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Compte-rendu de la conférence Hypothèses d’avril
Samedi 1er avril 2017 - 14h00-18h30 et 20h30-23h30 / Salle du Sénéchal, Toulouse
[11 octobre 2017] : par ivan

Conférence organisée par le cercle de discussion ORORA et par le collectif d’édition SMOLNY.

Les courtes présentations autour de thèmes majeurs de l’histoire du mouvement ouvrier ont introduit de riches débats parmi les participants à cette journée. Voici un aperçu de ces débats mais aussi de quelques interventions qui ont eu lieu lors de cette journée organisée à l’occasion du centenaire de la révolution russe.

Les interventions ont suscité diverses réactions qui ont singulièrement pris le biais de l’actualité. Parmi celles-ci, l’une des premières portait sur l’incompatibilité entre nationalisme et internationalisme : à l’heure où l’EU est un obstacle majeur aux luttes aujourd’hui, et surtout que celles-ci portent sur la défense ce qui a été obtenu au niveau national. Il s’agissait donc dans un premier temps d’éclaircir la notion d’internationalisme. Il a également été question des préconditions de la révolution, de la compréhension de la situation nationale et internationale aujourd’hui, de ce qu’il faut faire (méthode), mais aussi des interprétations divergentes qu’il peut y avoir des événements de 1945. Une intervention portant le soir en particulier sur la place et le rôle des femmes dans la révolution russe a pu initier une discussion sur la possibilité ou non de l’intégration de revendications « particulières » dans le mouvement social.

Internationalisme :

Il semble à première vue que la souveraineté populaire ne serait pas incompatible avec l’internationalisme si elle est distinguée clairement du patriotisme. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les conquêtes sociales importantes ne se sont pas faites indépendamment nation par nation, elles se sont faites par vagues qui dépassaient les nations. On peut se référer pour cela aux grèves des années 1860 qui furent soutenues par l’Internationale, et firent peur au patronat justement par leur dimension internationale. On peut également observer l’avènement de la journée de 8h en Europe qui a eu lieu dans les pays européens à seulement quelques mois d’intervalle. Il faut par conséquent bien distinguer souveraineté populaire et souveraineté nationale, puisqu’une souveraineté populaire est bien possible à un niveau européen. Cette question se retrouve notamment dans le mot d’ordre « Etats Unis d’Europe » repris par les pivertistes en 1930 qui s’interrogent sur la manière dont un cadre supranational peut être utilisé pour conquérir la souveraineté populaire. L’internationalisme souffre d’un discours ambigu au moins depuis Jean Jaurès. C’est pourquoi il faut se rappeler les premières résolutions du groupe Die Internationale en 1916 : 1) « dans tous les pays belligérants quelque soit la situation militaire, de refuser les crédits militaires dans le cadre d’une argumentation socialiste de principe 2) de refuser tous les impôts et moyens financiers des gouvernements menant la guerre 3) d’utiliser infatigablement tous les moyens législatifs et de l’action parlementaire pour agiter les masses à travers une alerte constante et la critique des plus aiguë des majorités impérialistes et de leurs gouvernements, et de les encourager à manifester énergiquement leur volonté d’œuvrer contre la guerre et pour la solidarité socialiste internationale. »1

De plus, justifier la guerre au nom des conquêtes sociales est un discours que l’on retrouve déjà dans l’Allemagne post bismarckienne. Il faut bien plutôt se placer d’un point de vue de la solidarité de classe et non de la « souveraineté », qui est une illusion si l’on considère l’évolution du mode de production. C’est pourquoi on ne gagnera rien à un niveau national. Pour éviter de s’enferrer dans une analyse nationaliste, il faut penser globalement et en solidarité, se penser comme classe, changer nos hypothèses d’avril et nos perspectives.

Le caractère démocratique des soviets de Petrograd pose problème lorsque l’on considère le nombre de soldats représentés (les photos en témoignent). Pourtant, ce serait une erreur de croire qu’ils n’étaient que soldats, puisque 95% des soldats étaient paysans.

Questions diverses en lien avec les interventions :

-  Un parallèle entre la révolution russe et la guerre d’Espagne peut être dressé quant aux conditions sociales, économiques et politiques qui ont permis l’irruption d’un mouvement ouvrier sur la scène. On voit alors que le moment crucial est celui lors duquel le mouvement se dote d’organes de représentation.
-  Une question est soulevée sur la manière dont les staliniens, pas simplement espagnols ou le PSUC - Partit Socialista Unificat de Catalunya (branche catalane du PCE) ou le PCE - Partido Communista de España ont mis des obstacles à l’émergence des mouvements ouvriers : son point culminant coïncide avec l’élimination des comités ouvriers paysans.
-  Dans quelle mesure les thèses d’avril de Lénine et son retour d’exil ont-ils eu une influence réelle, un rôle déterminant sur le processus révolutionnaire ?
-  Quelle méthode nous donnons-nous pour anticiper les réactions du capital et de l’Etat ?

Optimisme ou pessimisme :

La situation internationale de déchirement mondial, de guerres contre les peuples qui visent à faire baisser le coût du travail laissent tout de même apparaître en France un sursaut de mobilisations qui laisse présager que nous nous trouvons dans une prémisse révolutionnaire. Est évoquée la tenue en septembre à Alger d’une conférence internationaliste contre la guerre. La question est pourtant bien de savoir la portée que va avoir cette conférence, et elle semble à première vue assez restreinte, et avoir un impact assez réduit sur les classes laborieuses. En effet, rien ne ressemble aujourd’hui à une cristallisation avec une formulation claire au niveau international de cette revendication. D’autres semblent plutôt voir les prémisses d’une contre révolution dans l’absence de revendication de changement total. Cette affirmation peut être pondérée par la remise en cause en France de la police depuis quelques mois qui met aussi le système capitaliste sur la sellette. S’il y a quelque chose de comparable avec les situations observées dans les présentations, c’est bien la résurgence des femmes sur la scène politique, cette année ayant été marquée par une résurgence internationale des féminismes (Kenya en soutien aux polonaises, USA, etc...). Force est de constater une polarisation forte.

