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LOEZ André : 14-18 Les refus de la guerre - Une histoire des mutins
Présentation de l’éditeur - Table des matières - Parution : Janvier 2010
[12 juin 2014] : par sam

Note Smolny :

Exigeant, percutant et « large-vue » ; bref un travail remarquable qui montre la vivacité de jeunes historiens à la Haupt-eur !

Sam


Présentation de l’éditeur :

Au printemps 1917 des mutineries secouent l’armée française sur le front.

Elles n’avaient pas jusqu’alors donné lieu à une étude détaillée des mutins eux-mêmes, dans le surgissement de l’événement, lorsqu’ils s’organisent spontanément, manifestent, voire envisagent de « marcher sur Paris ». Dans les débats entre historiens sur les raisons de la ténacité des combattants, l’ouvrage apporte une pièce manquante, à travers la restitution au plus près de la rupture inouïe de l’obéissance et du consensus.

Les mutineries s’inscrivent dans la continuité des refus de guerre esquissés et inaboutis depuis 1914. Dès lors que le conflit s’installa, après la bataille de la Marne, dans la durée, on vit se développer à l’échelle individuelle des stratégies d’évitement de la remontée aux tranchées et au danger, les aspirations au retour rapide au foyer, le doute jeté sur la rhétorique patriotique, les propos critiques et revendicatifs de soldats qui n’oubliaient pas qu’ils étaient aussi des citoyens.

André Loez redonne toute leur place aux hésitations des soldats, partagés entre dégoût du conflit et impératif du devoir ; aux incertitudes des officiers, entre désarroi et sévérité ; à la force de l’institution militaire, brièvement défiée ; et à la difficile action collective dans le cadre improbable d’une armée en campagne.


Table des matières :

-  Endurer l’épreuve : l’obéissance et ses logiques de 1914 à 1916

-  Passer à l’acte : causes et contextes des mutineries

-  Refuser la guerre : les formes et l’intensité des mutineries

-  Improviser la désobéissance : la difficulté de l’action collective en guerre

-  Prendre la parole : raisons, représentations et revendications des mutins

-  Rétablir l’ordre : la résolution des mutineries et la sévérité de la répression


L’auteur :

André Loez est docteur en histoire contemporaine, professeur agrégé au Lycée Georges Braque (Argenteuil), maître de conférences pour le 1er cycle à Sciences Po Paris, webmestre du Crid (Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918).


Extraits :

« Faites-moi fusiller mais je ne monterai pas aux tranchées, d’ailleurs ça revient au même. » Le soldat qui lance ces paroles de défi à son lieutenant se nomme Henri Kuhn. Il est menuisier dans le civil à Châlons-sur-Marne, et combat depuis trois ans au 20e régiment d’infanterie, avec lequel il vient de participer aux sanglants combats de Moronvilliers durant l’offensive du Chemin des Dames. Mais ce 29 avril 1917, avec deux cents de ses camarades, il entre en désobéissance.

[...] Pour des hommes socialisés dans le cadre de l’Etat-nation, répondre à la mobilisation est la seule conduite socialement pensable, qu’on le veuille ou non. [...] En fait, pour la plupart, les questions « vais-je à la guerre ? n’y vais-je pas ? » ne se posent même pas. Un cas particulier est celui des militants socialistes, pour qui l’entrée en guerre est malaisément vécue comme un reniement ou une incohérence dans leur parcours jusque-là pacifiste. [...] Ne s’agit-il pas moins d’un « ralliement » que d’une impasse complète de la situation, où la réticence à la guerre se heurte à l’inertie des évènements qui l’imposent ? C’est ce que suggèrent des documents comme les notes prises le soir même du 31 juillet par le jeune militant Jean Texcier :

« C’est la guerre européenne presqu’inévitable, quelque chose d’immense et de barbare qui déconcerte, désarme et nous fait apparaître comme des pygmées. Où sont les déclarations d’antan. [...] Où sont les menaces : grève générale, insurrection. On se sent pris dans la bourrasque comme dans un étau mouvant. Il vous emporte et vous immobilise. On est stupide, angoissé, désorienté. »

