SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
LÖWY Michael (1969) : Le marxisme révolutionnaire de Rosa Luxemburg
Article de la revue « Partisans » n°45, décembre-janvier 1969
[28 juin 2007] : par eric
Article paru dans Partisans, n° 45, décembre-janvier 1969, intitulé « Rosa Luxemburg vivante », p. 60-66.

« Du point de vue méthodologique les écrits de Rosa Luxemburg représentent sans doute ce qu’on a écrit de mieux en défense du marxisme. » (Karl Radek, 1921).

« Rosa Luxemburg est la tête la plus géniale parmi les héritiers scientifiques de Marx et Engels. » (Franz Mehring, 1907).

Rosa Luxemburg était-elle marxiste ? On sait en effet qu’elle a « révisé » plusieurs thèses concrètes défendues par Marx et Engels : sur l’indépendance de la Pologne, sur l’accumulation du capital, etc. Mais paradoxalement elle est un des disciples de Marx au xxe siècle qui ont été les plus fidèles à sa méthode. C’est parce que pour elle justement le marxisme n’était pas une Summa Theologica, un ensemble figé de dogmes, un système de vérités éternelles établies une fois pour toutes, une série de proclamations pontificales marquées du sceau de l’infaillibilité - mais, tout au contraire, une méthode vivante qui doit être constamment développée pour saisir le processus historique concret : « L’essence du marxisme ne consiste pas dans l’une ou l’autre opinion sur des problèmes courants mais seulement en deux principes fondamentaux : l’analyse dialectique-matérialiste de l’histoire... et l’analyse du développement de l’économie capitaliste... qui est elle-même une géniale application de la dialectique et du matérialisme historique à l’époque de l’économie bourgeoise. L’âme de toute la doctrine de Marx est la méthode dialectique-matérialiste d’examiner les problèmes de la vie sociale, méthode pour laquelle il n’y a pas de phénomènes, principes ou dogmes constants et immuables... [1] ».

Tandis que la plupart des « marxistes » de son époque cherchaient à « améliorer », « enrichir », « compléter » ou « aider » la pensée de Marx par d’étranges mariages avec Darwin (Kautsky), le matérialisme mécaniste (Plékhanov), le positivisme « science-naturaliste » (Boukharine) ou Kant (K. Eisner, Vorländer, Max Adler) - mariages contre nature dont le produit était toujours intellectuellement bâtard - Rosa Luxemburg utilisait, comme instrument d’analyse et arme de combat, une dialectique matérialiste authentiquement marxiste.

Rosa Luxemburg n’était pas « philosophe » et on chercherait en vain dans ses écrits un traité de méthodologie ; sa méthode il faut la chercher à l’œuvre dans ses travaux politiques et économiques. Nous voulons, dans les brèves remarques qui suivent, attirer l’attention sur trois aspects particulièrement significatifs de la dialectique marxiste chez Rosa Luxemburg : la science révolutionnaire, la catégorie de la totalité et la théorie de la praxis.

1. LA SCIENCE REVOLUTIONNAIRE

La pensée « marxiste » et (ou) révisionniste de la fin du xixe siècle et du début du xxe était caractérisée par un déchirement entre le scientisme positiviste et le moralisme néo-kantien. Ces deux tendances en apparence contradictoires n’étaient pourtant que mutuellement complémentaires. La complémentarité parfaite entre Comte et Kant apparaît lumineusement dans la pensée d’Eduard Bernstein. Pour lui la science doit être empirique, neutre, fondée sur des « faits » bien délimités, en un mot « positive ». « Ma façon de penser m’aurait plutôt prédisposé à la philosophie et à la sociologie positivistes », avoue-t-il avec sa franchise habituelle dans son auto-biographie de 1924 [2] . « Empiriste, sa méthode s’attache à chaque fait, à chaque statistique et sépare les unes des autres les sciences humaines dont le marxisme recherche la synthèse. Elle part des effets plus que des causes, des parties et non du tout, de l’aspect des choses plutôt que de leur essence. Le rebelle (Bernstein) veut rester sur le terrain des faits tandis que ses adversaires voient dans les tendances de l’évolution générale une réalité plus profonde que dans les phénomènes isolés. » La morale, par contre, est idéale, pure, absolue, éternelle, en un mot kantienne. « Il faut à la social-démocratie un Kant qui fasse enfin le procès de la doctrine traditionnelle », qui se caractérise par son « mépris de l’idéal » écrit Bernstein dans le dernier chapitre des Prémisses du Socialisme et les tâches de la social-démocratie de 1899 publié en France sous le titre Socialisme théorique et socialisme pratique.

