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MARX 19i : Les maîtres lecteurs
Louis JANOVER - Janvier - Février 1978 / pp. 328-334
[16 septembre 2012] : par eric

Le marxisme dans leurs têtes / Les maîtres lecteurs

À la suite d’une lecture hâtive des œuvres de Maximilien Rubel (« Plan et méthode de l’Économie », Marx critique du marxisme), André Glucksmann a cru découvrir que « le chapitre sur l’État, bien que prévu, comme par hasard manque dans le Capital » (les Maîtres Penseurs, Paris, Grasset, 1977, p. 109). Mais, « comme par hasard », ce travail sur l’État auquel fait allusion notre maître lecteur n’a rien à voir avec un « chapitre » du Capital. Il s’agit de la première des rubriques de la seconde des deux triades (État, commerce extérieur, marché mondial), l’ensemble, organiquement et dialectiquement articulé, composant le « système de l’économie bourgeoise », autrement dit l’« Économie » (voir supra, « État »). Glucksmann confond visiblement le Capital, première rubrique - inachevée - de la première triade (capital, propriété foncière, travail salarié) avec la totalité de l’« Économie », ajoutant ainsi à la liste déjà longue une de ces bourdes dont lui et son complice Clavel se sont fait une spécialité (voir, par exemple, la mise au point d’Olivier Corpet, « Marxisme et autogestion », le Nouvel Observateur, n° 669, septembre 1977 à propos des déclarations de Clavel sur Marx et la coopération).

Ces intellectuels, qui ne voyaient pas le monstre quand il était devant leurs yeux, cherchent maintenant dans l’œuvre de Marx des lacunes pour expliquer leur cécité ! Que dirait-on d’un ouvrier qui, ayant monté sa vie durant ses pièces à l’envers, se justifierait en accusant l’ingénieur de l’avoir trompé et d’avoir empêché sa machine de fonctionner, et qui prétendrait encore donner des conseils aux autres travailleurs ?

Évoluant dans une sphère spéculative beaucoup plus raffinée, Castoriadis fait des découvertes d’une qualité scientifique bien supérieure : « ce n’est pas un hasard, écrit-il, si cet homme [Marx] a passé quarante ans de sa vie à travailler à sa Somme économique sans parvenir à l’achever » (le Monde, 14/12/1977). Et, pour faire bonne mesure et ne pas être en reste avec la « nouvelle philosophie », Castoriadis nous gratifie de cette autre trouvaille qui doit plus à la mode qu’au hasard : « la lutte de classes est absente du Capital » puisque Marx « ignore, et doit ignorer, la résistance, la lutte des travailleurs » [1]. Le lecteur peut se reporter au chapitre du Capital consacré à la « lutte pour la journée de travail normale », « lutte de plusieurs siècles entre le capitaliste et le travailleur », pour constater à quel point la volonté de « casser Marx » entraîne cet auteur, mieux inspiré quand il était encore marxiste intransigeant, grand pourfendeur d’antimarxistes, à de regrettables intempérances verbales. N’ajoute-t-il pas, à un autre endroit, que, chez Marx, « la force de travail est une marchandise comme les autres », sans même s’apercevoir que le concept même de « marchandise force de travail » pose la spécificité de la marchandise en question ou, comme le dit Marx, « la nature spéciale de la marchandise vendue », l’acte d’achat et de vente impliquant la lutte entre les deux parties en présence et constituant le fondement objectif de la lutte des classes - le Capital ayant précisément pour objet d’analyser les conditions socio-économiques dans lesquelles se déroule cette lutte.