[...] S’appuyant sur le désarroi d’un pacifiste qui voit bien que le découragement ou la démotivation ne se traduisent pas en opposition formulée et cohérente, Annie Krieghel précise :

« Ce serait un contresens historique - et probablement philosophique - que d’interpréter n’importe quelle banale et naturelle aspiration à la paix (laquelle aspiration ne date pas de 1917 mais du premier jour de la guerre) comme une prise de position politique qui peut amener celui qui la nourrit au défaitisme. C’est ce que montre Dumoulin dans une lettre à Monatte du 6 février 1916 : « Eh oui, ils [les soldats] en ont plein le dos, ils aspirent à la paix, mais ils n’analysent rien, ils n’argumentent sur rien, ils ne raisonnent rien. C’est ainsi qu’il est possible de faire la guerre avec des gens qui n’en veulent pas. »

[...] Il s’agit là d’un point dont on ne saurait trop souligner l’importance dans la perspective des mutineries. Subir l’évènement guerrier ne signifie pas qu’on ait les ressources symboliques pour le contester, ou même souhaiter le contester [1].

[...] Mobilisé comme artilleur, le philosophe Alain notait dès la fin de 1914 les réticences pour la guerre, le manque d’enthousiasme de nombreux contemporains et leur défiance envers l’armée. Dans les réflexions qu’il publiait en 1921 sous le titre Mars ou la guerre jugée, il écrivait :

« On sait qu’il n’y a jamais eu de guerre sans quelque mouvement de mutinerie. De tels évènements sont mal connus, et toujours expliqués par des causes accidentelles, comme la mauvaise nourriture, ou une bataille malheureuse, ou la faute lourde d’un chef. Comme si l’on voulait oublier et faire oublier. Selon mon opinion, de telles causes sont plutôt des occasions que des causes. La révolte est au fond, et permanente, je dirai presque d’institution dans n’importe quelle troupe. [2].

Le problème est bien de comprendre pourquoi une révolte « permanente » ne s’actualise visiblement qu’au printemps 1917 dans l’armée française.

[...] On observe des changements dans les représentations de la Russie aux mois d’avril et surtout de mai, lorsque l’espoir de fin reporté et l’instabilité générale du contexte, associés à la publication des propositions de paix des « maximalistes » (repris ainsi dans l’Humanité le 14 mai), fonte entrevoir une issue possible au conflit. [...] Ainsi, à partir du 20 mai, Le Petit Parisien commence une série intitulée « La révolution russe au jour le jour », mentionnant les fraternisations et les comités de soldats, allant jusqu’à reproduire des délibérations de soviets, comme l’abolition du salut et les droits des soldats comme « citoyens », le 25 mai. On peut aussi y lire, le 31 mai, une harangue stupéfiante : « Citoyens-soldats [...] Faisons régner ici l’égalité ! Renvoyons nos officiers ! Elisons ceux qui nous paraissent dignes de nous commander. »

[...] Si les transgressions de l’autorité et des ruptures de l’obéissance pouvaient avoir lieu avant 1917, elles n’impliquaient pas une remise en cause du lien personnel avec les offciers ou du conformisme global. [...] « Hier encore il y a des compagnies qui ont fait mauvais avec un drapeau rouge en tête. Les officiers ont tenté de les calmer, mais ils n’osent guère punir. »

[...] Ce désarroi existe pourtant bien, visible, par exemple, dans le témoignage très frappant du lieutenant-colonel (capitaine en 1917) Lebeau, au 97e RI, que nous avons retrouvé, et qu’il vaut la peine de citer longuement. Le 4 juin, près de Braine, il fait face à « ses » soldats qui ne lui obéissent plus, et à trois chasseurs d’un bataillon de la même division venus les débaucher, dont un qui « harangue » ses hommes et les incite à désobéir et à marcher sur Paris. La transgression lui paraît si forte qu’il envisage des actes extrêmes, le meurtre ou le suicide :

