point de rupture du front capitaliste. La révolution mondiale s’amorça précisément là où existait un terrain favorable au prolétariat et à la construction de son parti de classe.

* * *

Nous voudrions, pour terminer cette première partie, examiner la thèse de « pays mûrs » ou « non mûrs » pour le socialisme, thèse chère aux « évolutionnistes » et qui a laissé quelques traces dans la pensée de communistes oppositionnels, lorsqu’il s’est agi pour eux de définir le caractère de la révolution russe ou de rechercher l’origine de sa dégénérescence.

Dans sa préface à la « Critique de l’économie politique », Marx a donné l’essentiel de sa pensée sur ce que signifiait une évolution sociale arrivée à l’état de maturité, en affirmant « qu’une société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir et que jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à elle avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports aient été couvées dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir ».

C’est dire que les conditions de maturité ne peuvent se rapporter qu’à l’ensemble de la société régie par un système de production prédominant. En outre, la notion de maturité n’a qu’une valeur relative et non absolue. Une société est « mûre » dans ce sens que sa structure sociale et son cadre juridique sont devenus trop étroits par rapport aux forces matérielles qu’elle a développées.

Nous avons souligné au début de cette étude que le capitalisme, bien qu’il ait puissamment développé la capacité productive de la société, n’a pas réuni, de ce fait, tous les matériaux permettant l’organisation immédiate du socialisme. Comme Marx l’indique, seulement les conditions matérielles pour résoudre ce problème existent « ou du moins sont en voie de devenir ».

A plus forte raison, cette conception restrictive s’applique-t-elle à chacune des composantes nationales de l’économie mondiale. Toutes sont historiquement mûres pour le socialisme, mais aucune d’entre elles n’est mûre au point de réunir toutes les conditions matérielles nécessaires à l’édification du socialisme intégral et ce, quel que soit le degré de développement atteint.

Aucune nation ne contient, à elle seule, tous les éléments d’une société socialiste et le national-socialisme s’oppose irréductiblement à l’internationalisme de l’économie impérialiste, à la division universelle du travail et à l’antagonisme mondial entre la bourgeoisie et le prolétariat.

C’est pure abstraction que de concevoir une société socialiste comme étant la juxtaposition d’économies socialistes complètes. La distribution mondiale des forces productives (qui n’est pas un produit artificiel) exclut aussi bien pour les nations « supérieures » que pour les régions « inférieures » la possibilité de réaliser intégralement le socialisme. Le poids spécifique de chacune d’elles dans l’économie mondiale mesure leur degré de dépendance réciproque et non l’ampleur de leur indépendance. L’Angleterre, un des secteurs les plus avancés du capitalisme, où celui-ci s’exprime à peu près à l’état pur, n’est pas viable, considérée isolément. Les faits montrent aujourd’hui que, privées en partie seulement du marché mondial, les forces productives nationales périclitent. C’est le cas pour l’industrie cotonnière et l’industrie charbonnière en Angleterre. Aux États-Unis, l’industrie automobile, limitée au marché intérieur, cependant vaste, doit rétrograder. Une Allemagne prolétarienne isolée, assisterait impuissante à la contraction de son appareil industriel, même en tenant compte d’une large expansion de la consommation.

Il est donc abstrait de poser la question de pays « mûrs » ou « pas mûrs » pour le socialisme, car le critère de maturité est à rejeter aussi bien pour les pays à développement supérieur que pour les pays retardataires.

Dès lors, c’est sous l’angle d’une maturation historique des antagonismes sociaux résultant du conflit aigu entre les forces matérielles et les rapports de production, que le problème doit être abordé. Limiter les données de celui-ci à des facteurs matériels, c’est se placer sur la position des théoriciens de la IIe Internationale, celle de Kautsky et des socialistes allemands, qui considéraient que la Russie, en tant qu’économie arriérée où le secteur agricole - techniquement faible - occupait une place prépondérante, n’était pas mûre pour une révolution prolétarienne, mais seulement pour une révolution bourgeoise, conception allant rejoindre celle des mencheviks russes. Otto Bauer, de l’« immaturité » économique de la Russie, avait déduit que l’État prolétarien devait inévitablement dégénérer.

