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1952-11-01 : Jean Malaquais à Marc Chirik
Vie du groupe, fin de la rédaction du nouveau roman
[23 septembre 2007] : par hempel

New York, 1er novembre 1952

Mon bien cher Marc,

Ta lettre avait tellement tardé que je commençais à m’inquiéter. Tu me vois tout ragaillardi à l’idée que tu te sois enfin décidé à faire venir Clara et le petit grâce au travail que tu as accepté. Je me sens plus léger, du coup. S., d’après ce que tu m’en dis, se montre à la hauteur en t’offrant son hospitalité jusqu’à l’arrivée des tiens. Avec mille bolos par mois, tu tiendras facilement le coup jusqu’à ce que nous ayons décidé tous ensemble comment et où nous réunir. Il va sans dire que je n’ai rien contre l’idée de cette réunion ; ma réserve portait sur le projet de monter une librairie au Canada. Il se fait que le Canada est comme une espèce d’Eldorado moderne ; les possibilités, pour un technicien comme S., y sont inépuisables. Par contre, la librairie me paraît un maigre appoint pour faire vivre sept personnes (...).

Tu trouveras ici copie d’une correspondance échangée avec Cousin. Elle est assez explicite en soi et se passe de commentaires, du moins en ce qui me concerne. Il n’a pas encore répondu à ma lettre. J’ai reçu entre-temps le Bulletin à peu près illisible, que je m’efforce de déchiffrer au grand dam de mes yeux (je suis déjà à moitié aveugle, moi qui avais une vue de lynx), ainsi qu’une correspondance comprenant : une lettre de Gérard à Cardan, une lettre (à Cousin ?) de Cardan, une de Philippe à Cardan, extrait d’une lettre de Morel à Cardan, une lettre de Mousso à Cardan. Je me demande si tu as eu connaissance de ce courrier ; et si non, veux-tu que je te l’envoie ? J’ai également eu enfin des nouvelles de Pierre : rien d’intéressant. Il va falloir nous retrouver, lui et moi, aux vacances du nouvel an, pour discuter ; il viendra soit à New York, soit j’irai le voir. L’embêtant c’est que c’est un voyage qui prend tout un jour en train. Est-ce que tu corresponds avec lui ? Son adresse est : 457 South Main Street, Geneva, New York.

Je ne sais où donner de la tête, tellement je suis occupé. Je n’ai pas le temps de finir mon livre. Ces dernières 15 pages qu’il me faudrait écrire, voilà six mois que je peine là-dessus ! Non, mon vieux : bien que j’aie mis quatre ans à le faire, ce livre, il n’aura qu’un tiers de ma Planète : environ 300 pages, pas tout à fait... Et tu as l’intuition bien placée : je m’efforce dans ce livre, de peindre la Barbarie, mais cette fois-ci, contrairement à ce que j’avais fait dans mes « Javanais » et dans ma « Planète », sur le plan individuel, à travers l’existence d’un seul personnage. Le livre est écrit à la première personne. Pas de date précise, pas de lieu géographique, cela se passe dans la Cité, au sens romain du mot, qui englobe la société dans sa totalité historique. Contrairement aussi à mes autres livres, il n’y a pas dans celui-ci de violence physique : la torture et l’assassinat se passent au niveau spirituel si l’on veut. Personne n’y est « conscient » au sens où nous l’entendons, il n’y a ni mouvement, ni classes, ni la moindre allusion à des problèmes sociaux, c’est à dire directement, parce qu’en dernière analyse le livre n’est que cela : le devenir social sous la Barbarie. Mais tout se passe en profondeur, déjà sous la surface inquiète des vagues. C’est très délibérément que j’ai évité toute référence à des considérations le lutte contre le courant : nous en sommes, dans le livre, au point où la poésie étant interdite par la loi (le langage ésotérique de la poésie pouvant être à double entendement), il suffit d’un poète amateur pour déclencher tout l’appareil de la répression : ce n’est plus tant la suppression physique du réfractaire qui est propre à perpétuer la stabilité de la Cité, c’est la suppression de la pensée en soi, de sa manifestation même primitive, indépendamment de sa portée ; ce n’est plus ce qu’on pense qui est « révolutionnaire », c’est quoi que ce soit que l’on pense. Ce que je t’en dis là est une vague analyse de mon thème ; dans le corps du livre tout cela n’apparaît qu’indirectement, entre les lignes la plupart du temps. Quand j’en aurai fini avec mon dernier chapitre, je verrai si je puis t’en envoyer une copie dactylo : je suis très excité à la pensée que tu me fasses connaître tes réactions. (...)

Mes cours me prennent un temps fou. Je n’en donne que deux par semaine, quatre heures en tout, mais il faut lire les papiers des étudiants (j’en ai 83), corriger, les soumettre à des examens écrits et oraux, préparer mes cours, etc. Il s’avère que ce n’est pas 150, mais 200 dollars par mois (environ) que je toucherai, mais les mois de vacances ne sont pas payés.

Je suis désolé que tes heures de travail soient si longues... Assisté l’autre soir à une réunion schachtmaniste. Il a failli mourir d’une attaque de coeur, mais il s’est remis. D’une platitude... Il vote socialiste bien entendu, le pauvre. Il va venir ici la semaine prochaine, dîner avec nous. Mais toute discussion avec lui est stérile : il fait des plaisanteries tout en t’expliquant que l’URSS est un collectivisme bureaucratique sans que l’on puisse jamais comprendre ce qu’il entend par là. Les élections ont lieu mardi, le 4 novembre : quel qu’en soit le résultat, la différence, en dernière analyse, sera nulle. Je pense, quant à moi, que, les impondérables psychologiques mis à part, la situation voudrait que les démocrates retournent au pouvoir dans la personne de Stevenson. (...).

A toi, Jean.