Il est vrai que Castoriadis ne dédaigne pas de faire preuve de mansuétude envers Marx et lui accorde d’avoir « découvert la lutte de classes » [2]. Marx n’en demandait pas tant, et serait resté confus devant tant de générosité de la part d’un aussi grand seigneur, qui déclarait à son ami Weydemeyer (05/03/1852) : « Ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, ni leurs luttes entre elles. » La chronologie subit un traitement du même ordre. Castoriadis affirme, en effet, que Salaire, prix et profit aurait été écrit « longtemps avant le Capital » ce qui explique cet étonnant « paradoxe » dont la découverte gonfle de vanité le naif chroniqueur : alors que dans le premier texte « Marx défend l’idée juste que la lutte ouvrière peut améliorer le niveau des salaires », « cette idée est abandonnée dans le Capital ». Le « système » de Marx est peut-être bâti « sur du sable », mais celui de Castoriadis n’a de granit que la fatuité avec laquelle il énonce les contre-vérités les plus flagrantes. Salaire, prix et profit est un condensé des thèses exposées dans le livre que Marx était en train de rédiger au moment même où eut lieu cette conférence et ce livre n’est autre que... le Capital. « J’ai cru plus important de continuer de travailler à mon livre » (c’est-à-dire au Capital), écrit-il à Engels le 20 mai 1865 ; et, un mois plus tard, il précise : « La chose contient dans sa deuxième partie, sous une forme extraordinairement dense, mais relativement populaire, pas mal de nouveautés qui anticipent sur mon livre, tandis qu’elle doit nécessairement glisser en même temps sur pas mal d’autres. Crois-tu qu’il est bon d’anticiper de telle manière sur de tels sujets ? » (24/06/1865) [3].

On trouvera d’innombrables variations sur ces thèmes antimarxistes, qu’aucun auteur soucieux de sa réputation ne peut se permettre aujourd’hui d’ignorer. Un bon exemple nous est offert par l’ouvrage percutant de P. Rosanvallon et P. Viveret, qui ont conjugué leurs efforts spéculatifs pour dévoiler le contenu « historiciste » et « positiviste » de la pensée de Marx (Pour une nouvelle culture politique, Paris, Le Seuil, 1977).

Après avoir attribué à Marx le concept de « dépérissement de l’État » et affirmé, sans apporter l’ombre d’une preuve, et pour cause, que « paradoxalement, Marx n’a en effet jamais pensé l’État autrement que dans la perspective libérale classique » (p. 49), nos auteurs en arrivent à énoncer d’autres « paradoxes » dont on pourrait savourer l’humour si l’humour pouvait être involontaire. À propos de la lettre à Weydemeyer (1852) où Marx, résumant ce qu’il considère comme deux de ses découvertes, insiste sur le fait que l’existence et la disparition des classes sont liées à des phases du « développement historique déterminé de la production », Viveret et Rosanvallon déclarent, sans rire, que « l’histoire de l’U.R.S.S. au XXe siècle s’est chargée [sic] d’éclairer d’un jour particulièrement cru » ces deux « prétendues découvertes » ; autrement dit, le fait que la Russie ait atteint un stade du développement historique où, si l’on s’en tient à ces « découvertes », ni l’antagonisme des classes ni l’État ne pouvaient disparaître prouve l’inanité de ces « découvertes ». Corrigée de cette manière par de tels esprits, il n’est pas étonnant que la pensée de Marx puisse servir de « caution au Goulag » (p. 89).