La prétendue séparation entre « jugements de faits » et « jugement de valeur » conduit nécessairement à ce dualisme où une science sociale (soi-disant) « moralement neutre » a pour pendant une morale « pure » et « sans attaches ». Or, une telle démarche comtienne/kantienne brise l’unité dialectique que Marx avait forgée, unité conceptualisée dans le terme socialisme scientifique. Un des plus importants (et méconnus) éléments méthodologiques du brillant pamphlet de Rosa contre Bernstein est le rétablissement de la synthèse marxiste entre science et révolution. Son point de départ est méthodologique : tant qu’il y aura une société de classes il n’y aura pas de science sociale (ou de doctrine morale) « neutre » : « Il (Bernstein) croit représenter une science abstraite, générale, humaine, un libéralisme abstrait, une morale abstraite. Mais, comme la société véritable se compose de classes, qui ont des intérêts, des aspirations, des conceptions diamétralement opposées, une science générale humaine dans les questions sociales, un libéralisme abstrait, une morale abstraite, sont, pour le moment, une illusion, une pure utopie [3]. »

Ensuite, dans un texte capital Rosa Luxemburg montre que c’est justement parce que Marx se situait dans une perspective révolutionnaire qu’il a pu être scientifique, que c’est grâce à son « point de vue » révolutionnaire qu’il a pu voir ce qui était « invisible » pour l’économie politique bourgeoise :

« Le secret de la théorie de la valeur chez Marx, de son analyse de l’argent, de sa théorie du Capital, du taux de profit, et, par conséquent, de tout le système économique actuel, est le caractère périssable de l’économie capitaliste, son écroulement, et, par conséquent - ceci n’est que l’autre aspect - le but final socialiste. C’est précisément et uniquement parce que Marx considérait l’économie capitaliste tout d’abord en tant que socialiste, c’est à-dire du point de vue historique, qu’il put déchiffrer ses hiéroglyphes, et c’est parce qu’il fit du point de vue socialiste le point de départ de l’analyse scientifique de la société bourgeoise qu’il put, à son tour, donner une base scientifique au socialisme [4] . ». Pour Rosa, comme pour Marx, socialisme scientifique et science socialiste ne sont que deux moments d’un même processus, celui de l’activité révolutionnaire critico-pratique. La « prise de parti » (au sens large) révolutionnaire était pour elle non un obstacle à l’analyse scientifique de la réalité, mais bien au contraire, une condition epistémologiquement nécessaire (mais bien entendu non suffisante !) de celle-ci.

2. LA CATEGORIE DE LA TOTALITÉ

Lukacs a écrit dans l’avant-propos de son Histoire et Conscience de Classe que Rosa Luxemburg était « la seule disciple de Marx à prolonger réellement l’œuvre de sa vie tant sur le plan des faits économiques que sur le plan de la méthode économique... [5] » Sur le plan de la méthode, qui est celui qui nous intéresse ici, cela signifie, tout d’abord, que Rosa Luxemburg se situe du point de vue de la totalité, lequel distingue (selon Lukacs) de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise. La catégorie de la totalité dans le sens très précis de « la domination, déterminante et dans tous les domaines, du tout sur les parties » constitue l’essence de la méthode de Marx qu’on retrouve chez Rosa Luxemburg [6] .

