SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
MARX 08a : Avant-Propos
Maximilien RUBEL - Août 1964 / pp. 3 - 8
[11 mai 2011] : par eric

Plus de vingt ans avant de se joindre à la Première Internationale ouvrière, Marx avait cru constater que les hommes qui pensent et les hommes qui souffrent - jusqu’alors séparés par le mur des intérêts divergents - avaient enfin réussi à parvenir à une entente. Il en concluait que « l’existence de l’humanité souffrante qui pense et de l’humanité pensante qui est opprimée deviendra nécessairement insupportable et indigeste au monde animal des philistins qui jouit passivement, incapable de penser ». Et il eut alors cette prémonition : « Plus les événements permettront à l’humanité pensante de devenir consciente, et à l’humanité souffrante de s’assembler, plus parfait naîtra le fruit que le présent porte dans ses flancs. » (Annales franco-allemandes, 1844).

L’Internationale, on ne saurait en douter, c’était pour Marx cette rencontre, riche de promesses, de la misère sociale, incarnée par « la classe la plus nombreuse et la plus misérable » (Saint-Simon) et de la pensée sociale que cette classe voulait se donner en créant, à l’échelle mondiale, sa propre organisation de propagande et de lutte.

Car contrairement à la légende courante ce n’est pas Marx qui a « fondé » l’Internationale ; c’est l’Internationale qui a permis à Marx de s’affirmer à la fois comme théoricien et protagoniste du mouvement ouvrier international.

Nul ne le savait mieux que Marx, qui n’a pas manqué une ,occasion de mettre les choses au point en montrant qu’il se faisait de l’Internationale une idée toute différente de celle que l’hagiographie marxiste s’obstine à accréditer.

Il est donc bon de rappeler en guise de liminaire aux matériaux réunis dans ce cahier quelques témoignages significatifs fournis par Marx dans ses écrits ou déclarations orales sur l’Association Internationale des Travailleurs. Ces témoignages éclairent implicitement le rôle qu’il a lui-même joué dans l’Internationale.

Dans le rapport qu’il rédigea au nom du Conseil général pour le Congrès de Bruxelles (1868), on lit :

« Il n’y a que l’entente internationale des classes ouvrières qui puisse garantir leur triomphe définitif. Ce besoin a donné naissance à l’Association internationale des travailleurs. Elle n’est fille ni d’une secte, ni d’une théorie. Elle est le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles et irrépressibles de la société moderne. Dans le sentiment profond de sa grande mission, l’Association internationale des travailleurs ne se laissera ni intimider ni détourner. Sa destinée est désormais inséparable du progrès historique de la classe qui porte dans ses flancs la régénération de l’humanité. »

Répondant au correspondant du journal américain The World au sujet des prétendues « instructions secrètes » que le Conseil général aurait envoyées à la Commune de Paris :

« Y a-t-il jamais eu une Association qui ait poursuivi son activité sans avoir recours à des moyens aussi bien privés que publics ? Ce serait pourtant méconnaître complètement la nature de l’Internationale que de parler d’instructions secrètes venant de Londres, comme s’il s’agissait de décrets en matière de foi et de morale émanant de quelque centre pontifical de domination et d’intrigue. Ceci impliquerait une forme centralisée de gouvernement pour l’Internationale, alors que sa forme véritable est expressément celle qui, par l’initiative locale, accorde le plus de champ d’action à l’énergie et à l’esprit d’indépendance. De fait, l’Internationale n’est nullement le gouvernement de la classe ouvrière, c’est un lien, ce n’est pas un pouvoir. (...)

Nos objectifs doivent nécessairement être assez vastes pour embrasser toutes les formes d’activité de la classe ouvrière. Leur donner un caractère particulier, c’eût été les adapter aux besoins des travailleurs d’une seule nation. Mais comment pouvait-on demander à tous de s’unir pour atteindre les buts de quelques uns ? Si elle l’avait fait, l’Association aurait trahi l’Internationale. L’Association n’impose aucune forme aux mouvements politiques ; elle exige seulement le respect de leur but. C’est un réseau de sociétés affiliées, qui s’étend à l’ensemble du monde du travail. Dans chaque partie du monde se présente un aspect particulier du problème, et les ouvriers s’efforcent de l’aborder avec leurs propres moyens. Les ententes ouvrières ne peuvent pas être absolument identiques dans tous les détails à Newcastle et à Barcelone, à Londres et à Berlin. En Angleterre par exemple, la voie qui mène au pouvoir politique est ouverte à la classe ouvrière. Une insurrection serait folie là où l’agitation pacifique peut tout accomplir avec promptitude et sûreté. La France possède cent lois de répression ; un antagonisme mortel oppose les classes, et on ne voit pas comment échapper ci cette solution violente qu’est la guerre sociale. Le choix de cette solution regarde la classe ouvrière de ce pays. L’Internationale ne prétend pas dicter ses volontés : elle a déjà bien de la peine à donner des conseils. Mais à tout mouvement elle donne sa sympathie et son aide, dans les limites qui lui son assignées par ses propres statuts. »

