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JANOVER Louis (1996) : Maximilien Rubel, une œuvre à découvrir
Note critique de « L’Homme et la Société », n° 199, janvier-mars 1996
[17 février 2011] : par eric

L’avenir est long : il nous départagera.
SOPHOCLE

Maximilien Rubel est mort le 28 février à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Chacun connaît l’importance de sa tâche d’éditeur des Œuvres de Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade, car elle a suscité les réactions les plus vives et les polémiques les plus violentes de la part du PC et de ses intellectuels. L’enjeu en effet était de taille : ils voyaient là leur échapper le monopole de l’édition des écrits de Marx, donc une part de la légitimité révolutionnaire qui s’attachait à leur image de dépositaires et défenseurs de l’héritage des deux « fondateurs » du marxisme. On comprend que L’Humanité ait pu déclarer, dans une notice nécrologique à la hauteur de sa riche tradition, que « toute l’activité [de Rubel] visait à opposer la pensée de Marx à tous les marxismes agissants ». Prudence oblige, elle se gardait de définir en quoi ont consisté ces marxismes et d’établir le bilan de leur action.

Rubel s’est efforcé de mettre Marx à l’écart de toules les idéologies en « ismes » - celles activées notamment par les innombrables ramifications du bolchevisme -, pour lui restituer sa stature pleine et entière et le libérer des interprétations politiques réductrices et d’une scolastique stérilisante. Il prenait ainsi le risque d’être mis au ban d’une communauté où les abstracteurs de quintessence, marxistes ou antimarxistes, se disputaient le terrain et ne toléraient aucune voix discordante. En délivrant Marx de leurs rets, Rubel aurait-il anticipé l’évolution actuelle ? En réalité, le Marx critique du marxisme (1974), auquel il a rendu vie et couleurs, n’est pas le Marx antimarxiste ou néomarxiste porté par l’air du temps ; il reste « théoricien de la classe prolétaire » (Misère de la philosophie, 1847), non matière à gloses académiques. D’où le silence dont l’œuvre de Rubel demeure entourée par ceux mêmes qui auraient pu ou dû en assurer la réception, fût-elle critique. La seule filiation qu’il reconnaissait, celle d’un socialisme de conseils nourri des thèses du marxisme révolutionnaire inspiré de Rosa Luxemburg et de Pannekoek, de Mattick et de Korsch, n’était pas non plus de nature à rassurer sur l’orthodoxie de cette démarche atypique. Rubel antimarxiste, Rubel réformiste, Rubel moraliste, Rubel anarchiste ? Laissons ces étiquettes aux classificateurs à qui elles tiennent lieu de pensée !

Pour être non militante, résolument et par principe, l’œuvre de Rubel a néanmoins pris d’emblée une dimension politique radicale, d’autant plus déroutante que Marx, « Marx tel qu’en lui-même » et Marx seul était appelé à témoigner contre l’usage qui était fait de son nom et de son œuvre par les différentes écoles marxistes, et plus encore par les partis marxistes-léninistes inféodés à des appareils d’État. Pour retracer et suivre son cheminement intellectuel, « nous tenons avant tout, dit Rubel, à prendre la leçon de Marx », sans nous référer à « tels ou tels champions d’un insaisissable “marxisme”, qu’il soit orthodoxe ou non » (Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle).

Telle est également la méthode qu’il a utilisée pour percer le secret du « faux socialisme » sans pour autant abandonner la critique du vrai capitalisme. « La révolution et l’utopie sont les fondements normatifs de l’éthique socialiste à laquelle Marx s’est efforcé de procurer une armature scientifique. » Ces lignes de l’avant-propos de la réédition de l’Essai de biographie intellectuelle définissent les deux axes de ses recherches. D’une part, la critique scientifique du mode de production capitaliste dans ses deux composantes, étatique et privée, d’autre part la prise en compte de « l’économie politique de la classe ouvrière » (Marx), le mouvement même des exploités faisant apparaître la finalité émancipatrice de leur action. Tout l’effort de Rubel se concentre en fait sur la mise au jour du rapport dialectique et logique entre la « critique de la politique et de l’économie politique » chez Marx : d’un côté, les lois immanentes de la production capitaliste, les tendances qui se manifestent avec une nécessité de fer et trouvent leur expression politique dans l’action de partis et d’élites visant à la prise du pouvoir d’État ; de l’autre, l’auto-activité du prolétariat telle qu’elle s’est affirmée dans les mouvements révolutionnaires, en juin 1848, dans les grèves revendicatives, pendant la Commune ; sans oublier les microcosmes sociaux surgis du sein même de la paysannerie pauvre et enracinés dans son histoire.

C’est dans de telles manifestations de révolte et d’organisation spontanée que Marx a mis tous ses espoirs de libération sociale des opprimés. Cette confiance est le revers de sa méfiance instinctive et raisonnée, toujours en éveil, quant à l’action des minorités éclairées ou savantes, « saintes familles » ouvrières ou petites-bourgeoises s’arrogeant le droit de dicter à « la masse » les voies et les moyens de sa libération. Elle est la clef aussi d’un refus de parvenir qui a tôt placé Marx en situation de paria parmi ses pairs et l’a amené à partager à sa manière, dans « la nuit sans sommeil de l’exil », la vie et le combat des opprimés.

