SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
GLAT 1965-02d : Les ouvriers tchèques et la planification
Lutte de Classe — Février 1965 / p. 5 - 6
[15 mai 2015] : par eric

Il est intéressant de savoir comment les ouvriers tchèques utilisent les ordres bureaucratiques pour résister à l’exploitation.

Chez SKODA, une des plus grandes entreprises de Tchécoslovaquie (12 à 15 000 ouvriers pour la production « autos » seulement) l’atmosphère est, comme partout dans le monde dit communiste, à l’amitié et à la collaboration avec l’Occident. On accueille libéralement les techniciens étrangers, français, allemands, même américains, et les équipements ultra-modernes qui permettront de réaliser une production meilleure, plus compétitive que l’ancienne.

Non seulement on les accueille, mais on est même obligé de les garder longtemps, car ils sont les seuls à savoir faire marcher les machines neuves. En effet, l’ouvrier tchèque a reçu au début de l’année un ensemble de directives grâce auxquelles il atteindra la norme de production prévue au plan, et il s’en tient là. Les directives n’ont pas prévu l’utilisation de machines nouvelles ; pourquoi saurait-il s’en servir ? Alors le matériel mal utilisé et mal entretenu est recouvert au bout de quelques mois d’une telle couche de saleté qu’on dirait qu’il a 20 ans ; les pannes sont fréquentes et les ingénieurs étrangers s’arrachent les-cheveux et écrivent fréquemment pendant des heures de longs rapports sur ce qu’ils conseillent de faire, de façon à dégager leur responsabilité.

Entre temps, la production est gérée comme dans tout système bureaucratique, grâce à des réunions longues et nombreuses, où personne bien sûr ne prend la responsabilité d’une décision, sauf le report de la réunion au lendemain. Il faut dire que participent à cette réunion les inévitables membres du parti, totalement incompétents dans le domaine technique et donc incapables par nature de comprendre quoi que ce soit aux problèmes qui se posent à chaque instant dans la production. D’ailleurs, si par hasard quelqu’un est nommé à un poste pour lequel il est compétent, il est presque aussitôt déplacé ailleurs : moins on comprend ce qu’on fait, mieux ça vaut ; il suffit de suivre des consignes administratives, c’est beaucoup plus sûr.

Ces quelques observations ont été faites tout récemment lors d’une visite de SKODA, à Prague, où l’on organise un branle-bas de combat pour faire face à la demande croissante de voitures par les particuliers. Mais la grève du zèle permanente que font les ouvriers, instinctivement semble-t-il, ralentit considérablement la marche des opérations ; ils ont compris qu’ils ne travaillent pas pour eux, mais qu’ils sont exploités tout comme le prolétariat occidental, car tous obéissent à des ordres.

Dans le capitalisme occidental comme dans le capitalisme oriental, la production est dirigée par des bureaucrates, à l’Est plus encore qu’à l’Ouest et cette remarque éclaire d’un jour particulier la question de la capacité de la classe ouvrière à gérer elle-même la production ; ceux qui s’affolent en disant ou en pensant que les producteurs n’ont pas assez d’intelligence ou de connaissances pour organiser leur propre travail, feraient mieux de s’étonner qu’il puisse y avoir encore une production qui sort quand les bureaucrates y mettent leur nez tout-puissant.