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1948-08-32 : Jean Malaquais à Marc Chirik
Parrainage de Marc Jr, « des envies de sauter par une fenêtre de gratte-ciel »
[4 septembre 2007] : par hempel

Brooklyn, 32 août 1948

Mon bien cher Marc,

Ta lettre, dont la dernière partie est datée du 10 août vient seulement d’arriver, ce qui semble indiquer que tu ne l’as postée que vers le 25 du mois. Félicitations ! Mais comme tout de même une lettre de toi est une espèce d’évènement mémorable, tu m’y vois tout en liesse. A vrai dire, d’autre part, je ne m’explique pas pourquoi ta lettre, dans laquelle tu me disais tes propositions de parrainage pour le petit Marc, ne me soit pas parvenue. Tu penses bien que j’aurais accepté avec joie ; et s’il n’est pas trop tard à présent, m’y voici. (Tout ce qu’il te faudrait faire à cet effet, c’est de me dire très spécifiquement quels sont les attributs et les devoirs de ma charge). Et pour en finir avec la comptabilité des correspondances, nous avons reçu une lettre de Clara avec la photo de Marc Jr, lequel décidément salue du poing. (...)

J’attends avec grand intérêt le travail de Pierre. Je suis heureux qu’il ait su gagner ton estime. Philippe m’avait écrit à propos de la « crise des intellectuels » au sein du groupe, en relation avec Goupil, me demandant d’intervenir par une lettre personnelle auprès de Goupil. Demande à Philippe de te montrer ma réponse, dans laquelle j’avais refusé de m’en mêler faute de renseignements plus complets. Je lui avais également donné quelques mauvaises raisons pour l’absence de ma collaboration au bulletin.

Notre existence n’est pas encore organisée, pas comme il le faudrait du moins, depuis notre retour ici. Le côté matériel de l’existence présente des difficultés écrasantes. Je pâtis d’un manque total de contacts politiques, d’un manque doublement total de littérature politique, de journaux, de sources de renseignements, etc. Je me plains à Philippe que le Groupe me laisse isolé, ou dans l’isolement. Ajoute à cela que je me trouve en pleine crise de dépression quant à mon travail littéraire, cet état où l’on se dit « à quoi bon ? » - avec des envies de sauter par une fenêtre de gratte-ciel. Si j’avais assez de courage, ou moins de lâcheté, je laisserais tomber la littérature, reviendrais en Europe, et me plongerais à corps perdu dans le travail révolutionnaire. J’ai quarante ans, et je crois biens que c’est un cap difficile à doubler. Puissé-je ne pas me perdre dans l’impasse où me voici.

Sans nous en rendre très exactement compte, nous vieillissons, mon cher Marc. Ce sont ceux qui meurent autour de nous, qui nous l’apprennent. J’ai la hantise et l’horreur du temps qui passe. N’était-ce pas hier que je suis venu à Gap venant du Maroc ? Et qu’avons-nous accompli au cours de cette nuit qui nous en sépare ? C’était hier et c’était il y a vingt ans. Ah oui, j’y suis ! Rose n’était pas née, ni le petit Jean non plus, et Philippe avait vingt mois d’âge, et nous marchions sous le Mur des Fédérés criant : « Les Soviets partout ! ». Il y avait un temps, avant que je t’ai connu, où je projetais d’aller en Russie, pour « étudier ». Quand j’y pense, j’ai envie de me donner du bâton sur le postérieur.

(...) Tiens-moi au courant de l’activité et de la vie du Groupe. Si tu peux, envoie-moi des publications, des journaux, la Révolution Prolétarienne, le canard du R.D.R., La Vérité, n’importe quoi enfin, qui me fasse participer à la mare aux canards.

Ton vieux frère, Jean.