Enfin, du discours prononcé à l’occasion du septième anniversaire de la fondation de l’Internationale (nous le donnons plus loin in extenso) retenons les passages suivants, tels qu’ils ont été consignés par un correspondant du même journal américain :

« Parlant de l’Internationale, il dit que le grand succès qui avait jusqu’alors couronné ses efforts était dû à des circonstances sur lesquelles les membres eux-mêmes ne possédaient aucun pouvoir. La fondation de l’Internationale elle-même était le résultat de ces circonstances et nullement due aux efforts des hommes qui s’y trouvaient engagés. Ce n’était pas le travail d’une équipe de politiciens habiles : tous les politiciens du monde n’auraient pu créer la situation et les circonstances qui étaient nécessaires pour assurer le succès de l’Internationale.

L’Internationale n’avait propagé aucun credo particulier. Sa tâche était d’organiser les forces de la classe ouvrière, d’unir et d’harmoniser les divers mouvements ouvriers. Les circonstances qui avaient si grandement aidé à développer l’Association étaient les conditions sous lesquelles les travailleurs étaient de plus en plus opprimés à travers le monde. C’était là le secret du succès. (...)

L’Internationale avait été fondée par les travailleurs eux-mêmes et pour eux-mêmes, et c’est ce qui faisait sa nouveauté. Avant la fondation de l’Internationale, toutes les diverses organisations avaient été des sociétés fondées pour les classes laborieuses par quelques radicaux appartenant aux classes dominantes ; mais l’Internationale avait été instaurée par les travailleurs eux-mêmes. »

Ces déclarations contrastent avec certaines attitudes prises par Marx en tant qu’animateur du Conseil général, à différents moments de son fonctionnement. Il nous semble cependant que là encore la manie de l’affabulation, tant marxiste qu’anti-marxiste, s’est donnée trop libre cours pour ne pas éveiller le soupçon et le doute de l’historien qui sait faire la part de l’« humain trop humain » dans le comportement des protagonistes d’un grand mouvement social. L’historien et le sociologue, s’ils ne sont pas dépourvus de sens psychologique, n’auront pas de mal à reconnaître chez Marx certains traits de caractère et de tempérament qui semblent mal s’accorder avec la personnalité profonde du penseur. Que le penseur révolutionnaire fût en Marx supérieur à l’homme de parti, le biographe averti aura vite fait de le découvrir, de même qu’il ne négligera pas de tenir compte, dans ses jugements, de l’existence de paria que Marx a menée pratiquement pendant toute sa carrière scientifique et politique.

Ainsi, si l’on écarte dans les affrontements des deux principaux antagonistes de l’Internationale, Marx et Bakounine, ce que d’étranges phobies leur ont fait dire l’un sur l’autre, il n’en reste pas moins que Marx a donné à l’Internationale ce que Bakounine de son propre aveu était incapable de lui donner : une pensée sociale et une théorie politique. Et c’est grâce à Marx et non grâce à Bakounine, que la Première Internationale ouvrière a été et demeure ce qu’aucune des Internationales postérieures n’a su devenir : une force spirituelle. Comme telle, la Première Internationale continue à se proposer, dans l’histoire du mouvement ouvrier, comme le modèle et l’exemple à suivre.

Nul doute que Bakounine a été plus conscient de la valeur spirituelle de son adversaire que la plupart des adeptes du « Parti Marx » - y compris les révolutionnaires russes qui ont constitué une section de l’Internationale à Genève et ont choisi Marx pour les représenter au Conseil général.

