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MARX 11a : Avant-Propos
Maximilien RUBEL - Juin 1967 - pp. 3 - 5
[3 février 2013] : par eric

Aucun livre n’a eu, comme Le Capital, ses destins.

Cent ans après sa publication, il ne semble pas avoir encore livré son secret ; son histoire reste à écrire. Bible du prolétaire moderne, ou Manuel pratique du capitaliste averti ?

Marx s’est réjoui d’apprendre qu’il était lu et compris par des travailleurs. On imagine son sourire ironique à l’annonce que, dans son pays natal, « nombre de riches commerçants et propriétaires de fabriques s’enthousiasment pour Le Capital ».

Pourtant, ces lecteurs enthousiastes ne se disaient pas « marxistes » et l’ironie de l’auteur était facile. Tout autre eût été sa réaction s’il avait pu soupçonner que, après cinquante années, Le Capital serait considéré par certains disciples — peu enthousiastes mais combien diligents — comme un livre de recettes « pour les marmites de l’avenir », c’est-à-dire comme Traité pratique de l’exploitation planifiée et rationalisée de l’homme par l’État-providence.

Écoutons l’avertissement du maître à l’intention de ces utilisateurs épris d’efficacité : « Lors même qu’une société a découvert la loi naturelle qui préside à son mouvement — et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne — elle ne peut ni dépasser d’un saut, ni abolir par décret les phases naturelles de son développement ; mais elle peut abréger la période de gestation et adoucir les douleurs de l’enfantement. » En fait d’« abrègement » et d’« adoucissement », les spécialistes de l’exploitation planifiée agissent comme s’ils avaient pris à la lettre et changé en normes d’action les méthodes d’accumulation « primitive » et « élargie », magistralement décrites par l’auteur du Capital qui est devenu ainsi, par une tragique ironie du destin, le conseiller involontaire des technocrates de tous les régimes de transition : « Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger les phases de transition. Et en effet, la force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. »

* * *

Diagnostic d’une fatalité ou pronostic d’une chance de salut ? La réponse est dans la conclusion du Capital, habilement dissimulée par l’auteur pour tromper la vigilance des censeurs et de leurs sbires dans les pays les plus réactionnaires de l’époque : la Prusse bismarckienne, la France bonapartiste et la Russie tsariste. On sait que la ruse fut couronnée de succès et que c’est dans ces trois pays que Le Capital fut publié et traduit du vivant de l’auteur.

Le chapitre véritablement « final » du Capital — intitulé « Tendance historique de l’accumulation capitaliste » — fut intentionnellement rédigé dans ce style hégélien que les idéologues de l’aliénation planifiée aiment à parodier aujourd’hui pour céder à la mode.

Il se trouve toutefois que, près de dix ans avant de formuler en termes « dialectiques » la conclusion du Capital, Marx a exprimé devant des travailleurs anglais cette même conclusion dans un langage direct, dépourvu de toute ambiguïté quant à la « tendance subjective » de son livre, autrement dit au caractère éthique du postulat de la révolution prolétarienne :

« De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire. La machine qui possède le merveilleux pouvoir d’abréger le travail et de le rendre plus productif, apporte la faim et l’excès de fatigue. Par un étrange caprice du destin, les nouvelles sources de richesses se transforment en sources de détresse. On dirait que chaque victoire de la technique se paie par une déchéance morale. À mesure que l’homme se rend maître de la nature, il devient esclave de ses semblables et de sa propre infamie. La pure lumière de la science elle-même semble appeler, pour resplendir, les ténèbres de l’ignorance. Toutes nos inventions et tous nos progrès ne semblent avoir d’autre résultat que de doter de vie et d’intelligence les forces matérielles et de ravaler l’homme à une force matérielle. Ce contraste de l’industrie et de la science modernes avec les conditions sociales de notre temps est un fait patent, écrasant, indéniable. Certains partis politiques peuvent le déplorer, d’autres peuvent souhaiter être délivrés de la technique moderne et en même temps des conflits modernes. Ou encore, ils peuvent croire qu’un progrès aussi remarquable dans l’industrie ait besoin, pour être parfait, d’un recul non moins marqué dans l’ordre politique. Quant à nous, nous ne sommes pas dupes de l’esprit perfide qui ne se lasse pas de nous signaler tous ces contrastes. Nous savons que les forces nouvelles de la société réclament des hommes nouveaux qui les maîtrisent et leur fassent faire de la bonne besogne. Ces hommes nouveaux, ce sont les travailleurs.

« Ils sont le produit des temps nouveaux, tout comme les machines elles-mêmes. Aux signes qui déconcertent la bourgeoisie, l’aristocratie et les pauvres annonciateurs du déclin, nous reconnaissons notre vieille amie, la taupe qui sait travailler si vite sous la terre, le digne pionnier : la Révolution... »

M. R.