SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
Spartakusbund
Ligue Spartacus - Fraction de gauche du SPD, puis de l’USPD ( 1914 - 1918 )
[23 août 2006] : par jo

Face à l’écroulement du SPD et de la seconde Internationale, les révolutionnaires allemands les plus conséquents, surmontant leur désespoir (Luxemburg et Zetkin auraient même songé au suicide, d’autres ont des problèmes de santé), se réunirent dans l’appartement de Rosa après le vote des crédits de guerre. Ce soir du 4 août, elle était entourée par Mehring, Marchlewski, Ernst Meyer, Hermann et Käte Duncker et Wilhelm Pieck.

Fait important, Rosa et Jogiches (resté dans l’ombre) sont les seuls qui ont une authentique expérience de la clandestinité, de la prison. Tous deux ont joué un rôle important, en Pologne, lors de la révolution de 1905.

Cette poignée de révolutionnaires ne s’est donc pas laissé démoraliser par l’ampleur de la tâche et par son nombre réduit. Comme à Zimmerwald, où les délégués tenaient tous dans quatre taxis comme le raconte Trotsky dans ses mémoires, leur travail de clarification, d’unification en défense de l’internationalisme, allait s’avérer déterminant.

Ils n’attendent pas que la classe ouvrière, ivre du poison nationaliste, livrée physiquement au fer et au feu de la guerre, aux privations, à l’exploitation forcenée de l’arrière, sans boussole puisque leur Parti, leur Internationale ont emboîté le pas des va-t-en-guerre ... réagisse. Ils se portent rapidement au combat :

— en utilisant la tribune parlementaire. Ainsi, Liebknecht parvient à attirer de plus en plus de députés à ses côtés. Le 22 octobre 1914, cinq parlementaires SPD quittent la salle en signe de protestation ; le 2 décembre, Liebknecht est seul à voter contre les crédits de guerre ; en mars 1915, trente députés quittent le Reichstag alors que Liebknecht et Otto Rühle votent contre ;

— en diffusant, malgré la censure, du matériel de propagande. Ce sera, fin 1914, au travers des premiers tracts illégaux, de Die Internationale (avril 1915), de brochures diverses comme La Crise de la social-démocratie (appelée aussi Brochure de Junius) ou les Spartakusbriefe (Lettres de Spartakus) ;

— en essayant de garder le contact avec les internationalistes des autres pays et en participant ainsi aux conférences internationales de Zimmerwald et de Kienthal ;

— en soutenant, voire en impulsant les luttes qui ressurgissent sur le « front intérieur » dès 1915. En mai 1916, les Délégués révolutionnaires organisent une grève de protestation de 55 000 métallos en solidarité avec Liebknecht, qui passe en jugement ;

— en s’évertuant à reconquérir l’organisation ou au moins à arracher les meilleurs militants du SPD : « Debout, des derniers aux premiers (...) Il faut appeler à la lutte pour le parti, dans le parti ; il faut refuser tous moyens financiers à ces laquais des classes dirigeantes : au Comité directeur, à toutes les instances officielles et aux fonctionnaires qui lèchent les bottes des cuirassiers (...) pas de cotisations, pas un sou pour la direction (...) pas de scission ou d’unité, pas de nouveau ou d’ancien parti, mais la reprise du parti à partir de la base, par la rébellion des masses ... » (cité par Nettl, p. 626)

La répression va bientôt s’abattre. La bourgeoisie, aidée par les fonctionnaires du SPD qui dénoncent les radicaux, essayant de couper les révolutionnaires du prolétariat. Les cachots se remplissent de militants spartakistes. Et, le Comité directeur du SPD décide d’exclure tous les opposants.

La Ligue va pourtant continuer son combat dans l’USPD, alors que la Révolution russe de février à un puissant retentissement en Allemagne. Ainsi, plus de 300 000 ouvriers vont faire grève en avril 1917 : « D’innombrables assemblées eurent lieu dans des salles ou en plein air (...) L’état de siège fut ainsi rompu en un clin d’oeil et réduit à néant dès que la masse se fut mise en mouvement et, déterminée, eût pris possession de la rue. » (Spartakusbriefe, avril 1917)

Puis, durant l’été se produisent les premières mutineries dans la flotte allemande. La répression est sanglante mais constitue l’un « des symptômes irrécusables d’un grand tournant, symptômes d’une veille de révolution, à l’échelle mondiale ». (Lénine, Oeuvres T. XXVI, p. 185)

