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LCS 02b : L’Institut Marx-Engels
L. B. / Juillet 1931 / pp. 51 - 52
[25 octobre 2012] : par eric

L’Institut Marx-Engels a été fondé vers la fin de l’année 1920 mais n’a pu s’établir qu’une année plus tard dans le bâtiment qu’il occupe depuis (ancien hôtel des princes Dolgoroukov), situé dans le quartier de Moscou Znamenka, ancienne ruelle Malo-Znamenky, actuellement rue Marx-Engels.

Dans une brochure publiée en 1929, le fondateur de l’Institut, D. Riazanov, nous apprend que primitivement, le Comité central du Parti communiste - à la suite de tout un travail préparatoire de Riazanov et sur lequel sa brochure est muette - lui avait proposé d’organiser un « musée du marxisme ». Mais Riazanov voyait plus grand, plus important et aussi plus utile. Il obtint la décision de créer un Institut scientifique, sorte de « laboratoire » où l’historien et le militant pourraient étudier, « dans les conditions les plus favorables, la genèse, le développement et la diffusion de fa théorie et de la pratique du socialisme scientifique » et dont le but est de contribuer au mieux « à la propagande scientifique du marxisme ».

Il faut dire tout de suite que l’Institut, en restant strictement fidèle à son but et sans aucunement se départir des idées qui ont inspiré sa fondation, a bientôt élargi le champ de ses recherches et même, pourrait-on dire, de ses ambitions. Rien de ce qui touche, de près ou de loin, l’effort d’émancipation des peuples, le mouvement ouvrier à travers le monde et la pensée socialiste ne lui est resté étranger.

En 1924, l’Institut a été compris parmi les établissements culturels du Comité central exécutif de l’U.R.S.S., c’est-à-dire reconnu comme institution d’État et fonctionnant - vu son importance exceptionnelle - sous le contrôle immédiat du Comité central exécutif.

Dès 1924, après quatre ans d’existence - dont les années de famine et de guerre civile - Riazanov a pu dire, non sans fierté, que l’Institut Marx-Engels occupait une des premières places au monde. En effet, au 1er janvier 1925, la Bibliothèque de l’Institut possédait déjà 151 628 volumes sélectionnés. De plus, ses archives contenaient de nombreux manuscrits de Marx et d’Engels et un millier d’autres de très haut intérêt concernant l’histoire et les hommes de la Ière Internationale, le saint-simonisme, le fouriérisme, le mouvement révolutionnaire et ouvrier, - parmi lesquels le journal tenu par Lassalle dans sa jeunesse et quelque deux cents lettres du même à ses familiers. Enfin, il avait acquis les plus rares publications où Marx et Engels aient collaboré - dont le Vorwärts publié par Marx à Paris en 1844, et la Rheinische Zeitung, de 1842-1843.

L’Institut, à ses origines, avait puisé ses livres dans les bibliothèques nationalisées, parmi lesquelles celle de Taniéev, contenant une excellente collection d’auteurs socialistes et un ensemble rare de gravures de l’époque de la Révolution française. Cependant, cette source s’épuisa vite car dans les plus riches bibliothèques des dignitaires de l’ancien régime et autres ci-devants, il ne se trouva que peu de livres pouvant intéresser l’Institut : les conditions politiques de jadis ne permettaient guère aux particuliers de se procurer les éditions étrangères ayant trait aux questions sociales et aux mouvements révolutionnaires d’Europe ; même certains livres de Renan et de Michelet étaient interdits ; les publications socialistes n’eurent jamais libre accès en Russie.

Riazanov acheta la bibliothèque de Théodore Mautner (bibliophile socialiste), celle de Karl Grünberg (historien du socialisme) et celle de M. Windelband, composée d’ouvrages de philosophie. À l’étranger, il se procura tout ce qui pouvait compléter les collections et entreprit des recherches aux Archives et dans les grandes bibliothèques d’Europe, faisant photographier manuscrits et documents, et même certains imprimés introuvables en librairie.

C’est ainsi qu’on a photocopié les matériaux se rapportant à l’œuvre de Marx et d’Engels conservés aux archives du parti social-démocrate allemand, les documents essentiels sur la vie et le procès de Babeuf aux Archives nationales à Paris, sur la Révolution de 1848, l’action d’Auguste Blanqui, la Commune de Paris de 1793, la Commune de 1871, etc.

Actuellement, l’Institut a réuni des milliers de photographies constituant une documentation essentielle, tant pour les recherches générales que pour ses éditions. Parmi les publications de l’Institut, il faut noter l’édition monumentale des œuvres de K. Marx et de Fr. Engels, en 27 volumes (dont 7 parus), les Archives Marx-Engels et les Annales du Marxisme, riches en études et en documents, la Bibliothèque matérialiste (comprenant les œuvres d’Holbach, Hobbes, Diderot, Feuerbach, La Mettrie, etc.), les Œuvres complètes de G. V. Plékhanov, premier théoricien russe du marxisme, celles de K. Kautsky, de P. Lafargue, la Bibliothèque du Marxiste, comprenant la meilleure édition, annotée par Riazanov, du Manifeste communiste, la bibliothèque des Classiques de l’économie politique, etc.

