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GLAT 1965-03a : La récession et les travailleurs
Lutte de Classe — Mars 1965 / p. 1 - 3
[6 novembre 2015] : par eric

L’opération « stabilisation » suit son cours. De tous côtés, on annonce la stagnation ou la baisse de la production ; les fermetures d’usines et les licenciements se multiplient ; de nombreux travailleurs sont réduits au chômage partiel ou, en tout cas, voient se réduire les heures supplémentaires (ce qui ne serait pas désagréable si la paie ne s’en ressentait pas, mais justement...).

Disons-le encore une fois : il y a très peu de chances, dans les conditions actuelles, pour que cette « récession » se transforme en une crise du genre de celle des années 30. La leçon n’a pas été perdue pour les capitalistes, qui sont aujourd’hui beaucoup mieux organisés qu’il y a trente ans (contrairement aux travailleurs, qui ne sont pratiquement pas organisés du tout). À moins d’un accident tout à fait imprévisible, la direction capitaliste possède les moyens de renverser la vapeur et de faire reprendre à la production sa marche ascendante au moment où elle jugera l’état de choses actuel contraire à ses intérêts de classe. Si actuellement elle n’en fait rien, c’est tout simplement parce qu’une légère récession lui convient parfaitement.

Pourquoi ? Parce qu’une situation de ce genre oblige chaque capitaliste à renforcer au maximum l’exploitation des travailleurs qui dépendent de lui. Pris à la gorge par la mévente, chaque patron s’efforce de serrer ses prix de revient, de façon à maintenir sa marge bénéficiaire. Pour les travailleurs, cela signifie : renforcement de la discipline, accélération des cadences, diminution ou suppression des primes et autres « avantages », enfin installation de machines plus modernes qui justifierait des déclassements et autres entourloupettes permettant de payer moins pour un travail plus intense.

Pour que l’opération réussisse, il est évidemment essentiel que les travailleurs se laissent faire. Et ils y seront d’autant plus disposés que la peur du chômage incitera chacun d’eux à éviter de se faire remarquer par une attitude trop combattive. Une fois mise en place et acceptée la nouvelle organisation du travail, les « affaires » pourront miraculeusement reprendre, la production redémarrer en flèche, les heures supplémentaires pleuvoir à tort et à travers ; le patronat conservera, au moins pour un certain temps, une marge bénéficiaire plus importante : le tour aura été joué.

Un petit exemple permettra de mieux saisir de quoi il s’agit. L’histoire nous vient d’Angleterre, mais elle aurait tout aussi bien pu se produire dans n’importe quel autre pays. Une entreprise textile de moyenne importance se trouvait aux prises avec un personnel particulièrement intraitable. Ayant décidé de se débarrasser de ces dangereux énergumènes, le patron profita d’un débrayage limité pour mettre à la porte la quasi-totalité des ouvriers qu’il employait et en recruter de nouveaux. Résultat : après quatre mois de formation, il devenait possible, avec une seule équipe, de sortir la production qui, auparavant, se faisait avec deux, de sorte que la marge bénéficiaire montait de 8 à 21 % du chiffre d’affaires et que la firme réalisait en quatre mois autant de profit que pendant toute l’année précédente. Le rapport du Président-Directeur-Général, à qui nous empruntons ces détails, omet malheureusement de nous dire dans quel état se trouvent, à la fin de leur journée, les pauvres bougres qui ont accepté de faire les jaunes dans de pareilles conditions.

En revanche, les conclusions que la bourgeoisie tire d’épisodes de ce genre ne sont un mystère pour personne. Dans son commentaire, le Financial Times, organe de la bourgeoisie financière anglaise, incite ses lecteurs à ne plus prendre de gants avec les « éléments irresponsables » qui se permettent de présenter des revendications « contraires à l’intérêt national » (autrement dit, contraires aux profits des capitalistes). Un mois auparavant, dans un discours retentissant, le premier ministre Harold Wilson proclamait qu’il était temps d’en finir avec des comportements démodés, tels que se mettre en grève « alors qu’il existe des mécanismes pour résoudre les conflits » (sic), « discuter à perte de vue sur la répartition du travail » ou même (quelle horreur) « chiper quelques minutes par ci, une heure par là » sur le temps précieux que les patrons, comme chacun sait, achètent à prix d’or. Pour ceux qui l’ignoreraient, précisons que l’honorable Wilson n’est pas un suppôt du « pouvoir personnel », mais bien un « travailliste », autrement dit ce qui se fait de mieux en Angleterre dans le genre « de gauche ». À suivre pour les naïfs qui s’imaginent encore que cela ferait la moindre différence d’avoir un gouvernement Defferre - Waldeck-Rocher à la place du gouvernement de Gaulle - Pompidou.

La ressemblance entre les prêches wilsoniens et les exhortations de nos propres dirigeants n’est évidemment pas due au hasard. De plus en plus, la bourgeoisie organise par-dessus les frontières nationales son attaque permanente contre les conditions de vie de la classe ouvrière. L’objectif fixé par les « experts » est de disposer d’un nombre de chômeurs complets représentant entre 1,5 et 2 % du total de la main-d’œuvre. Le niveau, selon eux, doit suffire pour peser sur les salaires, sans entraîner une trop grande perte de production. Bien entendu, il ne s’agit pas de maintenir en permanence les mêmes travailleurs en chômage, car sinon l’effet de freinage sur les salaires serait manqué. L’armée de réserve ainsi constituée serait donc continuellement renouvelée, ce qui donnerait à un plus grand nombre de travailleurs l’occasion de perdre leur emploi de temps à autre.

Que ce plan soit exécuté tel quel, ou que des circonstances imprévues le modifient en cours de route, une chose est certaine : la logique du capitalisme interdit absolument toute modification réelle de la condition des travailleurs. Quel que soit le nombre de voitures, de réfrigérateurs et de machines à laver qu’il leur sera permis d’acquérir, ils resteront un vulgaire bétail poussé tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, surmené un jour, le lendemain jeté à la rue sans ménagements. Il est inutile d’attendre de la bonté des capitalistes un remède à cette situation : quand bien même ils le voudraient, ils sont impuissants à y changer quoi que ce soit. Les seuls qui aient ce pouvoir, ce sont les travailleurs eux-mêmes s’ils veulent bien agir ensemble pour la défense de leurs intérêts. Tant qu’ils laisseront à d’autres le soin de les diriger, il ne faudra pas qu’ils s’étonnent d’être traités comme des gamins.