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GLAT 1976-03b : 35 X 40
Lutte de Classe - Mars 1976 / p. 8 - 14
[18 juin 2014] : par eric

En présentant ce texte, publié dans Collegamenti n° 7, nous entendons poursuivre la discussion avec les camarades du CCRAP [1], déjà développée dans des numéros précédents de Lutte de Classe [2].

Les pages qui suivent, écrites dans un but de discussion interne, se réfèrent certes spécifiquement à la situation de l’Italie, où la sensibilisation à des mots d’ordre bureaucratique traduit le tassement actuel de l’initiative ouvrière.

Elles présentent cependant un intérêt plus général, et nous paraissent clarifier et dépasser les analyses précédentes, dans la mesure en particulier où la discussion sur l’organisation et l’autonomie prolétarienne s’établit cette fois directement à partir de problèmes qui se posent concrètement.

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La pression pour une réduction de la durée du travail est, depuis plus d’un siècle, un des axes principaux de la lutte de classe. La première action collective du prolétariat de toute une nation a été la lutte des ouvriers anglais contre la tentative des capitalistes de prolonger la durée du travail au-delà des possibilités physiques des ouvriers, et de faire travailler les enfants à l’usine. Dans ce domaine, initiative ouvrière et réorganisation capitaliste se sont entrecroisées en une lutte acharnée. L’impossibilité d’accroître la plus-value absolue (résultant de l’extension quantitative de la journée de travail) a poussé les capitalistes à accroître la plus-value relative (en développant la productivité du travail). C’est à cette fin que le capital s’est vu contraint d’accélérer, d’abord le procès de la mécanisation, puis celui de l’automation de la production.

L’introduction de la chaîne d’assemblage est étroitement liée à celle de la journée de huit heures : désormais, l’ouvrier ne pouvait pas supporter plus longtemps la tension nerveuse et l’usure physique résultant de la parcellisation du travail, de l’accroissement des cadences et de la pollution.

Le développement de la grande ville avec l’augmentation des temps de transport qui en résulte, et d’autre part les difficultés d’adaptation à la discipline d’usine, sont les facteurs qui ont donné une place centrale, pour les ouvriers, à la préoccupation de réduire davantage la durée du travail.

En Italie, cette réduction a été poursuivie à travers deux types de lutte distincts :

—  l’une, dirigée essentiellement par les syndicats, vise au remplacement de la semaine de 44 heures par celle de 40 heures, ou même moins pour certaines catégories ;

—  l’autre, semi-spontanée, s’est affirmée sous des formes, des modalités et des périodicités diverses selon les usines, par une pression qui s’exerce essentiellement à travers l’absentéisme, lié à une force plus grande dans les négociations collectives et à la nouvelle organisation de la sécurité sociale.

Étant donné que l’absentéisme a été et reste, malgré la crise, la forme la plus répandue de l’action prolétarienne en matière de durée du travail, il convient d’en dire quelques mots :

—  ce comportement est avant tout celui des jeunes ouvriers des grandes usines, dont il exprime l’impatience et la combativité face à l’organisation du travail. Il est donc beaucoup plus difficile de le pratiquer, par exemple, dans les petites usines où le paternalisme patronal et l’idéologie productiviste sont plus forts ;

—  on doit dire, par ailleurs, que bien qu’il représente une forme importante de l’action ouvrière, il a des conséquences contradictoires au niveau de l’organisation. Pour s’absenter, les ouvriers doivent établir une organisation informelle, mais une fois absents ils se trouvent isolés dans les quartiers et en pratique mènent une existence individuelle. Il est courant, par exemple, que l’absentéisme soit lié à un double emploi (voir Alfa-Roméo) ou qu’il isole de l’atelier les ouvriers qui le pratiquent de manière spontanée, donnant ainsi prise à la répression patronale.

On n’entend pas par là mettre en avant une argumentation « productiviste », vu que de toute évidence le refus par les ouvriers de la discipline de l’usine ne s’exprime pas selon des schémas préétablis, mais se conforme aux rapports de force exprimés par la classe au niveau local et même, bien souvent, individuel ; notre objectif est de préciser les limites de l’absentéisme. Cette forme d’action ne doit pas, en fait, être confondue avec le refus du travail salarié, refus qui ne peut s’exprimer que dans l’usine, de manière collective, et de la part de tout le prolétariat.

Ouvrir aujourd’hui un débat sur la réduction de la durée du travail est important précisément dans la mesure où les capitalistes tendent à rétablir la discipline dans la production, à favoriser le double emploi et à ne faire aucune concession sur le salaire et la durée du travail ; mais c’est justement l’importance du sujet qui doit nous conduire à combattre toutes les manières équivoques et simplistes de poser la question, et c’est pourquoi il nous semble opportun d’émettre quelques appréciations sur la proposition que certains camarades ont présentée dans ce domaine.