On a déjà remarqué que nos maîtres lecteurs ne laissaient rien au hasard dès qu’il s’agissait de Marx ; cette fois, c’est sur la Révolution russe que pèse ce soupçon de préméditation. « Ce n’est pas un hasard, écrivent-ils, si la révolution soviétique a été jusqu’au bout de la tradition libertaire à travers la mise en place des soviets comme nouvelle forme radicale de pouvoir, et qu’elle a finalement accouché de l’État le plus totalitaire qui soit, réussissant là où le fascisme avait échoué, c’est-à-dire à absorber complètement la société civile » (p. 88). Passons sur ce laborieux accouchement littéraire et sur cette prétendue absorption complète qui pose comme une réalité ce qui, bien plus que sous Hitler, n’est que l’image - qui ne dupe que les innocents - que s’efforce vainement d’imposer le discours de la propagande. La « révolution soviétique » est ainsi identifiée à la révolution bolchevique, au mépris de la plus élémentaire information historique qui ferait apparaître l’antagonisme fondamental entre le Parti et les soviets qui durent être domestiqués, écrasés, vidés de tout contenu libertaire avant que le Parti impose son système totalitaire (voir Oskar Anweiler, les Soviets en Russie, Paris, Gallimard, 1972 ; S 16, 1973). Le sens de cet insidieux amalgame est « transparent ». Il s’agit de convaincre le lecteur que « la juxtaposition de la tradition étatiste du socialisme allemand (...) et de la tradition libertaire du socialisme français... » (p. 88) ne pouvait aboutir qu’à cet État totalitaire dont la révolution libertaire a accouché en Russie. Marx n’était-il pas prisonnier de l’« horizon théorique de son époque, celle du XIXe siècle » [4] au moins sur « deux points fondamentaux : l’historicisme et le positivisme » (p. 88) ? Nous renvoyons nos deux militants de cette gauche, moins renouvelée que friande des lieux communs « antimarxistes » les plus éculés, non au Discours aux ouvriers chartistes, trop simple pour leurs esprits raffinés, mais à un vieux texte récemment traduit en français : la biographie de Karl Marx par Karl Korsch (Champ Libre, 1971) ; ils y découvriront peut-être ce qu’il en est du « positivisme » et de l’« historicisme » de l’auteur du Capital. Nous ne discuterons pas, quant à nous, du problème de savoir s’il est plus « positiviste » de tenter, sur la base de la conception matérialiste de l’histoire, une analyse de l’origine du rôle et de la fonction de l’État en rapport avec les autres institutions juridiques et politiques nées de la division du travail que de justifier, à l’aide d’une phraséologie autogestionnaire à la mode, un projet de domination politique parfaitement « transparent » : la conquête de l’État et la manipulation des masses au moyen des appareils de médiation traditionnels dont aucun habillage autogestionnaire ne peut modifier la fonction. Car tel est bien le secret « politique » de cette critique virulente de l’« absence d’une théorie du pouvoir chez Marx » (p. 88). Et il suffit aux auteurs, pour réparer l’erreur, d’ériger, au lieu et place de la masse des exploités, le parti socialiste en « élément décisif » du « changement social en France », capable d’« engager ce pays dans une nouvelle direction » (p. 153 sq.). Sous l’incroyable confusion qui se développe et s’enfle au fil des pages, cette seule et unique pensée se détache en effet nettement : « Le Parti socialiste est peut-être [sic] le mieux à même de jouer cette double fonction de parti traditionnel et de parti analyseur des nouveaux mouvements sociaux ; le thème de l’autogestion constituant le ciment qui lie ces deux rôles » (p. 136). C’est à ce « peut-être » que se réduit l’esprit critique de ces révolutionnaires complaisants ; en revanche, c’est à un « sans doute » sans équivoque que renvoie l’analyse matérialiste - positiviste et vulgaire, nous en convenons - de la politique d’un parti que rien dans la fonction ne distingue des partis traditionnels ; de même que rien dans la fonction de la C.F.D.T. ne la distingue des syndicats traditionnels.

Qui pourrait penser, après la lecture d’un tel ouvrage, que le P.S., nourri de cette « nouvelle culture politique », puisse ne pas être « à la hauteur de la tâche » que lui fixent ces théoriciens habiles à déjouer tous les pièges tendus par Marx et le XIXe siècle ; tant celui de l’« économisme » (p. 88) que celui de cette éthique libertaire, d’essence totalitaire, qui, sur la base de l’analyse des mouvements révolutionnaires et de la critique des systèmes d’exploitation et de domination, posait l’impératif catégorique de la disparition de l’État comme condition indispensable de l’émancipation sociale et de l’épanouissement de l’individu.

Cette tentative pour réintroduire dans la sphère aliénée de la culture politique des éléments théoriques tirés d’une tradition révolutionnaire étouffée par le P.C. fait partie d’un projet de plus grande envergure qui se dessine à travers les œuvres des théoriciens reliés au P.S. comme à la C.F.D.T. Il ne suffit pas, en effet, d’abandonner Marx ou Sorel (voir p. 573, notre compte rendu du livre de Charzat) à cette honteuse « absence d’une théorie du pouvoir », qui inquiète si fort Rosanvallon/Viveret à propos de Marx ; il est de beaucoup préférable de « compléter » leurs œuvres et leurs luttes par une nouvelle théorie du pouvoir politique qui, sous le label « autogestionnaire », sauve le rôle médiateur des organisations ouvrières et des institutions politiques. Nul doute qu’après Sorel, Pelloutier, Merrheim ou tout autre syndicaliste révolutionnaire ne puissent servir à ce replâtrage idéologique. Grâce à cette greffe, sur le vieux tronc du réformisme, d’éléments radicaux dûment vidés de toute sève révolutionnaire le P.S. peut espérer résister avec succès à la pression idéologique du P.C. Une certaine critique « du politique » et de Marx, très en faveur dans les milieux proches de la C.F.D.T., n’a pas d’autre sens « politique ».

