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BOUKHARINE Nicolas (1937) : À la future génération des dirigeants du Parti
Lettre-testament apprise en février 1937 et transmise par sa compagne
[28 janvier 2007] : par jo

L’évolution de Nicolas Boukharine (1888-1938) reflète les transformations du PCR(b) entre 1914 et 1924. Défaitiste convaincu dès 1914, il s’oppose à Lénine sur la question de l’État et de Brest-Litovsk. A partir du recul de la révolution mondiale, il va devenir l’idéologue et le paravent de Staline. Passant de la gauche à la droite, ayant appartenu à « l’élite » du Parti et ayant participé à la destruction des différentes Oppositions, on ne peut guère attendre de lui une grande lucidité. Cette lettre manifeste cependant la nostalgie d’un passé conséquent (« dans la Pravda, une colonne était réservée à la discussion »), terriblement empirique (« Nous marchions, pour la première fois, vers un but unique, par des chemins non défrichés ») mais porteur de dignité (Boukharine fut le plus coriace des accusés des grands procès) !

Anna Larina, sa compagne alors âgée de 23 ans, apprend par coeur le testament que rédige Boukharine trois jours avant son arrestation définitive : « Pendant de longues années j’ai conservé en mémoire la lettre-testament de N. I. Boukharine. En relégation, j’ai à plusieurs reprises recopié cette lettre, mais craignant qu’elle ne soit découverte, je l’ai à chaque fois détruite. Ce n’est qu’en 1956, à la suite du XXe congrès, que j’ai recopié définitivement le texte. Je le conserve chez moi sur des feuilles déjà jaunies par le temps. En voici le texte complet [1] ».

Je quitte la vie. Je ne baisse pas la tête devant la hache prolétarienne, qui doit être aussi impitoyable que vertueuse. Je suis accablé par l’impuissance ressentie face à la machine infernale qui, avec des méthodes moyenâgeuses, déploie une force titanesque, produit des mensonges à la chaîne selon un plan soigneusement concerté et dont l’audace rivalise avec l’assurance.

Dzerjinski n’est plus, les grandes traditions de la Tchéka, lorsque l’idéal révolutionnaire inspirait toutes ses actions et justifiait la cruauté des coups qu’elle portait aux ennemis, afin de protéger l’État des assauts de la contre-révolution, ont peu à peu sombré dans l’oubli. A cette époque, les organes de la Tchéka méritaient toute notre confiance, notre respect, et nul n’aurait songé à contester leur autorité. Aujourd’hui, les organes du NKVD, dans leur majorité, constituent une organisation dégénérée de bureaucrates sans idéaux, moralement déchus mais grassement rémunérés ; avides de médailles et de gloire, ils se parent de l’autorité passée de la Tchéka à seule fin d’alimenter la méfiance maladive de Staline (j’ai peur d’en dire plus) ; ils inventent des histoires sordides ne se rendant pas compte qu’ils creusent leur propre tombe, car l’Histoire ne tolère pas les témoins d’aussi ténébreuses affaires.

Ces organes au pouvoirs « extraordinaires » ont les moyens de réduire à néant n’importe quel membre du CC ou du Parti, d’en faire un traître, un saboteur ou un espion. Si Staline se mettait à avoir des doutes concernant sa propre personne, ces soupçons seraient immédiatement confirmés.

Des nuées orageuses se sont accumulées au-dessus du Parti. A moi seul, qui ne suis en rien coupable, je vais entraîner dans ma perte des milliers d’innocents. Car il faut bien créer une organisation, « une organisation boukharinienne » qui n’a jamais existé ni aujourd’hui (cela fait sept ans que je n’ai plus l’ombre d’un désaccord avec le Parti), ni dans le passé, au temps de l’opposition de droite. J’ignorais tout des dispositions secrètes de Rioutine et Ouglanov. J’ai simplement exposé publiquement mes positions, conjointement à Rykov et Tomsky.

Je suis membre du Parti depuis l’âge de dix-huit ans, et le combat pour les intérêts de la classe ouvrière, pour la victoire du socialisme, est l’unique but de ma vie. Récemment, le journal qui porte le nom sacré de Pravda a publié un mensonge ignoble, en affirmant que, moi, Nikolaï Ivanovitch, je souhaiterais détruire les conquêtes d’Octobre et restaurer le capitalisme. C’est d’une impudence inouïe. Le seul mensonge qui soit comparable en effronterie et en irresponsabilité, serait d’affirmer que Nikolaï Romanov a consacré sa vie à la lutte contre le capitalisme et la monarchie, au combat pour la victoire de la révolution prolétarienne.

Je me suis plus d’une fois trompé sur les voies de la construction du socialisme, je demande seulement que la postérité ne me juge pas plus sévèrement que Vladimir Ilitch ne l’a fait [2]. Les premiers, nous nous sommes engagés vers un but unique, empruntant un chemin que personne n’avait encore pris. C’était une autre époque, avec d’autres pratiques. Dans la Pravda, une colonne était réservée à la discussion, tout le monde y participait, les uns comme les autres nous nous efforcions de trouver des voies nouvelles, nous nous disputions, pour nous réconcilier ensuite et avancer ensemble.

Je m’adresse à vous, génération future des dirigeants du Parti, sur qui repose la mission historique de dénouer l’incroyable écheveau de crimes, qui dans cette époque terrible croît de jour en jour, s’enflamme comme de l’étoupe et étouffe le Parti.

Je m’adresse à tous les membres du Parti.

Dans ces jours, qui sont peut-être les derniers de mon existence, je garde la conviction que la vérité historique lavera mon nom de toute la boue dont il a été souillé.

Jamais je n’ai été un traître. J’aurais donné, sans hésiter, ma vie pour sauver celle de Lénine. J’aimais Kirov, je n’ai pas comploté contre Staline [3].

Je demande à la génération future des dirigeants du Parti, hommes jeunes et intègres, de lire ma lettre devant le plénum du Parti, de réhabiliter ma mémoire et de me réintégrer dans le Parti.

Sachez camarades que sur le drapeau que vous portez, en marche triomphale vers le communisme, il y a aussi une goutte de mon sang !


Source :

— BOUKHARINA Anna Larina, Boukharine ma passion, Gallimard 1990, p.362 ;


Bibliographie indicative :

— BROUE Pierre, Communistes contre Staline, massacre d’une génération, Fayard 2003 ;

— CILIGA Ante, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Editions Champ Libre, 1977 ;

— VAKSBERG Arkadi-Iosifovitch, Vychinski, le procureur de Staline. Les grands procès de Moscou, Albin Michel, 1991 ;

— WERTH Nicolas, Les Procès de Moscou, 1936-1938, Editions Complexe, 2006 ;


Sur le site :

— Bibliographie : Œuvres de Nicolas Boukharine en langue française ;

[1] Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, Gallimard 1990, p. 362.

[2] Dans son « Testament », Lénine précisait : « Boukharine est le théoricien le plus précieux et le plus éminent du Parti [...] Cependant on ne peut qu’avec de grandes réserves considérer ses vues comme pleinement marxistes, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n’a jamais étudié et, je pense, n’a jamais pleinement compris la dialectique). »

[3] Boukharine fait ici allusion à l’attentat contre la vie de Staline dont on l’a accusé.