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1952-10-19 : Marc Chirik à Jean Malaquais
Travail de Marc, manque de milieu politique, projets pour le Canada
[22 septembre 2007] : par hempel

19 octobre 1952

Mes très chers,

Vous attendez, je le sais, avec impatience des nouvelles de mon nouvel emploi. Je ne pouvais vous les donner tant que je n’étais pas fixé moi-même. Voilà où en sont les choses. Après 15 jours d’essai, nous avons eu une véritable conférence, le patron, S. et moi. Il m’offre 450 à 500 bolivars respectivement les deux premiers mois et 1000 bolivars par mois à partir du troisième. En contre-partie, il désire que je lui signe un contrat d’un an pour ce salaire et que je m’engage à ne pas aller travailler chez un concurrent. Il a une peur bleue que je le quitte pour un concurrent, ou que je devienne moi-même un concurrent en montant une affaire. Il a fallu que S. lui donne sa parole qu’il n’en sera rien. Nous sommes d’accord en principe en attendant le moment de signer le contrat. S., comme moi, nous pensons que je pourrai alors exiger plus que 1000 bolivars par mois, au moins douze à treize cent. C’est une fatigue de couper des chemises et des pantalons pour [illisible]. Il y a une centaine d’ouvriers. Ce qu’il me demande, c’est de diriger l’ensemble de la production. A vrai dire cela ne me semble nullement sorcier... surtout beaucoup d’heures de travail, 53-54 heures par semaine. Il ne me restera guère de temps pour moi. Mais je suis décidé à tenter la chose et à tenir au mieux. Avec l’espoir que dans un an nous déplacerons nos pénates à tous dans un autre pays. Nous pensons très sérieusement S. et moi partir au Canada. Nous avons l’impression que vous ne partagez pas notre sentiment. La dernière lettre de Jean était plutôt une douche froide.

Pourquoi pensons-nous partir ? Pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est quasiment impossible de se créer ici un milieu. C’est un problème capital pour moi. Mais aussi j’étais agréablement surpris de constater que S. lui aussi en éprouve le besoin. Les amis qu’il s’est fait ici sont loin de le satisfaire, et il éprouve la nostalgie de vrais amis, de camarades. Il dit, et je le crois, que mon arrivée a ravivé en lui ce besoin. Après tout S. n’est pas un faiseur d’argent, et il a une forte envie de « vivre », ce qui n’est pas le cas ici. Là-dessus s’ajoute que ses affaires vont plutôt mal. Bien sûr il gagne sa vie, mais pas plus que çà. Le temps où il ramassait de l’argent est passé. Alors, pour gagner simplement sa « vie », il pourrait aussi bien le faire dans n’importe quel autre pays. Ses perspectives ici ne s’annoncent nullement faciles. Chaque jour la concurrence devient plus forte, et il n’est pas type à pouvoir commercialement se battre.

Ensuite il y a ce climat qui, à la longue, est déprimant. Pour sa santé il serait temps qu’il quitte les Tropiques. Moi je ne m’en sens pas capable encore. Je me demande comment Clara le supportera. (...)

Quant à moi, d’ici un an, je posséderai un nouveau métier joint à celui de tricoteur. Je pourrai aussi me débrouiller. Mais la meilleure chose aurait été une librairie. Enfin ! Nous verrons. Pour le moment donc, je reste au Vénézuela. Et je vais commencer à faire des démarches pour obtenir le visa pour Clara et le petit. Je compte qu’ils soient là pour la fin de l’année. Certainement que 1000 bolivars ce n’est pas le Pérou pour nous, c’est juste ce qu’il faut pour vivre. Mais au moins c’est un minimum garanti. Si Clara parvient à donner quelques leçons, ce sera bien. Sinon, j’aurai au moins l’assurance que nous pourrons vivre sans avoir à compter sur l’aide des amis. Pour les frais d’installation - loyer et meubles, frais indispensables du début - j’aurai assez. (...) Il me reste maintenant à attendre l’arrivée de Clara et votre visite que vous promettez pour le début de l’année 53.

Fraternellement à vous deux, Votre Marc.