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1966 : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Poème de Youri Galanskov ( 1939 - 1972 )
[23 février 2011] : par eric

1.

Refuse le massacre

Moscou,
New-York,
Le Caire,
Toutes rejettent la guerre.
Mais tel un écureuil,
Le monde exténué
Tourne dans la roue du canon.
Nuées de pétitions - et puis ? -
On a craché à la face des enquêtes.
Ils veulent tendre le corps des fusées
De peau humaine.
Et les hommes,
Les hommes tout-puissants,
Chancelant sur une paire d’os,
Portent des seins de mère
Pour nourrir les enfants d’airain...
Ne bouge pas, bétail,
On te chassera
Dans la prison de bois,
On te liera d’une corde,
Le bourreau, que son art a fait sage,
Frappera d’une main sûre entre tes cornes.
Alors, serrant un couteau dans son poing,
Assuré, impérieux,
Il tracera du fil de sa lame
Un nœud rouge à ton cou.
Refuse le massacre
Rugis, qu’ils en deviennent sourds.
Bande tes muscles,
Romps les brancards, brise les rênes !
Les yeux injectés de sang,
La colère embrasant tes naseaux,
La bouche écumante de rage,
Lève la tête, comme un drapeau,
Tes intestins enroulés à ton cou.

2.

Après la révolution - la révolution

Toujours les mêmes visages fatigués,
Les mêmes pensées toujours,
Les mêmes sentiments.
Or moi, je l’affirme, quelque part se tapit
Une immense révolution mondiale.
Au-dessus des bombes une réponse a poussé,
Et le monde en attente s’est tu.
Les poètes, nasillant,
Ont grommelé un vers antique,
Crié hourra,
Sombré dans l’hystérie,
Ajusté des corolles en lèvres vermeilles
Et soudain -
Entre les mains affaiblies de l’Amérique
Le sucre de Cuba s’est teinté de sang -
Au cœur des pyramides a retenti une trompette :
Le sphinx s’est réveillé, est sorti des ténèbres.
Ainsi qu’une torche aux mains des esclaves,
Le pétrole d’Irak a pris feu.
L’Europe semblait crucifiée,
Mais de fines graines germaient.
Diplomates et dictateurs
Tremblaient sur leurs barils d’atome.
Maux
Fatigue
Famine,
Et dans son délire, quelqu’un rêvait de guerre...
Je sus qu’il me restait
Un dernier mot à dire.

3.

À bas les pessimistes

Peut-être
En des villes lépreuses
Viendrai-je, médecin inutile,
Peut-être comprendrai-je
Que le monde à jamais
Est voué à la souffrance, aux coups de feu.
Cependant non, je n’y crois pas.
Voyez quelle aube,
Voyez quel point du jour
M’attendent, moi l’Insoumis.
Je viendrai,
Aux généraux j’apporterai
Un plat de carne martienne,
Et changerai les bombes
En juteux ananas.
Par le lacis des labyrinthes j’irai
Arracher, jeter bas la grille des prisons.
Et les rats échappant aux mains des chercheurs
Sauteront à la gorge des fabricants de peste.
Je prendrai superbombes, plaies et tuberculose,
Simples objets de musée au mal désamorcé,
Négligemment les lancerai
Aux pessimistes trempés de larmes.


Source :

— GALANSKOV Youri, Le Manifeste humain, textes réunis et présentés par Jil Silberstein, Lausanne, L’Age d’Homme, 1982, pp. 59-61 ; traduction de Tatiana Honegger et Monique Tschui ;


Note Smolny :

La date de parution de ce poème n’est pas indiquée dans la source ci-dessus. Nous choisissons 1966, année de parution du dernier samizdat de Galanskov, Phénix 66, comme dernière date possible. Mais le poème peut tout aussi bien être paru dans le premier recueil en 1961. Si quelqu’un a une précision sur la question, merci de corriger. Le Biographical Dictionary of Dissidents in the Soviet Union 1956-1975 (De Boer et al., 1982) ne donne pas d’indication complémentaire. (E.S.)