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Sous le titre « 35x40 » les Collectifs Politiques Ouvriers (Rosso) de Milan ont proposé à l’Autonomie Organisée une « initiative politique générale » [3] en vue de la réduction de durée du travail à 35 heures (payées 40) et demandé que ce thème joue un rôle central dans notre activité au cours des prochains mois. Les raisons qui conduisent les CPO à proposer cet objectif sont au nombre de deux :

—  « d’abord et avant tout parce que c’est un objectif juste. Il correspond aux intérêts immédiats des ouvriers en tant que force de travail, dans la mesure où il répond de manière adéquate à l’utilisation capitaliste de la crise, tout entière tendue vers l’accroissement de la productivité du travail (autrement dit, à la réduction et au contrôle de sa mobilité et de son coût) » ;

—  « en second lieu ... parce que ... il comporte également un fort contenu antiréformiste ».

En premier lieu, il faut dire que les ouvriers se fixent des objectifs, non parce qu’ils sont « justes », mais parce qu’ils ont la force de les mettre en application, et à la limite de les imposer aux organisations réformistes. Ce qu’il convient de montrer, par conséquent, ce n’est pas qu’un objectif est correct ou utile pour les ouvriers — bien des objectifs présentent cette caractéristique, depuis la plus petite augmentation des salaires jusqu’à la révolution sociale — mais de quelle manière il serait possible de l’atteindre. En second lieu, aucun objectif intermédiaire n’est en soi antiréformiste, vu qu’il doit être atteint au sein des structures capitalistes. Une lutte ouvrière ne devient antiréformiste que dans la mesure où elle démolit effectivement le contrôle exercé par les syndicats et les partis « ouvriers ».

Concrètement, l’objectif proposé n’est qu’un aspect du regroupement de la gauche ouvrière des grandes usines de la métallurgie, frappées ces temps derniers par la réorganisation et les attaques patronales. De ce point de vue, il s’agit d’une proposition importante et utile au débat, et à l’action de classe, notamment dans la mesure où elle s’oppose à la logique productiviste du syndicat. Lorsqu’au contraire on propose comme objectif général de la classe les 35 heures payées 40 c’est, par rapport aux fins que l’on vise, trop ou trop peu.

Trop parce que, si l’on considère les forces que l’Autonomie Ouvrière Organisée peut actuellement mobiliser, les difficultés qu’affronte le mouvement ouvrier dans son ensemble, la désagrégation du comportement ouvrier résultant de la coexistence d’objectifs différents, qui vont de la défense de l’emploi à la lutte contre le travail saisonnier, il s’agit d’un objectif qui ne peut donner lieu qu’à une « propagande » de type idéologique, totalement coupée des luttes réelles qui sont en cours et auxquelles participent les autonomes.

Trop peu parce que, face à une attaque capitaliste aussi globale, cette proposition n’identifie qu’un seul aspect, très difficile à généraliser. Que signifient en fait 35 heures payées 40 ? Qu’elles seraient payées au prix actuel de 40 heures ? Mais alors ce sont les heures supplémentaires, nécessaires à la survie, qui se chargeront d’annuler l’objectif lui-même. Ou bien prétend-on ainsi donner un emploi aux chômeurs ? Mais face à la réorganisation actuelle la riposte prolétarienne devra être beaucoup plus organisée pour aboutir à des résultats concrets. Au fond, alors, la signification réelle de cet objectif, ce serait le célèbre mot d’ordre « travailler moins pour vivre mieux ». Mais dans ce cas, il est parfaitement inutile d’enfermer de force ce mot d’ordre dans le cadre d’une revendication centrale, il s’agit plutôt de faire face aux mille formes de lutte qui visent cet objectif.

C’est justement dans cette vision propagandiste que se situe l’idée d’en arriver à la constitution de « Comités pour les 35 heures ». Ces comités qui devraient regrouper ouvriers et chômeurs, surgir dans les usines et les quartiers, autour desquels on organiserait « des maisons de jeunes, des centres de consultation féminins, etc. » semblent ressusciter le vieux rêve de l’organisation du mouvement à coups de mots d’ordre.