Quel « marxiste » - excepté Friedrich Engels, le vrai fondateur de l’école - aurait pu formuler du vivant de Marx un éloge comme le suivant :

« (...) nous ne saurions méconnaître, moi du moins, les immenses services rendus par lui à la cause du socialisme, qu’il sert avec intelligence, énergie et sincérité depuis près de vingt-cinq ans, en quoi il nous a indubitablement tous surpassés. Il a été l’un des premiers fondateurs, et assurément le principal, de l’Internationale, et c’est là, à mes yeux, un mérite énorme, que je reconnaîtrai toujours, quoi qu’il ait fait contre nous ». (Bakounine à Herzen, 28 octobre 1869).

Ou encore :

« Marx est le premier savant économiste et socialiste de nos jours. J’ai rencontré beaucoup de savants dans ma vie, mais je n’en connais pas d’aussi savant ni d’aussi profond que lui. (...) C’est Marx qui a rédigé les Considérants si profonds et si beaux des statuts généraux et qui a donné corps aux aspirations instinctives, unanimes du prolétariat de presque tous les pays de l’Europe, en concevant l’idée et en proposant l’institution de l’Internationale. » (Bakounine aux Internationaux de la Romagne, 23 janvier 1872.)

Qui fut parmi les premiers traducteurs du Manifeste communiste, voire du Capital ? Bakounine.

Si nous avons insisté sur cet épisode - non le moindre de l’histoire de l’Internationale, c’est tout d’abord parce qu’il illustre parfaitement l’ambiguïté du marxisme par rapport à la pensée de Marx : dans sa marche triomphale, l’appellation de « marxiste » a fini par signifier une émotivité religieuse plutôt qu’une conception théorique. C’est ensuite parce que nous voulons montrer qu’à travers les personnalités de Marx et de Bakounine s’affrontent - ils en étaient l’un et l’autre parfaitement conscients - deux conceptions, voire deux méthodes foncièrement opposées de la lutte ouvrière. Plus qu’une question de prestige personnel - certains commentateurs ont tendance à exagérer cet aspect du conflit - c’est le problème du mouvement ouvrier dans son ensemble qui était posé dans l’antagonisme Marx-Bakounine. Le passage de l’action isolée, dispersée, sporadique, explosive, conspirative, à la lutte massive, coordonnée, publique et organisée à la fois sur le plan économique (trade-unions et coopératives) et politique (ligues de réforme et partis parlementaires) était aux yeux de Marx le sens même du monde ouvrier moderne, dont il se croyait appelé à jeter les fondements théoriques, en parachevant l’œuvre de ses prédécesseurs. Cette supériorité intellectuelle de Marx, Bakounine a eu l’honnêteté de la reconnaître, tout en restant fidèle à l’habitude romantique - sa seconde nature - de penser le mouvement ouvrier en termes de conspirations et de coups de main. Que, cependant, dans ses critiques d’un certain comportement politique, voire tactique de Marx, Bakounine ait anticipé les accusations que l’on a pu porter, dans des moments plus proches de notre temps, contre les méthodes politiques se réclamant du marxisme, ne doit pas faire oublier cette vérité, aujourd’hui plus évidente que jamais : le phénomène qui se présente sous le nom de marxisme n’est pas la pensée de Marx, mais, le plus souvent, la caricature sinon la négation de cette pensée - quand ce n’est pas la parodie des accès passionnels du maître. C’est dans l’imitation de l’homme emporté par son tempérament plutôt que dans celle du penseur socialiste que se complaisent ses disciples les plus « orthodoxes ». Or, en condamnant telles démarches de l’homme de parti - conséquences d’une transposition douteuse de la dialectique dans le domaine de la stratégie politique - Bakounine a fait preuve de lucidité. Il admettait difficilement que l’homme dont il admirait le génie de théoricien et dont il reconnaissait l’attachement à la cause commune, pouvait à ses moments (jugés « historiquement nécessaires ») être russophobe, nationaliste, voire belliciste...

* * *

En composant ce cahier, nous avons voulu apporter à la recherche historique sur la Première Internationale une contribution éloignée de toute préoccupation politique. Cet effort, nous le poursuivrons dans un prochain cahier qui sera consacré sinon entièrement du moins en grande partie à la Première Internationale.

Si c’est là apporter un hommage au souvenir de la Première Internationale, nous pensons l’avoir fait dans la seule intention de servir la vérité historique. Nous ne pouvons que souhaiter que celle-ci sorte indemne des célébrations du premier centenaire du meeting inaugural du 28 septembre 1864 à St. Martin’s Hall.

M.R.