La « leçon de Marx » appliquée par Rubel à l’histoire de la révolution russe, à propos du « Mythe d’Octobre » comme de « La croissance du capital en URSS », a reçu des événements qui ont accompagné l’effondrement du régime « soviétique » une confirmation éclatante ; de même, la mondialisation du capitalisme et la concentration des capitaux ont apporté la preuve que « la loi économique du mouvement de la société moderne » (Marx) n’avait été remise en cause ni par Octobre et ses prolongements, ni par les ajustements des méthodes de domination aux nouvelles formes d’exploitation de la force de travail. Pouvait-il en être autrement alors que la structure de classes de la société et la dynamique de l’accumulation demeuraient fondamentalement inchangées ? En revanche, si la « présence de Marx » dans notre histoire semble sinon compromise, du moins problématique, en dépit du bruit que le milieu académique entretient autour de son nom, c’est qu’elle dépend encore et toujours non d’une élite de penseurs ou d’une avant-garde, mais de l’« action révolutionnaire de l’ensemble de la classe que Saint-Simon appelait “la plus nombreuse et la plus pauvre”, et que son disciple croyait porteuse d’une mission libératrice ayant pour champ d’action les pays économiquement et politiquement développés » (M. Rubel).

Or, qu’en est-il aujourd’hui du « mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité » (Manifeste communiste, 1848), qui devait distinguer le mouvement prolétarien de toutes les révoltes passées ? Certes, l’analyse scientifique du mode de production capitaliste semble sous-tendue par un déterminisme sans faille qui, à la limite, inscrit ce processus d’émancipation dans l’histoire avec la fatalité d’un phénomène naturel. « Les forces productives, dit Marx, qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions naturelles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social, c’est donc la préhistoire de la société humaine qui se clôt » (Avant-propos, Critique de l’économie politique, 1859). Pourtant, comme le suggère le temps employé, il est clair que la pointe normative s’insère dans la prévision aux allures scientifiques pour laisser l’avenir ouvert au libre jeu des forces sociales, à l’antagonisme des classes qui produit « le côté révolutionnaire, subversif » de l’histoire (Misère de la philosophie), les hommes étant « à la fois les acteurs et les auteurs de leur propre drame ».

Marx, d’ailleurs, entrevoyait une autre perspective : faute de trouver une issue révolutionnaire, ce conflit pourrait finir « par la ruine commune des classes en lutte » (Manifeste communiste), marquant ainsi non la fin, mais une nouvelle étape de la « préhistoire humaine », avec, sur fond d’une réaction sociale inédite, la montée de « la barbarie lépreuse, la barbarie comme lèpre de la civilisation ». Ce concept de préhistoire, qui apparaît une unique fois sous la plume de Marx, Rubel en a fait le sujet d’une ultime réflexion, au point même de donner pour titre à la dernière livraison des Études de marxologie « Marx et la fin de la préhistoire » (juin-juillet 1994).

Parler de préhistoire, c’est, en effet, concevoir l’histoire comme champ de transformation sociale en devenir, comme finalité d’une lutte, car « de tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c’est la classe révolutionnaire elle-même » (Misère de la philosophie). Aussi la critique radicale échappe-t-elle tant aux « piètres prophètes de la régression » (Marx), annonciateurs d’un déclin irréversible, qu’à ce « mortel qui se réchauffe avec des espérances creuses » (Sophocle), pour éviter de sentir le froid - l’une et l’autre conception étant propices à tous les fatalismes, à tous les renoncements. Entre le possible et le nécessaire, voire l’inévitable, entre l’investigation scientifique et l’aspiration utopique, reste l’élément de médiation mis en lumière par Rubel, à savoir l’impulsion éthique qui concilie liberté et nécessité et, en un sens, fait de Marx homme de science « le plus utopiste des utopistes » (M. Rubel).

Avril 1996.


Bibliographie sommaire :

— Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle (Marcel Rivière, 1957 ; rééd. 1971).

— Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste, Payot, 1970, t. I, Sociologie critique ; t. II, Révolution et Socialisme (première édition en 1 volume, Marcel Rivière, 1948).

— Karl Marx devant le bonapartisme, Mouton & Co, 1960.

— Marx critique du marxisme, Payot, 1974.

— Karl Marx, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Économie l, 1963. - Économie II, 1968. - Philosophie, 1982. - Politique l, 1994.

— Bibliographie des œuvres de Karl Marx avec en appendice un répertoire des œuvres de Friedrich Engels, Marcel Rivière, 1956. Supplément, 1960.

— Karl Marx, Philosophie, Gallimard, Folio-Essais, 1994.

— Les Études de marxologie, dirigées par Maximilien Rubel, offrent depuis 1959, en dehors de tout esprit d’école, des textes de Marx, des études sur ses œuvres, des dossiers d’actualité. 31 cahiers parus ; dernier en date : n° 30-31, « Marx et la fin de la préhistoire », juin-juillet 1994.