En fait, on ne définit pas les rapports possibles entre les « comités pour les 35 heures » et les « comités d’atelier ». Il est clair qu’avec les premiers on en revient à la logique de l’objectif général, alors que les seconds devraient être, au moins en tant que projet, un aspect de l’organisation de l’intervention au niveau de chaque activité productive. D’où le risque que les comités d’atelier, au lieu d’être les noyaux constitutifs de l’autonomie organisée, deviennent une caisse de résonance pour des organismes prétendument supérieurs. On risque d’autre part de confondre le comité d’atelier avec n’importe quelle autre organisation fonctionnant au niveau de l’atelier (commission, groupe de jeunes, etc.) : or le premier doit être une cellule de l’organisation de classe, alors que les secondes ne peuvent fonctionner que comme des aspects spécifiques de secteurs particuliers de la classe.

C’est aussi à une logique propagandiste que se ramènent les appréciations portées par les CPO sur le « compromis historique » [4] et sur la réorganisation :

L’urgence qui nous pousse à agir immédiatement sur le terrain de l’organisation et de la lutte autour de cet objectif résulte d’une considération très simple : la phase politique de la réorganisation et de la restructuration capitaliste du pouvoir s’avance à marches forcées vers une conclusion au niveau de la production et des institutions. Entre les élections régionales et les conventions collectives de la fin de l’année, le capital a décidé d’en finir ; la réorganisation trouvera dans le compromis historique sa forme politique adéquate, du point de vue de l’étouffement des luttes, de leur contrôle par l’intérieur, de la répression de toute alternative ouvrière et révolutionnaire. Dès maintenant, le processus d’étouffement des luttes risque de devenir irréversible. C’est pourquoi il s’agit de commencer tout de suite en misant, tant que c’est encore possible, sur le regroupement le plus large et sur l’initiative la plus large et la plus défendable dans l’immédiat. Certes, il ne faut pas se faire d’illusions : face à un mouvement qui attaque de manière aussi décidée un des points cruciaux de la réorganisation et de sa forme politique (le compromis historique) les patrons et les forces désormais associées au pouvoir (syndicats et partis du mouvement ouvrier) mettront en œuvre tout leur potentiel de contre-attaque et de division. Ceci fait désormais partie de l’expérience des masses : le problème n’est pas de vouloir éviter dans tous les cas de répondre au terrorisme des patrons, mais de répondre à l’aide de tous les instruments possibles dans le cadre d’un soutien de masse.

Ce passage contient toute une vision catastrophique de la situation qu’affronte la classe ouvrière : il semble que ce soit seulement aujourd’hui que les syndicats et le PC soient devenus contre-révolutionnaires ; une thèse de ce genre, bien qu’elle soit compréhensible, venant de camarades sortis de la gauche syndicale depuis à peine plus d’un an, est totalement fausse. Le réformisme a toujours été une des armes du capitalisme, le PC et les syndicats visent le compromis historique, non parce qu’ils abandonnent les intérêts de la classe mais parce que le compromis historique représente aujourd’hui la seule possibilité d’accéder au pouvoir pour eux qui n’ont jamais défendu les intérêts de la classe. Bien sûr, les réformistes prennent des virages tactiques, adoptent des positions plus ou moins dures, etc., mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Un réformisme dur est aussi étranger aux intérêts de la classe qu’un réformisme conciliateur, dans la mesure où ce qui est décisif ce n’est pas la violence mais la pratique que l’on représente et les fins que l’on poursuit. Dans la mesure où le mouvement ouvrier officiel cherche à enfermer le prolétariat dans la défense d’une forme d’exploitation (le capitalisme progressiste, ou à la limite le capitalisme d’État) sa façon de combattre l’autre forme (le capitalisme arriéré et privé) est un facteur tactique. Ce fait est parfaitement confirmé par l’expérience de ces dernières années : c’est ainsi qu’en juillet 1960 [5] le PC et les syndicats n’ont eu aucune difficulté à mobiliser la rue, d’une manière que certains imbéciles considèrent comme insurrectionnelle, pour soutenir leur action parlementaire.

Il ne s’agit pas de nier que le réformisme soit sujet à des contradictions résultant de la pression de sa base ouvrière, notamment au niveau du syndicat, mais son orientation fondamentale lui est donnée par sa structure organisationnelle elle-même et par les rapports sociaux qu’il développe, et par conséquent la tactique révolutionnaire ne peut ni ne doit la surestimer au détriment du comportement réel de la classe, qui doit être notre référence principale. La surestimation de la crise est directement liée à celle du rôle que peut jouer l’autonomie organisée : il semble presque qu’il revienne aux révolutionnaires de sauver la classe de la situation où elle se trouve embourbée. C’est là une vision totalement déformée de lutte de classe : ce ne sont pas les révolutionnaires qui inventent les formes de luttes, c’est la classe dans son ensemble ; et ce n’est pas une lutte « juste » qui détermine la situation.