« Je sors mon pistolet et je l’arme. L’homme est à 40 m. Je risque le manquer. Je dis à un s/lieutenant qui est auprès de moi : « Allez me chercher un mousqueton chargé et armé. » Le s/lieutenant revient. Au moment où il me passe le mousqueton, un médecin prend l’arme et me dit : « Mon capitaine, ne faites pas cela, les choses peuvent s’arranger autrement. » A ce moment les 3 chasseurs s’éloignent. Nous restons seuls, en face de mes hommes. Pour réfléchir, je m’écarte, après avoir prévenu mes officiers. Je me dirige vers une piste qui mène à la route de Braisne. Un dur combat se livre en moi. S’ils veulent partir, comment les en empêcher ? Tirer, en tuer un, en tuer dix, et après. Douloureusement je pense : tu iras vers eux. Tu leur parleras du déshonneur qui va entacher le Drapeau du Régiment. Tu leur demanderas de te tuer avant de partir. S’ils ne le font pas, tu te tueras devant eux. Peut-être alors réfléchiront-ils ? »

[...] Enfin, la volonté de transgression et le renversement de l’autorité est explicitement mentionnée dans la déclaration du soldat Didier du 18e RI avant son exécution le 12 juin :

« Pourquoi j’ai giflé le Lieutenant ? Parce que j’ai voulu montrer que les officiers n’étaient plus rien et que c’était nous qui étions les maîtres ... »

[...] De même, deux tracts font leur apparition à la fin du mois de juin parmi les soldats, au moment où les mutineries sont pour l’essentiel refermées mais où les militants ont pris conscience de leur importance et cherchent à les prolonger ou à en capter les effets :

« C’est à ceux qui prêchent la haine que nous disons : VOS GUEULES !! [...] Nous savons bien que les Allemands ont commis des crimes et des déprédations en France, mais n’est-ce pas la guerre ? Y aurait-il une façon de faire la guerre humainement ? Vous-mêmes gouvernants français, rappelez-vous vos guerres coloniales (Chine, Maroc, etc ...) et vous Anglais, la conquête du Transvaal et des colonies allemandes et vous Italiens la guerre de Tripolitaine. [...] A bas la guerre ! Vive la paix ! »

[...] En l’absence d’un passage généralisé à l’indiscipline, faute d’une « entente » parfaite, les choix des mutins se referment et le retour à l’obéissance (re)devient la seule conduite évidente. [...] L’inertie de la guerre redevient manifeste. Cela permet de comprendre différemment l’échec et l’issue des mutineries : non pas un retour à la raison patriotique, mais un délitement très ordinaire des mobilisations dans un contexte contraire.

[...] Il convient de souligner les limites pratiques que rencontre l’action collective dans le cadre d’une armée en guerre. [...] En particulier, la densité des efforts institutionnels pour prévenir, limiter, encadrer et réprimer la désobéissance doit être rappelée. Alliée à un usage de la force plus élevé qu’on ne le dit habituellement, c’est surtout une capacité des officiers de contact à temporiser par des négociations, des promesses et des ruses qui parvient à contenir le mouvement des mutins qui n’ont nulle part où aller. Pour ceux d’entre eux qui cherchent à gagner la capitale, c’est l’encerclement et l’arrestation qui les empêche d’aller « plus loin encore ». Pour tous les autres, l’impossibilité de la désobéissance est rappelée dans les exhortations permanentes à l’obéissance qui s’appuient sur des réalités intangibles, profondément inscrites dans les structures sociales : le déshonneur public promis aux révoltés, le risque extrême de la punition, l’impératif patriotique, familial et social du « devoir ».

[...] En particulier, les mutins, à l’inverse de leurs « collègues » de Russie, ne peuvent s’appuyer sur aucune dynamique politique, ni sur un mouvement social. Les grèves ouvrières baissent d’ampleur alors même que les mutineries atteignent leur intensité maximale, dans les tout premiers jours de juin 1917, et les soldats revenant de permission dans les unités peuvent indiquer cette décrue de la mobilisation « générale » espérée, refermant la fenêtre d’opportunité pour l’action, interdisant sa généralisation.