Rosa Luxemburg (« La Révolution russe ») faisait cette remarque que, d’après la conception de principe des sociaux-démocrates, la Révolution russe aurait dû s’arrêter à la chute du tsarisme : « Si elle a passé au-delà, si elle s’est donné pour mission la dictature du prolétariat, ça a été, selon cette doctrine, une simple faute de l’aile radicale du mouvement ouvrier russe, les bolcheviks, et tous les mécomptes que la révolution a subis dans son cours ultérieur, tous les embarras dont elle a été victime, se présentent comme un résultat de cette faute fatale ».

La question est de savoir si la Russie était mûre ou non pour la révolution prolétarienne n’avait pas à être résolue en fonction des conditions matérielles de son économie, mais en fonction des rapports de classe bouleversés par la situation internationale. La condition essentielle était l’existence d’un prolétariat concentré, - bien qu’en proportion infime par rapport à l’immense masse des producteurs paysans - dont la conscience s’exprimait par un parti de classe, puissant par son idéologie et son expérience révolutionnaire. Avec Rosa Luxemburg, nous disons que « le prolétariat russe ne pouvait être considéré que comme l’avant garde du prolétariat mondial, avant-garde dont les mouvements exprimaient le degré de maturité des antagonismes sociaux à l’échelle internationale. C’est le développement de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France qui se manifestait à Saint-Pétersbourg. C’est ce développement qui décidait du sort de la révolution russe. Celle-ci ne pouvait atteindre son but que si elle était le prologue de la révolution du prolétariat européen ».

Certains camarades de l’Opposition communiste ont cependant basé leur appréciation de la révolution russe sur le critère de l’« immaturité » économique.

Le camarade Hennaut, dans son étude sur les « Classes dans la Russie des Soviets » se place sur cette position.

Faisant état des considérations d’Engels, que nous avons déjà commentées au début, Hennaut les interprète comme ayant une signification particulière pouvant s’appliquer à un pays déterminé et non comme se rapportant à toute la société parvenue au terme historique de son évolution.

Engels se trouverait ainsi en contradiction évidente avec ce que Marx disait dans la préface de sa « Critique ». Mais de notre commentaire résulte qu’il ne peut en être ainsi.

D’après Hennaut, pour la justification d’une révolution prolétarienne, c’est le facteur économique qui doit prévaloir et non le facteur politique. Il dit ceci : « appliquées à l’époque contemporaine de l’histoire humaine, ces constatations (d’Engels, NdlR) ne peuvent signifier autre chose que la prise du pouvoir par le prolétariat, le maintien et l’utilisation de ce pouvoir à des fins socialistes, n’est guère concevable que où le capitalisme a préalablement déblayé le chemin du socialisme, c’est-à-dire que là où il a fait surgir un prolétariat industriel nombreux, englobant sinon la majorité, du moins une forte minorité de la population et où il a créé une industrie développée, capable d’imprimer son cachet au développement ultérieur de l’économie toute entière ». Plus loin, il soulignera que : « c’était en dernier lieu les capacités économiques et culturelles du pays qui allaient déterminer le sort ultérieur de la révolution russe lorsqu’il s’avéra que les prolétariats non russes n’étaient pas prêts à faire leur révolution. L’état arriéré de la société russe devait ici faire sentir tous ses côtés négatifs ». Mais peut-être le camarade Hennaut n’a-t-il pas remarqué que, partir des conditions matérielles pour « légitimer » ou pas une révolution prolétarienne, entraîne irrésistiblement, qu’on le veuille ou non, dans l’engrenage du « socialisme national ».

Nous répétons que la condition fondamentale d’existence de la révolution prolétarienne, c’est la continuité de sa liaison en fonction de laquelle doit se définir la politique intérieure et extérieure de l’État prolétarien. C’est précisément parce que la Révolution, si elle doit commencer sur le terrain national, ne peut s’y maintenir indéfiniment, quelles que soient la richesse et l’ampleur du milieu national ; c’est parce qu’elle doit s’élargir à d’autres révolutions nationales jusqu’à aboutir à la révolution mondiale, sous peine d’asphyxie ou de dégénérescence, que nous considérons comme une erreur de se fonder sur des prémisses matérielles.