En effet, le noyau méthodologique de la critique de la science empiriste de Bernstein par Rosa Luxemburg est précisément celui de l’absence de la totalité : « Cette théorie (de l’adaptation capitaliste) ne saisit pas toutes les manifestations susmentionnées de la vie économique (le crédit, les cartels) dans leurs rapports organiques avec l’ensemble du développement capitaliste et avec tout le mécanisme économique, mais tirées hors de ces rapports, en tant que disjecta membra d’une machine sans vie [7] . »

Dans sa remarquable introduction à l’édition italienne des œuvres de Rosa Luxemburg, Lelio Basso développe les propos de Lukacs et montre comment « le but final » est pour elle précisément le rapport à la totalité (la totalité de la société comme processus historique) par lequel seulement chaque moment partiel de la lutte acquiert sa signification révolutionnaire [8]. C’est du point de vue de la totalité que Rosa Luxemburg rejette catégoriquement les marchandages louches avec le gouvernement du Kaiser, proposés par les révisionnistes Heine et Schippel : vote pour les crédits militaires en échange de concessions sur le terrain de la politique sociale, appui au militarisme comme source de nouveaux emplois pour les ouvriers, etc. - pseudo-avantages partiels qui ne peuvent pas être jugés « en soi », isolément, mais par rapport au mouvement total, et qui révèlent à cette lumière leur véritable caractère : renforcement de la force militaire réactionnaire qui sera opposée aux ouvriers dans leur lutte révolutionnaire [9] .

La totalité, comme fondement méthodologique des écrits économiques et politiques de Rosa Luxemburg, n’est pas une totalité idéaliste, « expressive », dont les parties manifestent une « essence spirituelle ». Comme pour Marx, la totalité est pour elle concrète et structurée ; structurée dans ce sens très précis que les rapports cachés et invisibles entre les éléments du tout constituent des lois de totalité distinctes des propriétés des éléments [10] .

Dans un passage dédié à la méthode de l’économie marxiste dans L’Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg soulignait : « Même dans la complexité de la concurrence, même dans l’anarchie générale, il y a évidemment des lois invisibles mais rigoureuses... autrement la société capitaliste serait déjà en morceaux. Tout le sens de l’économie en tant que science et, en particulier, le but conscient de la doctrine économique marxiste c’est la détermination des lois occultes qui conditionnent l’ordre et l’unité du complexe social parmi la confusion des économies privées [11] ».

D’autre part la structure de la totalité est, pour Rosa Luxemburg, toujours une structure historique. L’historicisme radical de la méthode marxiste ressort avec une clarté particulière dans sa critique de Bernstein, lequel présente des statistiques économiques comparées de différents pays dans la même période, mais jamais de différentes périodes dans chaque pays et qui ne saisit par conséquent que le rapport absolu des forces dans un moment donné et pas du tout la tendance du développement historique. La saisie des lois occultes du tout dans leur historicité - le structuralisme historique - est l’essence méthodologique du marxisme, comme le montre Rosa Luxemburg dans un texte extraordinaire (dont nous avons mentionné un paragraphe au sujet de la science révolutionnaire) : « Mais quelle est la clé magique qui a précisément permis à Marx de pénétrer les secrets les plus intimes de tous les phénomènes capitalistes, de résoudre, comme en se jouant, des problèmes dont les plus grands esprits de l’économie bourgeoise, tels Smith et Ricardo, ne soupçonnaient même pas l’existence ? Rien d’autre que d’avoir conçu l’économie capitaliste tout entière comme étant un phénomène historique ayant une histoire non seulement derrière lui, comme le comprenait tout au plus l’économie classique, mais aussi, devant lui, non seulement à l’égard du passé qu’était l’économie féodale, mais notamment à l’égard de l’avenir socialiste. Le secret de la théorie de la valeur chez Marx, de son analyse de l’argent, de sa théorie du Capital, du taux de profit, et, par conséquent, de tout le système économique actuel, est le caractère périssable de l’économie capitaliste... C’est précisément et uniquement parce que Marx considérait l’économie capitaliste tout d’abord en tant que socialiste, c’est-à-dire, du point de vue historique, qu’il a pu déchiffrer ses hiéroglyphes... [12] ».

