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CAMUS Albert (1953) : Moscou sous Lénine
Préface de l’ouvrage d’Alfred Rosmer
[26 juillet 2007] : par eric , jo

C’est un des paradoxes de ce temps sans mémoire qu’il me faille aujourd’hui présenter Alfred Rosmer alors que le contraire serait plus décent. À cet égard, il suffira peut-être de dire que Rosmer, avec quelques autres qui refusèrent en 1914 la palinodie de la deuxième Internationale, est un des rares militants qui, en quarante années de lutte, aient conservé le respect et l’amitié de tous ceux qui savent combien rapidement s’effondrent les convictions les plus fermes sous la pression des événements. Syndicaliste avant la première guerre mondiale, révolté en 1914 par le reniement des chefs ouvriers de l’Occident, rallié à la révolution de 17, puis opposant à la réaction stalinienne et dévoué désormais à la longue et difficile renaissance du syndicalisme, Rosmer, dans des temps tortueux, a suivi une voie droite, à égale distance du désespoir qui finit par vouloir sa propre servitude et du découragement qui tolère la servitude d’autrui. C’est ainsi qu’il n’a rien renié de ce qu’il a toujours cru. On s’en apercevra en lisant A Moscou, au temps de Lénine.

« Je dirai simplement : j’étais là, c’était ainsi ». Voilà le ton de ce témoignage qui risque de décevoir les amateurs de feuilletons historiques. Où était Rosmer ? En Russie, et principalement à Moscou et à Léningrad, après la révolution d’octobre et avant la mort de Lénine. Temps superbes où le monde semblait recommencer, l’histoire commencer enfin sur les ruines d’un empire ! Même des hommes qui, à un autre bout du monde, souffraient toujours d’oppression, se crurent alors libérés et pensèrent toucher à ce que Liebknecht appelait les portes du ciel. Mais Rosmer témoigne de ce temps à sa manière, au jour le jour, sans aucun romantisme. Les révolutions se font aussi à coups de réunions, dans l’ingrat labeur des comités et des congrès. Rosmer assistait à quelques-uns de ces congrès historiques dont il parle ici comme s’il s’agissait de ces tranquilles assises où les techniciens d’une profession mettent en commun leurs connaissances. Une brochure paraît qui fait du bruit, pendant qu’il est à Moscou, et il la résume en indiquant seulement qu’il s’agit de la « Maladie infantile du communisme » et que cette brochure de Lénine contient les germes d’une autre maladie qui, sous le nom de tactique, ou de manœuvre, fera ses ravages chez les militants moins armés que Lénine. De même les assises dont il rend compte comme d’un événement quotidien sont celles du troisième congrès de l’Internationale où Lénine, annonçant la N.E.P., déclare que le capitalisme d’État est l’antichambre du socialisme, et renverse peut-être par là le cours de l’histoire révolutionnaire, et de notre histoire. La guerre civile, la lutte de la révolution russe contre sa propre solitude, Cronstadt, le procès des socialistes-révolutionnaires, la mort de Lénine, et les testaments accusateurs qu’il laisse derrière lui, sont les prodigieux événements que Rosmer relate ici sur le ton du rapport avant de conclure par une condamnation, mesurée de ton mais définitive, de la dictature stalinienne. Pas une seule fois, le témoin n’élève la voix. Mais, peut-être, si ses convictions ont survécu à tant de déceptions, c’est qu’elles avaient cette tranquille constance qui n’a pas besoin de cris pour affirmer sa force. L’homme qui adhéra sans réserves à la grande expérience dont il parle dans ce livre, qui sut aussi reconnaître sa perversion, n’a jamais pris prétexte de l’échec pour condamner l’entreprise elle-même.

Le difficile en effet est d’assister aux égarements d’une révolution sans perdre sa foi dans la nécessité de celle-ci. Ce problème est justement le nôtre ; c’est par là que le livre de Rosmer est actuel. Il traite directement d’un phénomène historique, la naissance et la dégénérescence des révolutions, qui est au centre de nos réflexions. Ne sommes-nous pas en même temps fils d’une révolution décrépite et témoins d’une révolution sclérosée en dictature militaire et policière ? Mais, justement, pour bien réfléchir à ce problème, il ne faut pas être de ceux qui insultent la révolution elle-même et qui se hâtent de voir dans toute naissance un avortement. Pour tirer de la décadence des révolutions les leçons nécessaires, il faut en souffrir, non s’en réjouir. Rosmer parle ici de la naissance d’une révolution et l’amour actif qu’il parvient à nous faire partager, trente-six ans après l’événement, donne la mesure exacte du déchirement que supposent les dernières pages de son livre. Comment pourrait-il se réjouir de cet avortement ? S’il le dénonce, c’est moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il empêche. On ne comprendra rien à ce qu’on appelle pompeusement le drame de la gauche européenne tant qu’on n’apercevra pas clairement qu’une certaine classe d’hommes ne s’oppose pas au régime stalinien parce qu’il hérite d’une révolution où la propriété bourgeoise a été détruite, mais au contraire parce qu’il renforce, par ses folies, la société bourgeoise. Le jour où la libération du travailleur s’accompagne de beaux procès au cours desquels une femme présente à la barre ses enfants pour accabler leur père et appeler sur lui le châtiment suprême, ce jour-là, l’égoïsme et la lâcheté des classes marchandes risquent d’être oubliés et la société de l’argent ne se maintient plus par ses vertus disparues, mais par les vices spectaculaires de la société révolutionnaire.