C’est en se rattachant aux mêmes considérations politiques que l’on doit expliquer, en dernière analyse, le « bond » de la révolution russe, par dessus les étapes intermédiaires. La Révolution d’Octobre a démontré que, dans l’époque de l’Impérialisme décadent, le prolétariat ne pouvait s’arrêter à la phase bourgeoise de l’évolution mais devait la dépasser en se substituant à la bourgeoisie incapable de réaliser son programme historique. Pour atteindre cet objectif, les bolcheviks n’avaient nullement à inventorier le capital matériel, les forces productives disponibles, mais bien à évaluer le rapport des classes.

Encore une fois, le saut n’était pas conditionné par des facteurs économiques, mais politiques, tandis qu’il ne pouvait prendre toute sa signification, au point de vue du développement matériel, que par la soudure via la révolution prolétarienne avec la révolution mondiale. L’« immaturité » des pays retardataires, qui impliquait le saut aussi bien que « la maturité » des pays avancés se trouvait ainsi incorporée au même processus de l’évolution mondiale de la lutte des classes.

Lénine a fait justice des reproches adressées aux bolcheviks d’avoir pris le pouvoir : « ce serait une faute irréparable de dire que, puisqu’il y a déséquilibre reconnu entre nos forces économiques et notre force politique, il ne fallait pas prendre le pouvoir ! Pour raisonner ainsi, il faut être aveugle, il faut oublier que cet équilibre n’existera jamais et ne peut pas exister dans l’évolution sociale, non plus que dans l’évolution naturelle et que c’est seulement à la suite de nombreuses expériences, dont chacune prise à part sera incomplète et souffrira d’un certain déséquilibre, que le socialisme triomphant peut être créé par la collaboration révolutionnaire des prolétaires de tous les pays ».

Un prolétariat, si « pauvre » soit-il, n’a pas à « attendre » l’action de prolétariats plus « riches » pour faire sa propre révolution. Qu’après celle-ci les difficultés se multiplieront par rapport à celles rencontrées par un prolétariat plus favorisé, c’est l’évidence même, mais l’Histoire n’offre pas le choix !

La nature de l’époque historique fait que les révolutions bourgeoises, dirigées par la bourgeoisie, sont révolues. La survivance du capitalisme est devenue un frein au progrès de l’évolution et, par conséquent, un obstacle à l’épanouissement d’une révolution bourgeoise qui se trouve privée de la soupape d’un marché mondial saturé de marchandises. En outre la bourgeoisie ne peut plus s’assurer le concours des masses ouvrières, comme ce fut le cas en 1789, mais comme ce ne fut déjà plus le cas en 1848, en 1871 et en Russie, en 1905.

La révolution d’Octobre fut la saisissante illustration d’un de ces apparents paradoxes de l’histoire, et elle donna l’exemple d’un prolétariat achevant une éphémère révolution bourgeoise, mais obligé d’y substituer ses propres objectifs pour ne pas retomber sous la coupe de l’Impérialisme.

La bourgeoisie russe fut originellement affaiblie par l’hégémonie du capital occidental sur l’économie du pays. Ce dernier, comme prix de soutien au tsarisme, préleva une part importante du revenu national, entravant ainsi le développement des positions économiques de la bourgeoisie.

1905 apparaît comme une tentative de révolution bourgeoise d’où la bourgeoisie est absente. Un prolétariat fortement concentré avait déjà pu se constituer en une force révolutionnaire indépendante, obligeant la bourgeoisie libérale, politiquement incapable, à se maintenir dans le sillage de l’impérialisme autocratique et féodal, mais la révolution bourgeoise de 1905 ne put aboutir à une victoire prolétarienne parce que, bien que surgie de l’ébranlement provoqué par la guerre russo-japonaise, elle ne correspondait pas à une maturation des antagonismes sociaux à l’échelle internationale et qu’aussi le tsarisme put recevoir l’appui financier et matériel de toute la bourgeoisie européenne.