Pour Rosa Luxemburg, la référence à la totalité est toujours la référence au processus historique ; il n’y a pas pour elle de structure figée et immobile : elle refuse d’absolutiser et de réifier la stabilité relative des articulations du tout. Ses œuvres économiques contiennent toujours une dimension historique, non comme « matériel illustratif » mais comme condition méthodologique de la compréhension et de l’explication de la réalité. Quatre des dix chapitres de son Introduction à l’Économie Politique sont dédiés à l’histoire économique et aux tendances du développement capitaliste, et L’Accumulation du Capital contient des analyses historiques de l’impérialisme et de son mouvement de domination des économies pré-capitalistes. Mais l’histoire est présente dans ses œuvres non seulement au sens immédiat mais encore et surtout comme point de vue méthodologique, comme perspective qui considère, saisit et analyse chaque moment de la réalité comme étape du développement historique.

3. LA THEORIE DE LA PRAXIS

Lukacs montre dans Histoire et Conscience de Classe comment la théorie de la praxis révolutionnaire chez Marx et Rosa Luxemburg « disloque d’un seul coup le dilemme de l’impuissance, c’est-à-dire le dilemme du fatalisme des lois pures et de l’éthique des intentions pures [13] ».

Le moralisme néo-kantien et abstraitement volontariste de Bernstein est soumis à une critique sarcastique et implacable par Rosa Luxemburg : son « principe de la justice » est « ce vieux dada chevauché depuis des millénaires par tous les réformateurs du monde entier, en l’absence de plus sûrs moyens historiques de progrès, cette Rossinante fourbue, sur laquelle tous les Don Quichote de l’histoire ont galopé vers la grande réforme du monde, pour ne rien rapporter finalement à la maison, qu’un œil au beurre noir [14] ». Mais cela ne signifie nullement qu’elle s’incline vers une conception fataliste et économiste de l’histoire - comme Kautsky, chez qui l’économisme mécaniciste se mélangeait harmonieusement avec l’évolutionisme darwiniste, donnant comme résultante politique une tactique d’attente de l’écroulement nécessaire, inévitable et fatal du système capitaliste.

Une lettre récemment découverte de Rosa Luxemburg, du 15 août 1898 montre que dès le début de sa vie politique elle n’a jamais souscrit à l’économisme pseudo-marxiste qui dominait la pensée théorique de la IIe Internationale : tout en soulignant que l’économique est en dernière instance l’élément décisif, elle ajoute que « Les matérialistes qui affirment que le développement économique va sifflant comme une locomotive sur les rails de l’histoire, tandis que la politique et l’idéologie restent en arrière, abandonnés comme des wagons-marchandises morts n’ont rien à voir avec le marxisme [15] ».

