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LIEBKNECHT Karl (1914) : Déclaration au Reichstag
En date du 2 décembre 1914
[31 août 2006] : par eric , jo

Présentation :

Le 3 août 1914, le groupe parlementaire socialiste allemand se réunit pour prendre une décision par rapport à l’orage qui approche. Quatorze ou quinze députés se prononcent pour le non, parmi lesquels Haase, Ledebour, Rühle, Lensch. Ironie du sort, ce fut Hugo Haase, en sa qualité de président, qui fut désigné pour faire la déclaration du parti.

Après avoir voté, par discipline de parti, avec les 110 autres membres du SPD, les crédits de guerre, Liebknecht se résolut à se servir de sa position d’élu. Un voyage sur le front de l’Ouest, en tant que député, semble l’avoir définitivement convaincu : «  En ce qui concerne Karl Liebknecht, il vint à Liège en octobre 1914. [...] Nous lui avons expliqué la situation qu’il ne connaissait pas, et je l’ai accompagné le lendemain dans les provinces, en particulier à Wavre, où les destructions étaient considérables. [...] Au moment de partir, il me serra la main et dit : « Maintenant je sais ce qui s’est passé, et je ferai mon devoir ». (Camille Huysmans à Benedikt Kautsky, 11 mars 1949, in Nettl, p. 598)

En novembre, il commença donc sa propagande auprès du groupe parlementaire. Mais, malgré de nombreuses conversations particulières, au moment du vote, il fut le seul à rompre l’Union sacrée. Malgré les quolibets, son nom devint bientôt le symbole conséquent du courage et de l’internationalisme.

Et, contre le vieux révisionniste David qui, devant la commission du Reichstag, dit en parlant de Liebknecht : « Chien qui aboie fort ne mort pas ! », Rosa Luxemburg répondra en 1916 :

« C’est un chien qui lèche la botte du dominateur, dominateur qui depuis des décennies l’abreuve de coups de pied.

C’est un chien, qui muselé par l’état d’exception remue sa queue joyeusement et qui gémissant doucement guette le regard des seigneurs de la dictature militaire. [...]

C’est un chien qui, aux ordres du gouvernement, abjure, calomnie et traîne dans la boue tout le passé de son parti, tout ce qui lui était sacré pendant une génération.

Chiens sont et restent à jamais les David, Landsberg et consorts. Et ils recevront sûrement, quand le jour des comptes arrivera, le coup de pied bien mérité de la classe ouvrière allemande. » (Lettres de Spartakus, Ed° Spartacus 1972, pp. 183-184)

Cette version du texte ci-dessous est extraite des appendices (annexe X, pages 510-511) de l’ouvrage, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale - tome I, d’Alfred Rosmer. Une version plus complète, soumise par Liebknecht au groupe social démocrate pour être lue à la scéance du Reichstag, peut être consultée pp. 131-133 de l’ouvrage militarisme, guerre, révolution (BS17, Cf. infra). Cette déclaration fut rejetée par le groupe, et son inscription dans le sténogramme des débats, refusée. Le texte fut donc distribué clandestinement, sous forme de tract.


Déclaration :

Je motive ainsi qu’il suit mon vote sur le projet qui nous est soumis aujourd’hui.

Cette guerre, qu’aucun des peuples intéressés n’a voulue, n’a pas éclaté en vue du bien-être du peuple allemand ou de tout autre peuple. Il s’agit d’une guerre impérialiste, d’une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial et pour la domination politique de contrées importantes où pourrait s’installer le capital industriel et bancaire. Au point de vue de la surenchère des armements, c’est une guerre préventive provoquée solidairement par le parti de guerre allemand et autrichien dans l’obscurité du demi-absolutisme et de la diplomatie secrète.

C’est aussi une entreprise de caractère bonapartiste tendant à démoraliser, à détruire le mouvement ouvrier grandissant. C’est ce qu’ont démontré, avec une clarté sans cesse accrue et malgré une cynique mise en scène destinée à égarer les esprits, les événements des derniers mois.

Le mot d’ordre allemand : " Contre le tsarisme " tout comme le mot d’ordre anglais et français : " Contre le militarisme ", a servi de moyen pour mettre en mouvement les instincts les plus nobles, les traditions et les espérances révolutionnaires du peuple au profit de la haine contre les peuples. Complice du tsarisme, l’Allemagne, jusqu’à présent pays modèle de la réaction politique, n’a aucune qualité pour jouer le rôle de libératrice des peuples.

La libération du peuple russe comme du peuple allemand doit être l’oeuvre de ces peuples eux-mêmes.

Cette guerre n’est pas une guerre défensive pour l’Allemagne. Son caractère historique et la succession des événements nous interdisent de nous fier à un gouvernement capitaliste quand il déclare que c’est pour la défense de la Patrie qu’il demande les crédits. Une paix rapide et qui n’humilie personne, une paix sans conquête, voilà ce qu’il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis. Seule, l’affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l’épuisement complet de tous les peuples intéressés.

Seule, une paix basée sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et sur la liberté de tous les peuples peut être une paix durable. C’est dans ce sens que les prolétariats de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort socialiste pour la paix.

Je consens aux crédits en tant qu’ils sont demandés pour les travaux capables de pallier à la misère existante, bien que je les trouve notoirement insuffisants.

J’approuve également tout ce qui est fait en faveur du sort si rude de nos frères sur les champs de bataille, en faveur des blessés et des malades pour lesquels j’éprouve la plus ardente compassion. Dans ce domaine encore, rien de ce que l’on pourra demander ne sera de trop à mes yeux.

Mais ma protestation va à la guerre, à ceux qui en sont responsables, à ceux qui la dirigent ; elle va à la politique capitaliste qui lui donna naissance ; elle est dirigée contre les fins capitalistes qu’elle poursuit, contre les plans d’annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, contre la dictature militaire, contre l’oubli complet des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd’hui encore, le gouvernement et les classes dominantes.

Et c’est pourquoi je repousse les crédits militaires demandés.

Karl Liebknecht. Berlin, le 2 décembre.


Bibliographie indicative :

— LIEBKNECHT Karl, Militarisme, guerre, révolution, choix de textes et présentation de Claudie Weill, traduction de Marcel Ollivier, Maspéro BS17, 1970 ;

— ROSMER Alfred, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, Mouton et Co, 1959 ;