Comme le remarque Rosa Luxemburg : « La révolution de 1905-1907 n’avait trouvé qu’un faible écho en Europe ; aussi devait-elle rester un chapitre préliminaire. La suite et la fin étaient liées à l’évolution européenne ».

La révolution de 1917 devait éclore dans des conditions historiques plus évoluées.

Dans « La Révolution prolétarienne », Lénine en a caractérisé les phases successives. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer :

« Nous avons été d’abord avec toute la classe paysanne contre la monarchie, contre les grands propriétaires fonciers, contre la féodalité et ça a été la révolution bourgeoise, démocratique-bourgeoise. Ensuite, nous avons été avec la classe paysanne pauvre, avec le demi-prolétariat, avec tous les exploités contre le capitalisme, y compris les riches campagnards, les accapareurs, les spéculateurs et, dès lors, la révolution est devenue socialiste... Tenter de dresser une muraille de Chine entre ces deux révolutions, de les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat et le degré de son union avec la classe pauvre des campagnes, c’est dénaturer le marxisme, l’avilir et le remplacer par le libéralisme. C’est vouloir, en se référant au progrès que représente le régime bourgeois par rapport à la féodalité, faire œuvre de réaction en défendant ce régime contre le socialisme ».

La dictature du prolétariat fut l’instrument qui permit, d’une part d’amener la révolution bourgeoise à terme et, d’autre part, de la dépasser. C’est ce qui explique le mot d’ordre des bolcheviks : « la terre aux paysans » contre lequel s’est élevée Rosa Luxemburg, erronément à notre avis.

Avec Lénine, nous disons que « les bolcheviks ont rigoureusement distingué la révolution démocratique bourgeoise de la révolution prolétarienne ; en menant jusqu’au bout la première, ils ont ouvert la porte à la seconde. C’est la seule politique révolutionnaire, la seule politique marxiste. »


(À suivre)

MITCHELL


Tous les articles de la série :

— Bilan n°28 : première partie ;
— Bilan n°31 : seconde partie ;
— Bilan n°34 : troisième partie ;
— Bilan n°35 : quatrième partie ;
— Bilan n°37 : cinquième partie ;
— Bilan n°38 : sixième et dernière partie ;


Source :

— Transcription parue dans la Revue Internationale, n°128, 1er trimestre 2007, pp. 25-31, revue et corrigée par nos soins ;