Et pourtant, c’est ici, malgré l’ampleur de la déception, que se trouve un principe de renaissance. À mon sens, ce n’est ni Kravchenko, bénéficiaire du régime stalinien, ni les ministres français, responsables d’une politique qui ensanglante la Tunisie, qui peuvent critiquer la dictature de Staline, mais Rosmer et ceux-là seulement qui lui ressemblent. La seule question qu’on puisse poser à la révolution, la révolte seule est fondée à la poser, comme la révolution est seule fondée à interroger la révolte. L’une est la limite de l’autre. Il était juste que Lénine donnât des leçons de réalisme aux terroristes solitaires. Mais il est indispensable que l’exemple des révoltés de 1905 soit sans cesse offert, par ceux qui leur restent fidèles, à la révolution du 20e siècle et à son terrorisme d’État, non pour la nier mais pour la rendre à nouveau, et contre elle-même, révolutionnaire. C’est ainsi que la plus grande déception de ce temps a chance, pour être douloureuse, de n’être pas stérile.

On le voit assez par l’exemple de Rosmer et de son livre. Des hommes comme lui ont su résister à l’effondrement de leur espoir et y résister deux fois, d’abord en refusant de s’abandonner, comme tant de révolutionnaires, au confort de la servitude dite provisoire, ensuite en refusant de désespérer de la force de révolte et de libération qui est à l’œuvre en chacun de nous. Mais on voit, en somme, que s’ils n’ont cédé à aucun de ces entraînements, c’est que pour eux, formés dans la lutte prolétarienne, toujours au contact de la misère ouvrière, la révolution n’a jamais été ce qu’elle est pour tant de nihilistes, c’est-à-dire un but qui justifie tout et lui-même. Elle n’a été qu’un moyen, un chemin probablement nécessaire vers cette terre où vivre et mourir ne seront pas une double humiliation. Seuls ceux qui voient la Révolution comme un bien pur, mythique, un absolu de revanche, la transfiguration de leur maux et le sommeil de leurs scrupules, sont rejetés par l’échec dans un désespoir qui mène à tous les reniements. Ceux-là, découragés par Thermidor, acclament Bonaparte couronné ou rejettent l’héritage de 89 et, dans les deux cas, enterrent la liberté. Mais ceux pour qui la révolution n’est qu’un moyen savent qu’elle n’est pas ce bien pur qui ne peut être ni trahi ni jugé. Elle peut être trahie, et il faut le savoir, car elle tient aux hommes par ce qu’ils ont de plus grand et de plus bas. Elle peut être jugée, car elle n’est pas la valeur la plus haute et si elle en vient à humilier ce qui dans l’homme est au-dessus d’elle, elle doit être condamnée dans le temps où elle humilie. C’est le double mouvement, exemplaire à mon sens, qu’on trouvera dans ce livre où, du malheur de ce siècle, Rosmer a tiré la double décision d’exalter ce qui est apparemment mort, et de dénoncer ce qui survit.

Peut-être est-ce pour cela, et je finirai sur ce point, que j’ai mauvaise conscience les rares fois où je ne suis pas d’accord avec Rosmer - quand, par exemple, à force d’adhérer à l’époque dont il parle, il en justifie tout, et Cronstadt même. Mon premier mouvement est de trouver alors qu’il sous-estime le retentissement énorme qu’eut la dissolution, par les bolcheviks, de l’Assemblée Constituante. Quelles que furent les justifications de cette mesure, elle a été le signe visible que l’arbitraire, légitimé jusque là parce qu’il s’exerçait contre les anciens oppresseurs, pouvait se retourner aussi contre les révolutionnaires. Mais mon deuxième mouvement, lisant Rosmer qui insiste sur les dangers courus par la jeune révolution, est d’hésiter. Quand on lit de pareils témoignages, quand on voit de quelles luttes et de quels sacrifices certaines vies furent remplies, on peut se demander au nom de quoi ceux qui, comme nous, n’ont pas eu la chance, et la douleur, de vivre au temps de l’espoir, prétendraient sur ce point à autre chose qu’à écouter et comprendre. L’expérience historique qui fut la nôtre est peut-être trop étrange, trop particulière, pour être généralisée. La guerre, et la résistance, ne nous ont rien appris que sur elles-mêmes, et peut-être sur nous. Elles ont suffit certainement à nous faire mesurer que l’abjection totalitaire était le pire des maux, et à nous donner la décision irréductible de la combattre partout où elle se trouve. Mais pour tout le reste, nous marchons dans les ténèbres. Il faut marcher sans doute et trouver nos raisons nous-mêmes, chaque fois que nous ne pouvons faire autrement. Qui niera cependant que nous devions sans cesse confronter ces raisons à l’expérience des autres et qu’à cet égard nous ayons besoin de guides et de témoins que nous ne puissions récuser ? Pour ma part, et c’est le sens de cette préface, parmi tant de guides qui s’offrent généreusement, je préfère choisir ceux qui, comme Rosmer justement, ne songent pas à s’offrir, qui ne volent pas au secours du succès, et qui, refusant à la fois le déshonneur et la désertion, ont préservé pendant des années, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d’une renaissance. Oui, nos camarades de combat, nos aînés sont ceux-là dont on se rit parce qu’ils n’ont pas la force et sont apparemment seuls. Mais ils ne le sont pas. La servitude seule est solitaire, même lorsqu’elle se couvre de mille bouches pour applaudir la force. Ce que ceux-là au contraire ont maintenu, nous en vivons encore aujourd’hui. S’ils ne l’avaient pas maintenu, nous ne vivrions de rien.

Albert Camus.