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1948-03-18 : Jean Malaquais à Marc Chirik
Vogue de l’antistalinisme et décomposition de la pensée
[31 août 2007] : par hempel

New York, 18 mars 1948

Mon cher Marc,

Voici enfin les premiers instants libres - relativement libres - depuis notre débarquement. Dans ce pays où les heures se mesurent au prix de l’or, rien ne semble filer plus facilement entre les doigts que le temps. Il faut d’ailleurs une véritable acclimatation pour se faire au milieu américain. C’est mon troisième séjour ici, et pourtant j’ai l’impression qu’il m’est plus difficile de m’y adapter qu’à ma première arrivée. Mais à vrai dire tout un changement s’est produit sur cette terre durant les huit ou neuf mois de notre absence : plus qu’en France, plus que partout en Europe, à l’exception peut-être de la Russie, la psychose de guerre carie l’individu et le ravale à un paquet de chair et d’instincts qui réagit au réflexe conditionné. Comme le chien de Pavlov qu’un son de cloche mettait en appétit, ce qui fait saliver les glandes des ci-devant « révolutionnaires » est le mot stalinisme.

Je n’ai pas encore eu le temps de me mettre en rapport avec Zadra, dont l’adresse figurait au bas du bulletin américain des bordiguistes. Politiquement, je suis plus qu’isolé : les contacts que j’ai pu reprendre me le prouvent sans équivoque possible. Une longue discussion avec Johnson et Rae Adams n’a rien donné. Pour eux, comme pour les trotskystes français, la révolution triomphe au bout de l’impasse aussi inévitablement que deux et deux font quatre. Dans un article intitulé : « Dialectique matérialiste et le destin de l’humanité », article que Rae appelle « historique », J.R . Johnson écrit froidement : « la philosophie de l’histoire, qui est le Bolchevisme, est basée sur la destruction de la barbarie par le triomphe inévitable de la révolution socialiste. Et il y a des révolutionnaires qui nient cela. Pour eux, il n’est pas scientifique de croire à l’inévitabilité... Pour eux, l’attitude scientifique correcte consiste à réserver son jugement... (Cette façon de voir)... est de nier la philosophie de l’histoire, c’est à dire de nier une méthode de pensée, et le seul nom qui convient (à leur attitude) est celui de l’irrationalisme et du mysticisme ». On n’est pas plus brouillon. Plus loin il écrit : « qu’aussi bien Marx que Hegel, chacun à sa façon, croyaient que l’homme est destiné au bonheur et à la liberté », et qu’ils vinrent à cette conclusion « en examinant l’histoire de l’homme en tant que totalité ». D’où il découle que l’inévitabilité du socialisme tient à la tendance naturelle de l’homme au bonheur. On n’est pas plus Rousseau ou Jeremy Bentham. Reste à envisager la technique qui combine inévitabilité et destin : çà sera la lutte quotidienne, les revendications économiques, la participation aux élections, etc. Même sur le problème de l’URSS, alors que sa fraction au sein du parti de Cannon est sur la position du capitalisme d’État, l’accord entre lui et nous n’est qu’apparent. Alors qu’il est le prophète de l’action, alors qu’il voit de grands évènements révolutionnaires dans un avenir presqu’immédiat (la sauvagerie de la réaction capitaliste est, dit-il, fonction de la poussée révolutionnaire des masses), les Schachtmanistes semblent plus réservés quant aux perspectives « socialistes » ; ce qui ne les empêche pas de se préparer activement en vue des prochaines élections. Je n’ai pas vu Schachtman, il est parti pour l’Europe deux ou trois jours après notre arrivée ici, et sans doute se trouve-t-il actuellement en France.

Van, dont le revirement m’a semblé incroyable, a mis bas un article dont voici copie. Il vous sera facile d’en juger. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi misérable du point de vue de la pensée et de l’écriture. Et cela s’appelle Bilan d’un Siècle ! L’ex-publication trotskyste, Partisan Review, s’est empressée de faire paraître ce texte : tout ce qui est anti-marxiste y est accueilli avec impatience.