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  169. BILAN 25g : À nos lecteurs
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  177. BILAN 26d : La situation actuelle en Italie, pivot de la situation internationale
  178. BILAN 26e : La situation en Amérique du Sud
  179. BILAN 26f : Parti - Internationale - État / VII - 5e partie : l’État soviétique
  180. BILAN 26g : L’échec des premières discussions avec le groupe « Communist Class Struggle »
  181. BILAN 26h : En marge des Thèses de Rome
  182. BILAN 27a : Quels sont les héritiers de Lénine, Luxemburg, Liebknecht ?
  183. BILAN 27b : Comment, dans la Russie des Soviets, on assassine la camarade Mariottini
  184. BILAN 27c : L’évolution de la situation italienne
  185. BILAN 27d : Le problème du Pacifique et la faillite de la Conférence de Londres
  186. BILAN 27e : Quinze années après Livourne
  187. BILAN 27f : L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux (1)
  188. BILAN 27g : Petrini
  189. BILAN 28a : M. Albert Sarraut, symbole de la cohérence capitaliste
  190. BILAN 28b : Wupperwald et Neukölln
  191. BILAN 28c : L’impudence et les faux de M. Germanetto
  192. BILAN 28d : Le Japon devant la guerre impérialiste
  193. BILAN 28e : Le « Front Populaire » triomphe en Espagne
  194. BILAN 28f : L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux (2)
  195. BILAN 28g : Problèmes de la période de transition (partie 1)
  196. BILAN 28h : Dans la Fraction - Un peu de clarté s’il vous plait
  197. BILAN 28i : Dans la Fraction - À la recherche d’une clarification ?
  198. BILAN 29a : La course vers la guerre
  199. BILAN 29b : Pour le 65e Anniversaire de la Commune de Paris
  200. BILAN 29c : Au sujet du cas Mariottini
  201. BILAN 29d : Une réponse de Gatto Mammone
  202. BILAN 29e : Au sujet des problèmes du parti et de la tactique
  203. BILAN 29f : L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux - Suite et fin
  204. BILAN 29g : Dans la Fraction. Un article de discussion de Gatto Mammone
  205. BILAN 30a : Premier Mai 1936 (Manifeste de la Fraction italienne de la gauche communiste)
  206. BILAN 30b : Le Front international de la répression capitaliste
  207. BILAN 30c : Le prolétariat italien est-il absent ?
  208. BILAN 30d : Premier Mai ( À propos de Calligaris )
  209. BILAN 30e : Les traîtres à l’œuvre
  210. BILAN 30f : Le mouvement ouvrier devant le problème de la guerre
  211. BILAN 30g : De l’Union Sacrée à Zimmerwald - La dernière semaine
  212. BILAN 30h : Quelques brèves nouvelles
  213. BILAN 31a : La victoire du Front Populaire en France
  214. BILAN 31b : Après les élections en Belgique
  215. BILAN 31c : La victoire de l’impérialisme italien ouvre-t-elle un nouveau cours de la révolution mondiale ?
  216. BILAN 31d : Le conflit Arabo-Juif en Palestine (première partie)
  217. BILAN 31e : « De l’Union Sacrée à Zimmerwald » par A. Rosmer
  218. BILAN 31f : Les traîtres à l’œuvre
  219. BILAN 31g : Problèmes de la période de transition (partie 2)
  220. BILAN 31h : Calligaris toujours déporté en Sibérie, sauvons-le !
  221. BILAN 31i : Victor Serge hors des griffes du centrisme
  222. BILAN 32a : La Société des Nations continue
  223. BILAN 32b : Beiso n’a pas été acquitté
  224. BILAN 32c : Ce que fut la Conférence du Droit d’Asile de Paris
  225. BILAN 32d : Le prolétariat français a répondu au Front Populaire
  226. BILAN 32e : La rafale gréviste en Belgique
  227. BILAN 32f : Le conflit Arabo-Juif en Palestine (suite et fin)
  228. BILAN 32g : Mouvement ouvrier international
  229. BILAN 33a : En Espagne — Bourgeoisie contre Prolétariat
  230. BILAN 33b : Francisco Ascaso
  231. BILAN 33c : Adieu Zanasi
  232. BILAN 33d : Nature et évolution de la Révolution russe
  233. BILAN 33e : De l’Union Sacrée à Zimmerwald - Conclusion (Alfred Rosmer)
  234. BILAN 33f : Errata sur « La rafale gréviste en Belgique »
  235. BILAN 34a : Communiqué de la Commission exécutive
  236. BILAN 34b : Au front impérialiste du massacre des ouvriers espagnols il faut opposer le front de classe du prolétariat international
  237. BILAN 34c : La boucherie de Moscou
  238. BILAN 34d : Démocratie formelle et démocratie socialiste
  239. BILAN 34e : De l’Union sacrée à Zimmerwald
  240. BILAN 34f : Problèmes de la période de transition (partie 3)