1945 : conquête ou défaite ?

Le prolétariat n’a pas vu et admis que certains épisodes ont été des défaites, et faire miroiter qu’ils ont été des victoires est une pollution de la conscience de classe. Plusieurs interventions vont alors dans le sens ou contestent une lecture proposée notamment par Bernard Friot des événements de 1945, comme ayant été un moment révolutionnaire. Une discussion s’initie alors sur la nature des événements de 1944-1945, et font l’objet d’interprétations diverses, si bien qu’il apparaît comme manifeste que cette question devra faire l’objet d’une discussion à part entière. En découlent des questions et des remarques sur la nature du droit du travail : s’il est le résultat du rapport de force capital-travail, est-il pour autant anticapitaliste ? Ou encore sur l’identité du victorieux en 1945, l’Etat ou le prolétariat ? Une négociation est-elle toujours antagoniste à un processus révolutionnaire ?

Sur les préconditions de la révolution :

Il semble qu’en 1789, il n’est pas possible de dire que les révolutionnaires aient été antimonarchistes, ou que cette idée était dominante dans les diverses classes sociales, c’est bien plutôt la conscience que « les choses ne pouvaient pas continuer ainsi » qui a provoqué le processus révolutionnaire, sans pour autant qu’il y ai eu une représentation claire de ce qui était souhaité. On peut en conclure que la conscience sociale et politique revient à avoir des difficultés à endurer que la réalité soit telle qu’elle est. C’est pourquoi il est possible de dire qu’en France, nous arrivons à la fin d’un cycle puisque les tensions politiques et sociales s’exacerbent, et que la répression augmente. Il est évident qu’une chose est primordiale : pouvoir prévoir. On peut identifier plusieurs facteurs, comme en Espagne, l’alphabétisation.

Sur la méthode :

Faut-il déserter les lieux de travail ? Ne pas voter pour ne pas s’associer à la vie politique qui légitime le système politique dans lequel on est ? Faut-il se tourner vers les SCOP, ou ne sont-elles que des instruments du capital ? Dans quel cas une SCOP n’est pas un instrument du capital ? Faut-il concentrer nos efforts sur la question du logement ? Faut-il faire tomber l’UE ou se l’approprier ? Faut-il changer notre idée de la révolution ? (Notre environnement naturel, social et technologique connaît des révolutions quasi mensuelles, lui., et la révolution importe moins que le résultat du processus révolutionnaire). Comment prendre en compte la bombe atomique (qu’il n’y avait pas en 1917) dans la possibilité d’une révolution ?
-  Il est manifeste qu’il faut conquérir la culture ouvrière, mais qu’aujourd’hui, il y a un manque manifeste de mots d’ordres clairs. Or, nous faisons face à une ignorance largement répandue, même de ce que font nos voisins.
-  La question aujourd’hui est bien celle de savoir comment naît le processus révolutionnaire. Tout d’abord, la conscience n’est pas une donnée préalable de la révolution. C’est pourquoi le rôle des partis n’est pas celui d’être des avant-gardes de masses, mais il doivent seulement agir pour la clarification des positions, tirer des leçons historiques, et proposer des processus démocratiques.
-  Comment intégrer l’impératif écologique dans l’anticapitalisme ? Or, il semble au premier abord que la relocalisation de la production prônée par l’écologie est en contradiction avec l’approche de l’internationalisme.

Tribune libre :

Cet espace d’expression libre est un moment où des membres de collectifs présentent leurs activités et les problématiques qu’ils rencontrent. Nous avons eu le plaisir d’échanger sur les projets des Morphaloups (théâtre), du local Camarade, Atomes crochus (journal contre le nucléaire), etc.

Les femmes dans la révolution :

Sur le rôle des femmes dans la révolution russe et le changement de leurs conditions. Dans cet exposé est notamment présenté le code de la famille de 1918, la rémunération du travail domestique et sa socialisation, et la régression de l’élan émancipateur qui commence dès 1932. Une question se pose cependant, celle de comprendre pourquoi le mouvement international des femmes socialistes n’est s’est pas mis aux côtés au mouvement panrusse. Il semblerait que cela puisse s’expliquer par le fait qu’une partie de ce mouvement avait compris la nécessité et la spécificité du mouvement des femmes socialistes. Les événements de la journée du 23 février/8 mars sont troublants, si bien qu’il semblerait que des suffragettes se soient même retrouvées à l’avant du cortège, mais presque par hasard. Le terme LGBTI a posé problème a certaines personnes dans l’intervention, craignant que ce terme ne dépolitise les individus désignés. On courrait le risque de sectoriser les oppressions et diviser, alors que le prolétariat en se libérant libère toute l’humanité, or ces termes révèlent un interclassisme et donc une occultation de la dimension politique et sociale de ces formes d’oppression. On peut cependant considérer que ces termes ne désignent pas des personnes mais bien des formes d’oppression. Si le langage constitue un enjeu évident, il est manifeste que ce n’est pas en le révolutionnant qu’on fera la révolution.