A. Koestler, qui vient aux E.U. pour y faire un tour de conférences, se verra reçu par Partisan Review - whisky en main. Rien d’étonnant donc que l’article sur les grèves en France ait été refusé... sous prétexte d’inactualité. Le papier de Van m’a donné un si âpre goût à la bouche, que je n’ai pas encore pu me décider à revoir l’auteur pour en discuter.

Le virus de l’antistalinisme contamine les têtes les plus solides : l’antistalinisme devient une profession, une carrière, un gagne-pain honorable. Un homme comme James T. Farrell m’a dit glorieusement il y a quelques jours qu’il avait présenté une pétition devant l’O.N.U. condamnant le travail forcé en URSS ; et qu’il y a quelque temps il a déposé une plainte (sic !) entre les mains du procureur contre le P.C. américain... pour trahison. On n’est pas plus politiquement actif... Burnham fait des prosélytes, cela se voit à l’oeil nu. Un type qui était chez lui, un nommé Selsky, ci-devant membre du C.C. du P.C. polonais, barbichu et binoclard, affirmait qu’il soutiendrait avec enthousiasme la guerre anti-soviétique. Pour Farrell, le stalinisme est l’ennemi, le seul ennemi vraiment dangereux, et tous les moyens sont bons pour... etc. Qu’il joue directement dans les mains de l’impérialisme américain, ne le trouble guère. Lui, Van, tant d’autres, en appellent aux « faits » pour justifier leur « politique ». Les faits, l’obsession de ce que j’appelle la « factologie », afflige leurs cervelles d’un rationalisme rassis, d’où ils concluent que les choses sont blanches ou noires, bonnes ou mauvaises. Ils en ont assez de « généraliser », disent-ils. « Voyons comment parlent les faits » disent-ils. Que l’essence des faits n’est pas dans leur manifestation visible, qu’ils ne sont appréhensibles que dans leurs rapports réciproques, ne les trouble pas davantage. La plupart pêchent par un manque frappant de culture historique et se montrent incapables de raisonner dialectiquement. Ces marxistes, comme parfois ils s’appellent eux-mêmes, sont tout au plus des adeptes d’un positivisme encroûté. Felix Morrow, exclu du parti de Cannon l’année dernière pour divergences sur la question russe et la politique « domestique », me met au défi de lui définir la signification de la dialectique. Il se déclare, quant à lui, démocrate socialiste, ce qui n’est pas - souligne-t-il - la même chose que social-démocrate. Il ne « croit » pas à la guerre, mais à un ajustement de l’économie capitaliste - sans que l’on puisse savoir quel ajustement et à quoi il s’ajustera. Van, de même, d’ailleurs. Macdonald, lui, ne « croit » à rien, tout en avouant avec bonne grâce qu’il y perd son latin.

Quel que soit le courage des uns, l’escapisme conscient ou non des autres, j’ai l’impression qu’il n’y a plus rien à espérer d’aucun de ces « hommes de gauche ». Plus que l’homme de la rue, plus que ceux qui n’ont pas de passé politique, ils me paraissent définitivement liquéfiés intellectuellement. Malgré eux, ils ont abdiqué toute pensée révolutionnaire authentique, tout effort d’analyse cohérente des phénomènes historiques. Je doute même qu’ils en aient été jamais capables. Il me semble qu’ils étaient aussi mécaniquement « marxistes » hier, qu’ils se proclament « démocrates » aujourd’hui. Leur incapacité d’entreprendre un essai d’investigation dialectique correspond d’ailleurs à l’incapacité de la bourgeoisie d’approfondir la nature de sa propre crise sociale. Mais, en ce qui concerne nos « hommes de gauche », la prime au marasme intellectuel n’explique pas tout : s’il est vrai que la bourgeoisie rend désormais impossible l’exercice d’une pensée constructive du fait que la pensée tout court, en ce qu’elle implique de destructif, en ce qu’elle questionne les valeurs et les tabous sociaux, représente un danger à proprement parler nihiliste ; si cela est vrai, il me semble néanmoins que nos amants de la liberté et de la démocratie occidentales n’ont rendu si facilement leurs armes « révolutionnaires » que parce qu’ils ne les eurent jamais bien en mains. Car, exception faite de quelques lâches, il ne s’agit pas même d’opportunisme. Je veux bien que le pessimisme de la bourgeoisie gauchisse leur jugement, au point qu’ils identifient la décadence de l’homme avec la crise historique de celle-ci ; mais, aussi, ce qui leur servait de jugement ne demandait qu’à être gauchi. Au fond, ils n’ont jamais quitté que d’un pied l’idéologie bourgeoise.