Mais c’est la dernière partie du texte qui traite des implications les plus profondes en matière d’organisation :

Certes, il est vrai qu’aujourd’hui les ouvriers ont, paradoxalement peur de leur propre force ; ils savent où elle commence, en connaissent l’énorme potentiel et le caractère explosif, mais ne savent où elle peut aboutir en l’absence d’une organisation politique générale de la classe, et par suite ils la craignent en partie. Mais la lutte pour les 35 heures n’est pas un saut dans le noir : c’est au contraire un défi lancé au réformisme, une ligne tendancielle fondée sur les besoins les plus essentiels de la classe ouvrière, une division radicale entre le camp qui lutte contre l’exploitation et le camp qui cherche à mieux l’organiser.

On pourrait ironiser sur les cours de lecture de la pensée que les camarades ont suivi pour connaître l’opinion de la classe ouvrière, mais ce n’est pas là le problème. Soutenir que les ouvriers connaissent leur propre force mais ignorent où elle peut les conduire, c’est soit énoncer une évidence — si l’on entend par là que dans une société capitaliste les ouvriers n’ont pas urne vision claire, et parfois aucune vision, d’une organisation communiste de la production — soit, et nous pensons qu’en l’espèce c’est le cas, tenter nettement de justifier le rôle d’un groupe dirigeant. La force ouvrière ne serait qu’une force brutale qui devrait être dirigée par quelqu’un, la fameuse « organisation politique générale ». Il nous semble que les camarades jouent un peu sur les mots : un léniniste orthodoxe l’appellerait « parti révolutionnaire », sans tant de circonlocutions. La seule différence entre cette organisation et les partis classiques est que ceux-ci se proposaient comme force dirigeante clairement structurée, alors que celle-là voudrait un peu jouer le rôle de l’étincelle qui met le feu à la prairie, encore que de toute évidence l’opération ne réussisse pas à tous les coups, peut-être du fait que l’étincelle est jetée un jour de pluie. Le spontanéisme de type maoïste ne fait que reproposer, année après année, ses thèses, avec une monotone insistance, en découvrant à chaque fois « l’objectif révolutionnaire » (salaire garanti, appropriation, 35x40, etc.). Il est évident que les camarades des CPO entendent s’obstiner sur la voie qui a conduit Lotta Continua au néo-réformisme le plus ouvert. Et la réalité de ce danger est confirmée par le fait que ces coordinations « par objectifs » ne font qu’attirer, telles des mouches sur du miel, tous les petits groupes d’extrême gauche ; de même que la Coordination pour l’autoréduction a vu se présenter les staliniens du FARP et consorts, celle des 35 heures risque d’avoir la participation des trotskystes de la 4ème Internationale.

Encore une fois le caractère extrémiste de l’objectif est lié à l’opportunisme en pratique, qui est évident vu que tout le monde sait quelle est la ligne de la 4ème : créer sa propre petite tendance de gauche au sein du syndicat, dans le plus vieux style bolchevik.

Nous sommes certains qu’en présentant leur proposition les camarades des CPO poursuivent les fins les plus louables, et la critique que nous en avons faite ne cherche donc pas à limiter la discussion des problèmes réels que soulève cette proposition elle-même ; mais cette discussion doit se dérouler sur le terrain de l’autonomie, c’est-à-dire de la confrontation des luttes réelles, d’interventions réellement menées, d’expériences militantes, aussi diverses qu’elles soient.

Il faut en somme se décider à abandonner l’illusion de pouvoir résoudre les problèmes à coups de slogans et de « comités ». La ligne juste de la réduction de la durée du travail, de l’auto-réduction de la production, de la défense du salaire indépendamment de la productivité, il s’agit de la faire passer dans les luttes, en identifiant dans chaque cas les objectifs qu’il est possible d’atteindre et en établissant ainsi une confrontation et une collaboration autre qu’occasionnelle.

Collegamenti n° 7

[1] Centre Communiste de Recherches sur l’Autonomie Prolétarienne. Adresse postale : Marco MAIOLANI C.P. 4046 20100 MILANO.

[2] Voir à ce sujet le numéro de novembre 1975.

[3] Les passages entre guillemets sont extraits du texte des C.P.O.

[4] Formule stalino-réformiste visant à faire participer le P.C.I. au gouvernement, à travers une alliance avec la démocratie crétienne. — Note du traducteur.

[5] Il s’agit des manifestations violentes, marquées par des affrontements avec la police, qui avaient empêché la tenue à Gênes d’un congrès néo-fascite. — Note du traducteur.