Surtout, il n’existe aucun groupe politique qui puisse prendre le relais des mutins, les efforts des pacifistes restant isolés et marginaux, et les liens entre le front et la sphère politique limités à des demandes individuelles d’intercession pour les condamnés. Il n’existe pas de désectorisation de l’espace social, à l’inverse d’un autre mai-juin célèbre, 1968, à l’inverse surtout de ce qui se passe en Russie au printemps 1917 et en Allemagne fin 1918. Dans ces deux pays, l’indiscipline militaire trouve le relais des mouvements sociaux de l’intérieur et de la remise en cause du pouvoir, à travers l’action du soviet de Petrograd et des bolcheviks en Russie, du SPD et de l’USPD en Allemagne ... »

(Voir pages 9 ; 43/ 44 ; 91/ 92 ; 111 ; 150/ 151 ; 250/ 251 et 253 ; 406 ; 496 ; 502 ; 553/ 553)


Avec en plus quelques cartes et tableaux sur :

-  une chronologie des mutineries (29 avril/ 2 juillet 2017) ;
-  l’extension spatiale des mutineries ;
-  les incidents à l’intérieur et l’écho des mutineries ;
-  les professions fortement et faiblement représentées parmi les mutins ...


Éditions Gallimard, parution le 28 janvier 2010

ISBN : 978-2-07-035523-5

690 pages / 10,9cm x 17,8cm / 12,40 euros


Bibliographie indicative :

— HAUPT Georges, La Deuxième Internationale, 1899-1914. Étude critique des sources, Éditions de l’EHESS (Mouton) 1964 ; Le Congrès manqué. L’internationale à la veille de la Première Guerre mondiale, Maspero, 1965 ;

— LAFON Alexandre, C’est si triste de mourir à vingt ans - Lettres d’Henri Despeyrières (1914-1915), Privat, 2007 ;

— LAMBRICHS Louise et GRMEK Mirko, Les révoltés de Villefranche. Mutinerie d’un bataillon de Waffen-SS à Villefranche-de-Rouergue (septembre 1943), Seuil, 1998 ;

— LOEZ André et MARIOT Nicolas, Obéir/désobéir - Les Mutineries de 1917 en perspective, La Découverte, 2008 ;

— PEDRONCINI Guy, Les mutineries de 1917, 4ème édition revue et corrigée, PUF, 1999 ;


Sur le site :

— AUNOBLE Eric : « Le communisme, tout de suite ! » Le mouvement des communes en Ukraine soviétique (1919-1920) ;

— BARTHAS Louis et CAZALS Rémy, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier (1914-1918) ;

— CAZALS Rémy, 500 Témoins de la Grande Guerre ;

— COLLECTIF : L’Autre Allemagne - Rêver la Paix 1914-1924 ;

— FERRO Marc, BROWN Malcolm, CAZALS Rémy & MUELLER Olaf : Frères de tranchées ;


Sur la toile :

— Le site du CRID ;

[1] Trouver en effet conscience (analyse et arguments ... de Dumoulin), organisation (ce qui se met par exemple en place dans la marine russe ou allemande) et liaison avec l’arrière, exigent « dynamique politique et mouvement social », comme le dit fort justement, plus loin, l’auteur. Mais comme le souligne l’historien JJ Becker « l’absence d’une formation politique révolutionnaire prenant avec détermination la tête d’une lutte contre la guerre n’a pas été négligeable, mais son absence ne relève pas non plus du hasard. Il n’y en a pas eu parce que les réalités françaises ne l’ont pas suscitée. » (Jean-Jacques Becker, Les Français dans la Grande Guerre, Robert Laffont 1980, page 304.

[2] Sauf peut-être chez la Garde suisse et autres mercenaires actuels ! Voir à ce sujet les livres de SCAHILL Jeremy, Blackwater. L’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde, Actes Sud 2008 ou de BRICET des VALLONS Georges-Henri, Irak, terre mercenaire, Editions Favre 2010.