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1951-07-16 : Jean Malaquais à Marc Chirik
Lettre à Nathalia Sedova, passage en Amérique
[10 septembre 2007] : par hempel

Putney, Vt. 16 juillet 1951

Mon cher Marc,

Je réponds à la lettre de Cousin au sujet du texte pour Natalia Sedova. Je regrette de vous dire que je ne peux pas m’associer à la forme que vous avez donné à votre proposition. Je dis bien à la forme, non à l’esprit. Quand, avec Morel, nous avons discuté l’opportunité de faire parvenir à Natalia Sedova une lettre collective, nous étions parfaitement conscients de tout ce que la rupture recouvrait d’hésitations, de retours sur elle-même, etc. Aussi il va sans dire que, quant à moi, et je pense que Morel me suivra sur ce terrain, je souscris à l’esprit de votre rédaction ; mais il me semble peu politique et inutilement cruel d’envoyer à N.S. un texte rédigé en des termes aussi cassants et, somme toute, abstraitement théoriques. Il ne faut pas, à mon sens, donner à cette lettre un tour qui appartiendrait à un article du Bulletin dans lequel nous procéderions à partir d’une analyse critique de l’acte de N.S. Il ne s’agit pas pour moi de plaider sa cause, vous le pensez bien. C’est d’abord une erreur de croire que N.S. est, même approximativement, une militante. Son âge, sa santé délabrée, l’effroyable isolement dans lequel elle vit, l’en empêchent bien. Il y a déjà 5 ans, quand je l’ai vue pour la dernière fois, une discussion politique sérieuse était au-dessus de ses forces physiques ; depuis, elle a été gravement malade, sa vue a baissé au point de lui rendre l’écriture et la lecture extrêmement pénibles, à quoi il faut ajouter toute une série de choses, tant morales que matérielles, qui l’ont pour ainsi dire coupée du mouvement. Cela en soi devrait suffire pour que nous ne prenions pas avec elle des tons que nous prendrions avec un Franck. Je ne crois pas que, dans une communication telle que celle-ci, nous fassions bien de traiter par-dessous la jambe l’élément tragique de la situation ; que N.S. ait pris tant d’années à se décider, prouve assez par quels déchirements elle a dû passer ; il lui a fallu, pour consommer sa rupture, plus de vertu que n’en ont tous les troskos pris ensemble. Tout ceci mérite considération, surtout qu’il ne s’agit nullement d’un débat politique mettant en jeu des principes, mais simplement d’un témoignage de sympathie et d’un acte de présence dans un moment de son existence tout aussi tragique à ses yeux que si on avait exterminé une seconde fois toute sa famille. Bref, il est question, à mon sens, de mettre les formes qu’il convient. Voici une contre-proposition de rédaction : à la première personne, et non à la troisième, comme s’il s’agissait d’un pestiféré !

Chère camarade,

Bien que située sur le plan individuel, votre rupture avec la IVème Internationale prend une valeur plus que symbolique. Votre acte aura une répercussion certaine parmi les militants trotskystes qui se détachent d’une politique dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’a plus rien de révolutionnaire. En ce sens votre acte, dont le courage moral n’échappera à personne, aidera plus d’un militant à faire le bilan de sa conscience.

Dès lors qu’elle se situe sur une conception de classe, toute rupture avec le Trotskysme est un pas vers l’élaboration théorique et l’action révolutionnaire. Dans cet âge de répression idéologique, quand il semble que la classe ouvrière dans son ensemble se soit laissée embrigader sous la férule du capitalisme décadent, c’est abandonner la pensée marxiste que de ne pas apporter la plus grande rigueur dans l’analyse de la perspective historique. Depuis trop longtemps la IVe Internationale passe en contrebande son aventurisme bureaucratique à l’abri de l’autorité posthume de Lev Davidovitch. Nous ne doutons pas que Trotsky, eût-il vécu, eût lui aussi rompu avec l’organisation qui se couvre de son nom. Seulement, au lieu de n’être que la rupture d’un seul, son départ eût été la manifestation d’un courant idéologique, dont l’apport aurait été appréciable dans la lutte difficile de l’avant-garde. Aussi nous ne pouvons que déplorer que, malgré vos désaccords profonds avec la IVe Internationale, vous ayiez mis tant d’années à consommer publiquement votre rupture. Dans une certaine mesure tout au moins, votre isolement - et celui de nous tous - en a été le prix.

Recevez, chère camarade, l’expression de notre sympathie et de notre solidarité révolutionnaires.

Pour la G.C.F. (Gauche Communiste de France)

Tel que le voici ci-contre, le texte ménage la chèvre et le chou, et, comme on dit, l’honneur est sauf. J’envoie cette lettre à Morel, qui vous l’enverra après en avoir pris connaissance et, je l’espère, après l’avoir approuvée à quelques virgules près. De votre côté, si ce texte vous va, vous n’aurez qu’à le retaper et l’envoyer directement. Adresse : Natalia Sedova, 19 Calle Viena, Coyoacan, Mexico D.F., Mexique.

Je vois mal ce que je pourrais vous donner sur l’histoire de l’avant-garde aux États-Unis. Il faudrait d’abord que je l’invente, cette avant-garde, à moins qu’on ne veuille donner ce titre au triangle Cannon-Schachtman-Johnson. Je dois dire que je ne lis pas du tout leur presse et ne vois aucun d’eux depuis pas mal de temps. La dernière fois que j’ai vu Schachtman il avait essayé de me persuader qu’Oncle Sam prendra une sale virée en Corée (c’était encore pendant la tête de pont de Pusan), et que d’autre part le mouvement « résistant » en Ukraine c’était du vrai de la vraie : le M.V.D., à l’entendre, en était aux cents coups, et quant à l’armée rouge, eh bien, c’était simple, elle ne pouvait en venir à bout avec cette « résistance ». Je ne cite cette instance que pour marquer le genre de préoccupations qui le tiennent affairé. Johnson, lui, ne cesse de voir la Commune au tournant de la route. Quant à Cannon, il y a bien trois ans que je ne l’ai pas vu et je ne pense pas que j’aie jamais envie de le revoir.

Marc, il faut qu’au reçu de cette lettre tu écrives immédiatement à Beatrice Mailer, Rio Usuri 20, dep.2, Colonia Guatemoc, Mexico D.F., Mexique, pour lui donner tous les renseignements concernant ton état-civil. Elle fera son possible pour t’obtenir un visa mondain. Il faut faire vite. Pour gagner du temps, envoie-lui une dizaine de photos de passeport. Elle vient de passer ici, et nous avons discuté la chose.

Tu m’as dit, il y a quelque temps, que tu avais des tuyaux pour le Canada. As-tu essayé de ce côté-là ? Si tu passais seulement de ce côté-ci de l’eau, il serait relativement facile de te faire venir aux États-Unis sur un visa de tourisme. A ta place j’essayerai l’un après l’autre tous les consulats latino-américains, ceux de l’Amérique centrale pour commencer. Je verrais même, éventuellement, comment se présente la possibilité d’aller à la Martinique française, d’où tu pourrais aller à Haïti par exemple, et de là aux E.U. Chaque fois que je reviens sur cette question, j’ai des bouffées de colère... Magne-toi donc, nom de Dieu !