L’Institut a maintenant plus de 400 000 volumes, dont une très belle collection sur la Révolution française, avec, en éditions princeps, les œuvres et publications de Marat, Robespierre, Anacharsis Clootz, Babeuf, les rarissimes brochures et pamphlets des Enragés, les périodiques les plus précieux, tels que l’Ami du Peuple, le Père Duchesne, le Tribun du Peuple, etc. ; une collection complète, également en éditions originales, des œuvres de Robert Owen dont beaucoup de brochures, manifestes, etc., non mentionnés dans la remarquable Bibliography of Robert Owen (2e éd. compl., 1925) ; une remarquable collection d’économistes anglais ; une collection presque complète des périodiques de 1848 (plus de 400 titres) et la plupart des éditions se rapportant aux événements de 1848 dans les différents pays ; les principales publications ouvrières et sur le mouvement ouvrier, etc.

Parmi les acquisitions récentes, on peut signaler : une collection du Times, depuis sa fondation jusqu’à la guerre ; une collection rarissime de la New-York Tribune dont les années où Marx et Engels y ont collaboré ; la collection unique de M. Helfert, entièrement consacrée au mouvement révolutionnaire de 1848-1849 en Autriche, en Hongrie, en Italie et dans les pays slaves, comptant 5 000 volumes, 10 000 affiches, placards, proclamations, etc., 4 500 gravures et portraits, 1 000 lettres autographes ; une collection de manuscrits, la plupart inédits, de Gracchus Babeuf, dont ses lettres à son fils Émile, à sa femme et ses écrits durant son procès ; une remarquable collection d’affiches, placards, caricatures et autres documents d’époque sur la Commune.

Alors que dans les plus importantes bibliothèques européennes on trouve généralement une documentation partielle, ne se rapportant qu’au mouvement social de tel ou tel pays (et même dans ce cadre, parfois incomplète), les diverses collections de l’Institut en font un centre de documentation unique sur le mouvement ouvrier en Europe.

L’Institut est organisé de manière à faciliter le travail et à le rendre productif ; il est à la fois centre d’études et centre d’éditions ; il est divisé en différentes sections ou cabinets formant deux séries : série historique et série idéologique.

La série historique comprend les sections : allemande (la plus riche), 50 000 volumes ; française (près de 40 000 volumes) ; anglaise ; chacune a ses archives.

La série idéologique est composée des sections : Philosophie (25 000 volumes) ; Socialisme, où sont fondues les collections Mautner, Grünberg, Taniéev ; Économie politique (20 000 volumes) ; Sociologie, Droit et Politique ; à chaque cabinet se rattachent également des archives.

L’Institut a également un Musée, où sont réunis gravures, estampes, portraits, médailles, - créé pour instruire, non pour étonner, et dans le seul but d’encourager le travail. Il organise méthodiquement des expositions. En 1928, une Exposition de la Révolution française obtint le plus vif succès.

À notre connaissance, ce fut la première tentative de ce genre faite à l’étranger. Elle a été une excellente illustration des méthodes de l’Institut, de ses visées éducatives, de ses recherches et de ses richesses. Elle a permis aux élèves des écoles et aux travailleurs d’étudier les protagonistes des idées modernes et les devanciers du socialisme, de suivre les événements de la Révolution dans leur succession organique, d’en connaître un peu les hommes, l’ambiance, de se rendre compte de ce que fut la presse du temps, de se représenter l’action des masses populaires, la lutte des classes et des partis.

Avec le même esprit de méthode, la même préoccupation scientifique, l’Institut a organisé une importante Exposition de la Commune de 1871. En quatre salles immenses, on a réparti un matériel unique (dont 375 documents authentiques de l’époque, 223 publications périodiques, quantité de gravures et de caricatures, deux drapeaux) sur le Second Empire, la Guerre et le Siège de Paris, les origines de la Commune, ses 72 jours d’existence et son écrasement sanglant.

Il faut noter aussi une remarquable Exposition Marx-Engels, très riche en iconographie, en éditions rares, et donnant de véritables connaissances nouvelles sur la vie et l’œuvre des fondateurs du socialisme scientifique, sur l’origine et le développement du marxisme, sur sa portée dans le monde entier.

Telle est, en résumé, l’œuvre sans précédent de l’Institut Marx-Engels qui correspond aux événements et aux besoins nouveaux de notre temps.

L. B.