Fin janvier 1918, la colère déborde, 400 000 ouvriers entrent en grève et forment un Conseil. Un tract spartakiste met en garde : « Nous devons créer une représentation librement élue sur le modèle russe et autrichien (...) Chaque usine élit un homme de confiance pour 1 000 ouvriers (...) Les dirigeants des syndicats, les socialistes de gouvernement et autres piliers de l’effort de guerre ne doivent sous aucun prétexte être élus dans les délégations (...) Lors de la grève de masse d’avril 1917, ils ont cassé les reins du mouvement de grève de la façon la plus perfide en exploitant les confusions de la masse et en orientant le mouvement dans de fausses voies (...) Ces loups déguisés en agneaux menacent le mouvement d’un danger bien plus grave que la police impériale prussienne. » (cité par Broué, p. 113)

C’est le SPD, utilisant son crédit encore important en milieu ouvrier, qui va saboter le mouvement. Il parvient à envoyer trois représentants dans le Comité d’action. Ebert dira fièrement : « Dans les usines de munitions de Berlin, la direction radicale avait le dessus (...) Je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe. » (Broué, p. 117)

Désorienté, le Comité d’action ne sait comment utiliser l’énergie révolutionnaire sinon en entamant des négociations ; de plus les soldats restent disciplinés et Berlin est isolé du reste du Reich. Le travail reprend le 3 février. Jogiches écrit : « Par crétinisme parlementaire (...) par manque de confiance dans les masses, mais aussi - ce n’est pas la moindre raison - parce que, dès le début, les indépendants ne pouvaient imaginer la grève que comme un simple mouvement de protestation, le comité s’est borné, sous l’influence des députés, à tenter d’entrer en pourparlers avec le gouvernement, au lieu de repousser toute forme de négociation et de déchaîner l’énergie des masses sous les formes les plus variées (...) Il semble qu’il y ait eu parmi les délégués (...) une foule de nos partisans. Seulement, ils étaient dispersés, n’avaient pas de plan d’action (...) En outre, la plupart du temps, ils n’y voient pas très clair eux-mêmes. » (Broué, pp. 117-118)

Cependant, les spartakistes ont, au cours du mouvement, tiré huit tracts de 20 000 à 100 000 exemplaires chacun, ce qui est une véritable performance pour une organisation illégale.

En attendant que chacun ait tiré les leçons et refait ses forces, il faut payer le prix de la défaite. Un gréviste sur 10 environ voit son affectation spéciale annulée et est mobilisé. Les « meneurs », comme Müller aussi. La police réussit à capturer Jogiches, décapitant ainsi l’organisation spartakiste. Le gouvernement a les mains libres pour lancer deux nouvelles offensives. Et, entre mars et novembre, et ceci pour la seule Allemagne, 500 000 hommes vont encore être fauchés alors qu’un million est blessé.

La situation s’aggrave donc, un nombre croissant de soldats désertent et la combativité ouvrière n’est pas brisée. En l’espace d’une semaine (3-9 novembre), la « Novemberrevolution » va submerger l’Allemagne d’une vague de Conseils d’ouvriers et de soldats.

« Mais le plus grand malheur pour l’Europe, le plus grand danger pour elle, c’est qu’il n’y existe pas de parti révolutionnaire. Il y a des partis de traîtres tels que Scheidemann (...) ou des âmes serviles telles que Kautsky. Il n’y existe pas de parti révolutionnaire. Certes, un puissant mouvement révolutionnaire des masses peut corriger ce défaut, mais ce fait demeure un grand malheur et un grand danger. » (Lénine, Oeuvres T. XXVIII, p. 122)

Le KPD va enfin être fondé fin décembre, dans le feu des luttes. Mais ce n’est pas encore un parti solide et il va être rapidement décapité.


Bibliographie indicative :

— AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste en Allemagne (1918-1921), Payot, 1976 ;

— BADIA Gilbert, Les Spartakistes, Julliard Archives, 1966 ;

— BENOIST-MECHIN Jacques, Histoire de l’armée allemande (tome I), Albin Michel, 1964 ;

— BROUE Pierre, Révolution en Allemagne (1917-1923), Editions de Minuit, 1977 ;

— CCI, La Gauche hollandaise, 1990 ;

— LUXEMBURG Rosa, Lettres de Spartacus et tracts (Spartacus-Briefe). Contre la guerre, par la révolution, Luxemburg Rosa, Spartacus, 1972 ;


Bibliographie sur Spartacus, et la révolte des esclaves de 73 avant J.C. :

— DUINO Michel, Spartacus, fléau de Rome, Jourdan, 2005 ;

— FAST Howard, Spartacus, L’Atalante, 1999 ;

— GUILOINEAU Jean, Spartacus. La révolte des esclaves, Hors Commerce, 2005 ;

— KOESTLER Arthur, Spartacus, Calmann-Lévy, 2005 ;

— OLLIVIER Marcel, Spartacus, la liberté ou la mort, Les Amis de Spartacus, 2001 ;

— PACAUD Gérard, Spartacus. Le gladiateur et la liberté , Félin, 2004 ;

— SALLES Catherine, 73 avant J-C, Spartacus et la révolte des gladiateurs, Complexe, 2005 ;