L’accusation de fatalisme qu’on a quelquefois soulevée contre Rosa Luxemburg n’est pas justifiée, puisqu’un des leit-motiv de ses écrits c’est justement le refus « d’attendre les bras croisés que l’histoire nous apporte ses fruits mûrs ». Mais la formulation théorique rigoureuse du problème apparaît dans ses écrits pendant la guerre, surtout la « Brochure Junius ». Je veux parler de la célèbre formule « Socialisme ou Barbarie » qui apparaît dans un passage absolument remarquable, un des rares textes marxistes au xxe siècle où la dialectique historique est posée dans ses vrais termes : « Les hommes ne font pas arbitrairement leur histoire, mais ce sont eux qui la font. Le prolétariat dépend pour son action du degré de maturité atteint par le développement social, mais le développement social ne peut se passer du prolétariat : celui-ci est en même temps son ressort et sa cause, comme son produit et sa conséquence. (...) La victoire finale du prolétariat socialiste... ne peut pas s’accomplir si de toute la masse des conditions matérielles accumulées par l’histoire ne jaillit pas l’étincelle animatrice de la volonté consciente de la grande masse populaire. (...) Friedrich Engels a dit une fois : la société bourgeoise se trouve devant un dilemme : ou le progrès vers le socialisme ou la régression vers la barbarie... Nous nous trouvons aujourd’hui donc, exactement comme Friedrich Engels l’avait prévu, il y a une génération, il y a 40 ans, devant le choix : ou triomphe de l’impérialisme et chute de toute la civilisation comme dans l’ancienne Rome, dépeuplement, destruction, dégénérescence, un vaste cimetière, où la victoire du socialisme, c’est-à-dire l’action consciente de lutte du prolétariat international contre l’impérialisme et sa methode : la guerre. Voilà le dilemme de l’histoire mondiale, une alternative dans laquelle les plateaux de la balance oscillent devant la décision du prolétariat conscient [16] ».

Ce qui est important ici ce n’est pas la justesse ou non de la prophétie - d’ailleurs terriblement confirmée en Allemagne : l’échec de la révolution socialiste en 1919 a conduit tout droit au triomphe de la barbarie nazie mais le principe méthodologique que le socialisme n’est pas un résultat fatal et automatique du développement historique, mais une possibilité objective. Les conditions économico-sociales tracent les limites du champ possible (par exemple le socialisme n’était pas une possibilité objective au xvie siècle) ; mais la décision entre les diverses possibilités objectives dépend de la conscience, de la volonté et de l’action des hommes.

A vrai dire, Engels n’a pas écrit « Socialisme ou Barbarie » ; mais on trouve dans l’Anti-Duhring un passage (auquel se référait probablement Rosa Luxemburg) où apparaît cette idée cruciale du socialisme comme possibilité à laquelle s’opposent d’autres possibilités : « Les forces productives engendrées par le mode de production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens qu’il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec le mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes, si l’on ne veut pas voir toute la société moderne périr [17] » Le mérite de Rosa Luxemburg fut de prendre cette problématique, présente mais non-développée chez Marx et Engels, et de lui donner toute sa signification théorique.

Comment transformer la possibilité objective en acte ? La réponse de Rosa Luxemburg est explicitée dans ce même passage de la « Brochure Junius » : la praxis révolutionnaire. La praxis est le lien dialectique entre le passé et l’avenir, entre les possibilités ouvertes par le processus historique et leur accomplissement. Les hommes font leur histoire, dans des limites imposées par le développement économique et social, dans une situation donnée, dans des conditions déterminées, mais ce sont eux qui la font - par leur praxis révolutionnaire, en même temps cause et conséquence du processus historique.

D’autre part, par la théorie de la praxis en tant qu’unité dialectique de l’objectif et du subjectif, des conditions économiques et de la volonté consciente, en tant que médiation par laquelle la classe-en-soi devient pour-soi, Rosa Luxemburg peut dépasser (aufheben) le dilemme figé et métaphysique entre le moralisme abstrait de Bernstein et l’économisme mécanique de Kautsky. Tandis que pour le premier, le changement « subjectif », moral et spirituel des hommes (du peuple) est la condition de l’avènement de la « justice sociale », pour le deuxième c’est l’évolution économique objective qui mène fatalement au socialisme. La position dialectique de Rosa Luxemburg est celle de Marx dans la IIIe thèse sur Feuerbach : dans la praxis révolutionnaire le changement des circonstances coïncide avec le changement (subjectif) des hommes. Dans son célèbre pamphlet sur la révolution russe de 1905 Rosa Luxemburg montre la signification politique concrète de cette thèse : « C’est par le prolétariat que l’absolutisme doit être renversé en Russie. Mais le prolétariat a besoin pour cela d’un haut degré d’éducation politique, de conscience de classe et d’organisation. Toutes ces conditions il ne peut se les procurer dans des brochures et des feuilles volantes ; elles ne lui viendront que de l’école politique vivante, de la lutte, au cours de la Révolution en marche. (...) Le soudain soulèvement général du prolétariat en janvier, sous la forte impulsion des événements de Saint-Pétersbourg était, dans son action vers le dehors, un acte politique de déclaration de guerre révolutionnaire à l’absolutisme. Mais cette première action générale directe de classe n’en eut qu’un plus puissant contrecoup vers l’intérieur, en éveillant pour la première fois, comme par une secousse électrique, le sentiment et la conscience de classe chez des millions et des millions d’hommes [18] ».