  241. BILAN 34g : Staline dépasse Mussolini
  242. BILAN 35a : L’abattoir des prolétaires en Espagne
  243. BILAN 35b : Le ventre du capitalisme français orné des plumes du paon socialiste
  244. BILAN 35c : La crise dans la Fraction — Communiqué de la CE
  245. BILAN 35d : La tragédie espagnole
  246. BILAN 35e : La révolution espagnole
  247. BILAN 35f : Les problèmes de la période de transition (partie 4)
  248. BILAN 35g : Nature et évolution de la Révolution russe : Réponse au camarade Hennaut
  249. BILAN 35h : La crise dans la Fraction — Communiqué du comité de coordination
  250. BILAN 36a : La consigne de l’heure : ne pas trahir
  251. BILAN 36b : Octobre 1917 - Octobre 1936
  252. BILAN 36c : Mario di Leone
  253. BILAN 36e : L’isolement de notre fraction devant les événements d’Espagne
  254. BILAN 36f : La crise de la Fraction - Communiqué de la Commission Exécutive
  255. BILAN 36g : Documents de la minorité
  256. BILAN 37a : La réalité d’un « gouvernement de façade »
  257. BILAN 37b : Mario de Leone est mort
  258. BILAN 37c : Salut du groupe de Marseille
  259. BILAN 37d : Salut du groupe de la minorité de Barcelone
  260. BILAN 37e : L’ « autre » aspect de la domination capitaliste. La « Démocratie » en fonction aux États Unis
  261. BILAN 37f : La bourgeoisie renverra-t-elle Blum ?
  262. BILAN 37g : Problèmes de la période de transition (partie 5)
  263. BILAN 37h : Nouveaux assassinats : Nouvelle Constitution en Russie
  264. BILAN 37i : La crise de la fraction - Ordre du jour de la Commission Exécutive
  265. BILAN 38a : Le capitalisme français n’a pas renvoyé Blum
  266. BILAN 38b : Trotski pourra-t-il rester au Mexique ?
  267. BILAN 38f : Problèmes de la période de transition (partie 6 - fin)
  268. BILAN 39a : Le procès de Moscou
  269. BILAN 39b : Le prolétariat français doit briser l’Union Sacrée
  270. BILAN 39c : Lénine - Luxemburg - Liebknecht
  271. BILAN 39d : À propos d’un anniversaire
  272. BILAN 39e : Sous le signe de la constitution « la plus démocratique du monde » on extermine en URSS la génération d’Octobre
  273. BILAN 39f : Nos divergences avec le camarade Hennaut
  274. BILAN 39g : Le Marxisme n’est pas de la littérature Camarade Victor Serge !
  275. BILAN 39h : Que faire ? Retourner au Parti Communiste, Messieurs !
  276. BILAN 40a : Premier Mai 1937
  277. BILAN 40b : La France « libre, forte et heureuse » assassine les prolétaires
  278. BILAN 41a : Plomb, Mitraille, Prison
  279. BILAN 41b : Quand les bourreaux parlent... Le discours de Staline
  280. BILAN 41f : Antonio Gramsci - Camillo Berneri
  281. BILAN 41g : Bilan en danger - La vie de Bilan
  282. BILAN 42a : La répression en Espagne et en Russie
  283. BILAN 42f : Antonio Gramsci
  284. BILAN 43a : Pour la solidarité de classe à toutes les victimes de la guerre d’Espagne
  285. BILAN 43b : Du travail et du pain
  286. BILAN 43c : Andrés Nin assassiné ?
  287. BILAN 43d : Les bourreaux soviétiques à l’oeuvre
  288. BILAN 43e : À propos de quelques élucubrations trotskistes
  289. BILAN 43f : Le Comité national de la C.G.T.
  290. BILAN 43g : L’évolution des évènements d’Espagne
  291. BILAN 43h : Le Front Populaire
  292. BILAN 43i : Pour le Bureau International des fractions communistes de gauche
  293. BILAN 43j : L’impérialisme japonais à la conquête de la Chine
  294. BILAN 43k : Documentation internationale
  295. BILAN 43l : La vie de Bilan
  296. BILAN 44a : Lettre ouverte au Centre pour la IVe Internationale et au Parti Socialiste Révolutionnaire de Belgique
  297. BILAN 44b : À bas le carnage impérialiste en Chine
  298. BILAN 44c : Le capitalisme passe à l’attaque « La France aux Français »
  299. BILAN 44d : La guerre impérialiste d’Espagne et le massacre des mineurs asturiens
  300. BILAN 44e : Le monde arabe en ébullition
  301. BILAN 44f : Marxisme et Dogmatisme
  302. BILAN 44g : Et Calligaris ?
  303. BILAN 45a : Pour le XXème anniversaire de la Révolution d’Octobre
  304. BILAN 45b : Le front populaire continue
  305. BILAN 45c : Le droit au soulèvement armé
  306. BILAN 46a : "Bilan" disparaît
  307. BILAN 46e : Un grand renégat à la queue de paon : Léon Trotsky
  308. BILAN 46g : Écho à l’étude de la période de transition
  309. BILAN 46h : "Octobre" bulletin mensuel du Bureau International des Fractions de Gauche