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LCS 06i : Correspondance - Sur Hegel - Sur le « Capital »
Karl KORSCH & David RIAZANOV / Septembre 1932 / p. 283
[8 novembre 2012] : par eric

D’une lettre de notre camarade Karl Korsch, nous croyons intéressant de reproduire les passages suivants :

L’article des camarades Bataille et Queneau me parait excellent et juste quant à la partie critique et négative : notamment l’exposé des auto-illusions d’Engels sur le développement de la dialectique dans les mathématiques, ainsi que l’analyse des résultats de l’Anti-Dühring avec les dernières publications des Archives Marx-Engels sur la question de la dialectique dans la nature. Il me parait cependant que les auteurs surestiment par trop notre brave idéologue bourgeois Nicolaï Hartmann. Ni du point de vue marxiste, ni de celui de la méthode mathématique moderne des sciences naturelles, on ne peut dire que M. Hartmann aurait produit quelque chose de neuf ou de juste sur la question de la dialectique. L’affirmation que « sans cette négation de la négation, la dialectique perd sa valeur pratique sur le terrain social » (p. 210) me semble un peu précipitée. Bien plus importante et plus juste me parait l’indication (p. 214) concernant la valeur spécifique, si essentielle pour une vraie négation dialectique des contradictions comme “positif” et “négatif” dans les mathématiques et la physique ne peuvent, pour cette raison, constituer des exemples de contradictions dialectiques. Mais une lettre ordinaire ne suffirait Ipas à épuiser le sujet.

Ces jours-ci, vous recevrez des éditions Kieperheuer un exemplaire de la nouvelle édition du Capital, que j’ai préparé d’une manière peut-être un peu trop forcée (pour des motifs extérieurs déterminés par l’éditeur), mais, je l’espère, conforme aux exigences de notre temps. Cette édition, très bon marché, paraît en 50 000 exemplaires à la fois chez Kiepenheuer et (ceci à mon insu, mais non contre ma volonté) aux éditions de la C.G.T. allemande. Elle se distingue des autres, allemandes et françaises, non seulement en ce qu’elle offre une plus grande facilité de lecture et qu’elle concentre plus raisonnablement la surabondance des notes en renvoi, mais principalement en ce que j’ai rétabli la charpente rigoureuse de la première élaboration de Marx. Toutes les éditions parues après la 2e édition allemande de 1872 et l’édition française de 1872-1875 (Lachâtre) ont un caractère extrêmement hybride. F. Engels, se conformant aux désirs et indications de Marx, a introduit dans le texte allemand des 3e et 4e éditions (le texte de cette dernière est identique à celui de Molitor), bien des éléments de l’édition française (Lachâtre), mais il a le plus souvent négligé de supprimer les parties correspondantes du texte allemand. Il s’ensuit que bien des choses y sont présentées d’une façon incohérente et parfois contradictoire. Mais ce qui est pis, c’est qu’il en résulte un mélange de deux principes absolument différents du développement et de l’exposition des idées.

À mon avis, l’édition Lachâtre réalise quelques avantages décisifs sur les deux premières éditions allemandes de 1867 et 1872. Elle est plus moderne, plus empirique, tient davantage compte des réalités immédiatement données et traite d’une façon plus explicite des grands théoriciens français, par exemple de Sismondi. Mais ces avantages sont obtenus au prix d’une certaine vulgarité et de l’abandon de la rigoureuse structure « axiomatique-dialectique » propre au texte primitif de Marx.

Si Marx lui-même avait introduit dans le texte allemand les nouvelles idées et les nouveaux développements de l’édition française, il aurait assurément rétabli cette rigueur catégorique et terminologique de l’exposé. Engels ne l’a pas fait, et ses successeurs, notamment Kautsky, ont essayé de le surpasser dans cette erreur et ont introduit dans le Capital de plus en plus d’éléments non adaptés et en ce sens « étrangers », tirés du texte français et des notes manuscrites de Marx (trouvées dans les exemplaires personnels de Marx des éditions allemande et française). Mais la faute commence effectivement avec Engels, et si l’on a un peu de sens du style, on doit trouver facilement les passages ajoutés ou modifiés par Engels sans recourir à la confrontation avec les premières éditions.

Aussi, à mon avis, les Français n’ont-ils pas bien fait de traduire en français le texte hybride d’Engels, bien qu’ils possédassent une édition homogène et précieuse du Capital. Tout au plus aurait-il été utile de traduire la première ou la deuxième édition allemande (1867 ou 1872), mais non point le texte de la 4e, mis au point par Engels, dans laquelle le texte français est introduit en grande partie.

Dans mes commentaires à la nouvelle édition, j’ai trouvé l’occasion de citer Rosa Luxemburg et Franz Mehrlng, mais en dépit de mes intentions les meilleures, il ne m’a pas été possible de mentionner le théoricien marxiste Lénine. Tout ce qu’il dit, ou bien se trouve déjà dans Marx, ou bien est faux. Bieu entendu, je ne parle ici que de la théorie économique de Lénine, ou plutôt de son interprétation de la théorie économique du Capital et du développement de cette théorie par lui, mais non point de l’application qu’il fit de la théorie du Capital au développement russe, ni de sa politique, tactique et pratique.

Karl KORSCH.

*

À ce propos, il ne sera pas inutile de citer les paroles de Riazanov au XIIIe Congrès bolchevik, en 1924, confirmant par avance l’intérêt de rétablir le texte du Capital dans l’ordre où Marx l’avait élaboré :

« Après la mort de Marx, Engels a accompli un travail colossal. Qui a vu les manuscrits de Marx sait ce que cela signifie. Sans le travail d’Engels, nous n’aurions pas ce qui est connu en tant que tomes II et III du Capital, mais malheureusement, Engels était surchargé de travail à l’excès et n’a pu le faire comme il faut. Et beaucoup d’entre nous, et le camarade Lénine, et tous ceux qui ont eu à prendre connaissance des tomes II et III du Capital ont toujours exprimé l’espoir qu’on réussira, enfin, à éditer les manuscrits de Marx comme ils doivent l’être, comme ils ont été laissés par Marx, afin de donner la possibilité aux personnes qualifiées de travailler directement sur les matériaux. Je peux dire qu’il m’a été donné de photographier non seulement les manuscrits des tomes II et III du Capital mais de trouver par hasard quelque chose d’important au plus haut point : la première rédaction de ce que nous connaissons sous le titre de Critique de l’économie politique dans le tome I du Capital. Vous pouvez juger de l’importance de ces manuscrits sur le fait que Kautsky a tiré de ces cahiers le chapitre Introduction à la Critique de l’économie politique, qui est jusqu’à présent une source inépuisable ».

On sait que Staline a empêché Riazanov de poursuivre ses travaux en l’emprisonnant, puis en le déportant loin de Moscou. De ce fait, le Capital n’a pas été édité en Russie selon le plan initial et le contenu intégral.