1977.

[1] Il est vrai que, dans un autre texte, Castoriadis avoue que Marx n’en parle « pratiquement jamais » - donc qu’il en parle - et que, dans un autre encore, il précise, pour parer à toute éventualité, qu’il existe évidemment des textes de nature à infirmer sa thèse, mais que de toute manière « cela ne sert de rien ». On voit que la méthode employée - digne du plus pur esprit « nouveau philosophe » - permet à cet antimarxiste militant d’éliminer par avance toute question gênante ; tout comme hier une référence hautaine au « manque de contenu idéologique » des théoriciens des groupes « ultra-gauches (bordighistes, spartakistes, communistes de conseils) » - manque qui a servi à remplir d’originalité bien des têtes - permit au marxiste militant, encore prisonnier des principales catégories du trotskisme, de rayer de ce trait de plume négligent les seuls courants de pensée à avoir maintenu vivante, sous la chape du stalinisme, la pensée révolutionnaire, les seuls grâce auxquels l’ouverture de la théorie révolutionnaire est devenue possible ; et nous ne ferons pas l’injure à Castoriadis de parler des travaux de M. Rubel et de ceux de l’École de Francfort.

[2] Soufflant le chaud et le froid avec cette assurance que lui permet son apport personnel aux luttes de la classe ouvrière, Castoriadis distribue blâmes et éloges avec une égale générosité. Lors d’un « colloque sur la dissidence, organisé du 15 au 18 novembre, par la Biennale de Venise » (le Monde, 23/11/1977), et au cours duquel s’affrontèrent, de Glucksmann à M. Bettiza. « député libéral », une brochette de révolutionnaires européens rassemblés en cet illustre lieu, M. Socialisme ou Barbarie, vite dépassé par son concurrent M. Goulag, visiblement très excité par tant d’augustes présences, fit passer un frisson de terreur sur la nuque d’Elleinstein en déclarant que faute de trouver « une seule idée pour la libération de la classe ouvrière qui soit l’apport personnel de Marx (...) l’horizon de notre [nôtre, l’horizon des participants au colloque ?] réflexion ne peut pas être le marxisme ». Castoriadis ne s’aperçoit même pas qu’en croyant critiquer Marx, il met, « par hasard », le doigt sur l’« apport original » de celui-ci à la cause de l’émancipation sociale ; et son bilan comptable n’est pas sans enseignement sur son propre cas : il y a gros à parier que nulle réflexion ne serait jamais apparue à l’horizon de la pensée, s’il avait fallu attendre l’« apport original » de Castoriadis, ne fût-ce qu’à la critique du marxisme.

[3] Sur l’étrange méthode que Castoriadis emploie pour accommoder au goût du jour sa victime préférée, voir l’article pertinent d’Yvon Bourdet, « Marxisme et théorie révolutionnaire. Lecture de Cardan, relecture de Castoriadis », Autogestion et Socialisme, n° 33-34, Paris, janvier-mars 1976. Si « longtemps » signifie si peu de chose quand Castoriadis parle de Marx, en revanche il ne se prive pas de jongler avec les siècles dès qu’il s’agit d’histoire. N’attribue-t-il pas aux « paysans allemands au XVIe siècle » (l’Institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil, 1975, p. 218) la célèbre chanson que les paysans anglais chantaient en 1381 pendant la révolte dite de John Ball et de Wat Tyler (Froissart, la Guerre de Cent Ans) ?

[4] Pour ceux qui, comme nos auteurs, ignorent tout de ce « splendide XIXe siècle » (A. Breton), tout imprégné d’un mysticisme social et d’un romantisme flamboyants, nous ne savons quel livre conseiller. Ils peuvent, pour parer au plus pressé, consulter la récente étude de P. Bénichou qui, malgré sa pesanteur érudite, est riche d’enseignement.