Le monde, ici, dès qu’on soulève un coin du rideau (le rideau d’ici est de soie), ressemble aux contes les plus fantastiques de Poe. Il y a de la folie dans la matière de l’air, quelque chose qui réclame la camisole de force plutôt que le psychiatre. Deux petits cas peuvent illustrer cette atmosphère de château hanté. A Long Island, banlieue de New York, il y a un laboratoire « atomique ». On vient d’y développer je ne sais quels isotopes radioactifs, pratiquement immortels. Leur fréquence d’émission est telle (à moins que ce ne soit la puissance), que les savants ne surent d’abord pas quoi en faire. Finalement, et faute de mieux, on fit mettre ces monstres radioactifs dans des tonnes de ciment armé ou de plomb aux parois de deux mètres d’épaisseur, et on les enterra à 160 mètres de profondeur. Mais à peine a-t-on pris le temps de s’essuyer le front après cette belle besogne, quand on s’avise que si une bombe tombait en cet endroit, ou bien si dans quelque siècle à venir quelque peuplade primitive, héritière de notre civilisation détruite, déterrait lesdites tonnes, la population entière des deux Amériques serait exterminée avant qu’elle ait eu le temps de se confesser. Aussi, à force de cogitation, a-t-on trouvé un remède qui parera au mal : on pense sortir les bonbonnières de leur cachette pour les envoyer... dans la Lune ! La deuxième historiette est encore plus cauchemardesque, si possible. Dans la revue Life d’il y a 3 ou 4 semaines, on a pu voir une série de photographies dûment munies de légendes : durant la guerre, un service spécialisé a dépensé deux millions de dollars pour étudier des bombes incendiaires de la grosseur d’une noix, pesant 25 à 30 grammes, destinées pour les villes japonaises. Il s’agissait de les attacher aux pattes des chauve-souris. Les bêtes, maintenues dans un état de sommeil comateux grâce à une basse température scientifiquement calculée, devaient être lâchées par dizaines de milliers à partir des avions survolant les villes destinées au feu. Le lâcher devait se faire de jour. Réchauffées par l’air, les chauve-souris iraient se réfugier sous les toits comme il est naturel aux chauve-souris, et les bombes attachées à leurs pattes feraient ce qui est naturel aux bombes. Au cours des expériences, il y eût plusieurs incendies, les savants n’ayant pas réussi à éduquer leurs bêtes au point de leur faire reconnaître la différence entre une ville japonaise et une ville strictement américaine. Mais le projet ne fût abandonné que parce que la bombe atomique fût mise au point entre temps. La touche de folie est d’autant plus remarquable que celui qui conçût cette idée géniale est un docteur en médecine, c’est à dire un monsieur qui s’intéresse à la santé de ses prochains.

L’« Internationalisme » de février vient d’arriver. Merci. Mais, encore une fois, ne roulez pas, pliez en deux. Le bulletin devient illisible, autrement, il vous saute des mains comme un ressort bandé à casser. (...)

Amitiés à tous les copains, votre Jean.