SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
JANOVER Louis (1991) : Les vraies leçons de Marx
Article du journal « Le Monde », 7 septembre 1991
[27 janvier 2007] : par eric
Article paru dans les pages « Débats » du journal Le Monde, 7 septembre 1991. Notes : Smolny (E.S.).

Le communisme se meurt ! Le communisme est mort ! Après la mort de Marx et l’effondrement du marxisme, voilà de nouveau à la une les titres qui avaient fait florès au moment du retour des pays de l’Est dans le giron de l’économie de marché. Or, surprise paradoxale, cette « mort du communisme » confirme avec éclat « la loi économique du développement de la société moderne » que l’auteur du Capital prétendait avoir révélée. Preuve que les tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer dans le capitalisme réel étaient également à l’oeuvre dans les sociétés du communisme réellement inexistant, malgré leurs efforts pour abolir par décrets les phases de cette évolution !

Les évènements qui se sont déroulés à Moscou et à Leningrad [1] ont accéléré ce processus inévitable. Les rapports politiques et sociaux de l’URSS ne pouvaient se développer à contretemps du reste du monde. Travaillées en profondeur par les flux économiques des transnationales, les prétendues « dictatures bureaucratiques immobiles », que d’aucuns voyaient aux mains d’une stratocratie inflexible et conquérante, n’ont cessé de bouger avant de s’effondrer sous les coups de boutoir de la grosse artillerie marchande [2]. Les pays les plus développés économiquement ont montré à l’URSS retardataire l’image de son propre avenir et vont lui servir de modèle.

L’Union des Républiques souveraines, hier encore « socialistes » et « soviétiques », pourra accueillir sans complexes aides, crédits et investissements et se prêter de bonne grâce aux redoutables cures d’austérité prescrites par les thérapeutes du FMI en possession de la manne financière. Avec l’avènement de la démocratie parlementaire disparaîtront les derniers vestiges, archaïques, du pouvoir instauré par les bolcheviks au lendemain de la Révolution d’octobre. Ainsi prend fin l’une des plus grandes mystifications des temps modernes, mais pour faire place aussitôt à une autre imposture non moins lourde de conséquences funestes. Car le cadavre que l’on porte en terre n’est pas celui qu’on croit. Si les médias et l’intelligentsia quasi unanimes parlent à son propos de « communisme », c’est au mépris de la théorie reconnue « classique » qui a défini sous ce terme une communauté humaine débarrassée du capital et de l’État.

Faut-il le rappeler, à l’heure où l’on se félicite de la mémoire retrouvée à L’Est ? Le PC a été tout au long de sa vie la négation absolue et impitoyable de ce que le Manifeste communiste annonce en ces termes dès 1848 : « L’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous. »

Ce sont des penseurs et des militants acquis à cette conception du communisme qui ont les premiers analysé et dénoncé les effets du régime de terreur « totalitaire » mise en oeuvre par le parti unique soutenu par les PC du monde entier. Critiques et adversaires inconditionnels du bolchevisme dans toutes ses variantes, ils ont su démontrer que le système, dit soviétique, en dépit de l’en-tête socialiste destiné a donner le change, n’était qu’une variante exotique du capitalisme, une société d’exploitation de la force de travail où l’État contrôlait la croissance du capital par le biais des organes de planification centralisés.

Pour les bolcheviks eux-mêmes, le communisme était une finalité historique lointaine. Dans une de ses dernières interventions à la tribune du PC, Lénine n’a-t-il pas glorifié les vertus du capitalisme d’État tout en ayant l’honnêteté, voire l’intelligence, de disculper Marx, mort sans avoir laissé « un seul mot à ce sujet », de toute responsabilité dans ce domaine ?

L’assassin n’est pas la victime

Ils ne furent pas rares les communistes, libertaires ou partisans du socialisme des conseils, à refuser de se payer des mots du nouveau régime et à dénoncer le « totalitarisme » en germe dans cette conception de l’organisation sociale. En revanche, nombre de ceux qui pour l’heure applaudissent à l’ « enterrement du communisme » avaient d’étranges faiblesses devant les faits et méfaits du régime défunt et prenaient pour argent comptant les appellations contrôlées par la nomenklatura soviétique.

Aujourd’hui, grâce à cette manipulation sémantique universellement acceptée, persécutés et persécuteurs vont reposer côte à côte sous la même pierre tombale, voués conjointement à l’exécration des foules tenues dans l’ignorance de cette usurpation d’identité. Malheur à qui s’évertuera à faire la différence ! Un pas encore, et le naïf assez hardi pour se réclamer de Marx, de Rosa Luxemburg et du communisme, de Bakounine et de l’anarchisme se verra à l’instant soupçonné de soupirer en secret pour le totalitarisme.

Renvoyer dos à dos l’assassin et la victime, voilà en vérité, la manière commode et expéditive d’étouffer toute pensée critique et libératrice nourrie d’une éthique prolétarienne dont l’impératif catégorique reste, aujourd’hui comme hier, de « bouleverser tous les rapports où l’homme est un être humilié, asservi, abandonné, méprisable [3] ». Mais cette idée - en fait, celle même du communisme, - qui ne doit rien ni au bolchevisme, ni à la social-démocratie, ni au libéralisme, ne peut manquer de resurgir - fût-ce sous un autre nom.

Une fois sur la voie de l’économie de marché, les peuples de la nouvelle Union en découvriront les impasses. Ceux des pays de l’Est sont déjà en train de mesurer les limites de cette libéralisation qui, pour eux, n’est en rien une libération. Ils se retrouvent eu pied du mur, condamnés dans l’immédiat à emprunter une route dont ils sentent pourtant qu’elle sera une nouvelle étape sur leur chemin de croix. Pour trouver une issue, ils finiront par renouer avec l’histoire de leurs propres luttes contre le « totalitarisme » qui commence bien avant celle des dissidents et des réformateurs ralliés aujourd’hui à l’économie de marché, et ne se confond pas avec elle.

[1] Allusion au « putsch » très médiatique (en Occident) du fantomatique « Comité d’Etat pour l’état d’urgence » du 19 au 21 août, qui marque la montée en puissance du « démocrate » patron du PC de la Russie, Boris Eltsine, et prépare le départ de Gorbatchev en décembre de la même année.

[2] Pour un exposé plus complet de cette accélération (la dimension militaire de cette concurrence par exemple) « devenue inévitable à la suite du redéploiement de la division internationale du travail » (p.70) ainsi que de la totale cécité des « spécialistes » officiels du « totalitarisme » russe devant les mécanismes réellement à l’oeuvre, on consultera de L. Janover, Les dissidents du monde occidental - critique de l’idéologie antitotalitaire, Spartacus 1991.

[3] Karl Marx, Pour une critique de la Philosophie du Droit de Hegel (1843), in Oeuvres III - Philosophie, Bibliothèque de la Pléiade, p. 390.