Michael LOEWY.

[1] Préface à La question polonaise et le mouvement socialiste (1905) in Rosa Luxemburg, Scritti Politici, Editori Riuniti, Roma, 1967, p. 265.

[2] Entwicklungsgang eines Sozialisten, F. Meiner, vol. l, Leipzig, 1924, p. 40. Cf. Pierre Angel E. Bernstein et l’évolution du socialisme allemand, Didier, Paris, 1961, pp. 194, 206.

[3] Rosa Luxemburg, Réforme ou Révolution ? (1899) Spartacus, Paris, 1947, p. 75.

[4] Rosa Luxemburg, op. cit. p. 55 ; ce texte contient aussi une référence « historiciste » sur laquelle nous reviendrons plus tard M.L.

[5] Lukacs, Histoire et Conscience de Classe, Ed. de Minuit, 1960, p. 10.

[6] Lukacs, « Rosa Luxemburg, marxiste », in op. cit., pp.47-48.

[7] Réforme ou Révolution ? p. 46.

[8] Dans sa brochure sur la grève générale, Rosa Luxemburg souligne que « la lutte parlementaire est, elle aussi, à la politique socialiste dans le rapport de la partie au tout, exactement comme le travail syndical. » - Grève générale, parti et syndicats (1906) Spartacus, Paris, 1947, p. 70. Cf. Lelio Basso, lntroduzione in Rosa Luxemburg, Scritti Politici, pp. 26-37

[9] Il faut comparer la lumineuse analyse de Basso avec J.-.P Nettl, qui ne voit dans la critique du militarisme et de Schippel qu’un exercice « aride et formel » qui, soi-disant, condamnerait les ouvriers au chômage - lequel serait pour Rosa « un stimulant nécessaire à la lutte de classe » J.-P. Nett, Rosa Luxemburg, Oxford University Press, London 1966, vol. l, pp. 216-217.

[10] Cf. J. Piaget « Genèse et structure en psychologie », Entretiens sur les notions de genèse et structure, Paris, Mouton & Co. 1965, p. 37.

[11] ln Basso, op. cit. p. 54.

[12] Réforme ou Révolution, p. 55. Nous employons le terme « structuralisme historique » pour désigner ce que Lucien Goldmann appelle « structuralisme génétique » et qu’il oppose au structuralisme non-dialectique et antihistoriciste. Le terme « historique » nous paraît plus apte à signifier ce contenu que celui de « genèse », parce qu’il n’a pas la connotation d’ « origine », et permet mieux la référence à l’avenir - la dimension de l’avenir étant, comme le souligne Goldmann, décisive pour le marxisme. Cf. L. Goldmann, « Introduction Générale » in Entretiens sur les notions de genèse et structure.

[13] Lukacs, op. cit. p. 61.

[14] Réforme ou Révolution, p. 61.

[15] Publiée dans Z Pola Walki, Varsovie, 1959, n° 1 (5) p. 72, in L. Basso, op. cit. p. 41.

[16] La crise de la social-démocratie (1916) in Scriti Scelti, pp. 446-448.

[17] Engels, Anti-Duhring, Ed. Sociales, Paris, 1950, p. 189 ; souligné par nous M.L.

[18] Rosa Luxemburg, Grève de masses, parti et syndicats, p. 29, dans la réédition François Maspero, 1968.