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JANOVER Louis (2007) : Les habits neufs de la feinte-dissidence
Article paru dans « Le Monde libertaire », 4-10 octobre 2007
[17 octobre 2007] : par eric

On a pu lire tout récemment dans les colonnes de Libération une défense et illustration de la politique des dirigeants socialistes en matière économique. À savoir que « l’économie de marché », réduite, « pour faire simple », à « l’acceptation du jeu de la libre concurrence internationale sur notre économie », a été acceptée, mieux, encouragée par « la gauche », l’histoire du PS plaidant dans ce domaine pour une « certaine constante programmatique ». Le journaliste s’indignait de l’ingratitude que quelques esprits malveillants témoignaient à l’égard de tant de bonne volonté. Et de dresser une liste quasi exhaustive de ces encouragements « économiques » qui, disons-le pour « faire simple » à notre tour, font partie des mesures d’incitations « basiques » apportées au système d’exploitation capitaliste pour remettre en marche la machine aux profits.

« On voudrait juste ici rappeler quelques faits. Qui en 1983 a fait le choix historique de la rigueur et de l’intégration économique européenne ? Le gouvernement de Pierre Mauroy. Qui en 1986 a amorcé la libéralisation du système financier français, étape préliminaire à l’ouverture de notre économie aux capitaux étrangers ? Le gouvernement de Laurent Fabius. Qui au début des années 1990 a théorisé les bienfaits de la désinflation compétitive ? Pierre Bérégovoy, d’abord en tant que ministre de l’Économie puis en tant que Premier ministre. Qui en 1992 a fait campagne en faveur du traité de Maastricht et de l’euro ? François Mitterrand. Qui en 2000 a signé l’ouverture à la concurrence du marché du gaz et de l’électricité au sommet européen de Lisbonne ? Lionel Jospin. Qui a privatisé France Télécom et vendu l’Aérospatiale à Lagardère ? Le même Jospin. Qui a même envisagé d’ouvrir le capital d’Areva ? Laurent Fabius, alors à Bercy [...]. »

N’en jetez plus, la droite est pleine. Mais pleine de quoi, au juste ? La dynamique de l’accumulation, qui demande qu’on reprenne de la main gauche ce que la main droite a concédé en des temps meilleurs, cette dynamique a inversé le rapport entre les partis, mais comme il est toujours impératif de conserver les anciennes étiquettes pour continuer à masquer le sens de ce changement, le béotien ne s’y retrouve plus. Que la gauche apparaisse carrément pour ce qu’elle est depuis longtemps, une « vraie droite » assise sur les mêmes privilèges que sa rivale ; que la situation économique et sociale révèle que les faux-semblants de jadis ne sont plus de mise et rendent les anciens clivages inopérants, et voilà qui n’est plus supportable. L’ambiguïté sur laquelle se fonde toute la vie politique risque de disparaître ! Maintenant que le pouvoir bicéphale de la démocratie semble ne plus avoir qu’une tête, et que cette tête penche si dangereusement à droite, que vont faire les intellectuels pour suivre le mouvement ? Leur légitimité reposait précisément sur le fait que la séparation des tâches permettait l’alternance - et justifiait leur choix. L’existence d’une « vraie droite » qui ne trouve dans la politique plus aucun argument pour se différencier de sa jumelle pose effectivement problème. Aux intellectuels en premier lieu, qui se réveillent privés de leur jeu de bascule favori et ne savent plus où donner de la tête.

Le clivage disparu, s’efface aussitôt la différence factice grâce à laquelle les idées de gauche retrouvaient chaque fois un nouveau crédit, un nouvel espace politique. Vers quelles lumières nouvelles peuvent se tourner les représentants éclairés de l’appareil universitaire et du CNRS, altermondialistes, bourdieusards, tous anticonformistes de même farine, qui ont fait de l’étude de la dissidence une spécialisation et de la connaissance critique un objet de reconnaissance institutionnelle ? Vers les milieux dits de l’ultra-gauche, de l’altergauchisme ! N’est-ce pas le seul vivier où ces experts peuvent espérer pêcher concepts, idées et plumes, tout ce qui leur fait désormais défaut pour redonner au conflit démocratique un nouveau souffle et neutraliser ainsi les dangers de crise que révèle le vide sidéral et sidérant dans lequel se trouve le monde intellectuel. Cette pseudo-critique s’articule sur une représentation politique en l’absence de laquelle la démocratie perd son contenu et l’intelligentsia sa raison d’être. Que devient en effet son existence dès lors qu’elle ne peut reprendre de forces et de couleurs en se reposant sur cette opposition ?

Comme au lendemain de chaque défaite électorale, quand le pouvoir n’est pas au rendez-vous, on assiste au ballet des déçus du socialisme. Tout y passe : droit d’inventaire, aggiornamento, retour aux sources, recomposition, refondation, renaissance, résistance. Et en même temps que du chœur des intellectuels s’élève la complainte déchirante : Où sont Sartre et Nizan / Tous ceux qu’on aimait tant ! on voit remonter à la surface les rescapés du dernier des naufrages intellectuels, mais qui ont su quitter à temps le navire en perdition. Ainsi en est-il de la brillante postérité d’Althusser, Jacques Rancière, Alain Badiou et Étienne Balibar, trinité redéployée dans ses domaines de compétence philosophico-médiatique pour indiquer les nouvelles planches de salut. Sans parler de la mise sur le marché de ce pur oxymore, la « gauche libertaire », pâle reflet d’un non moins introuvable « marxisme libertaire » naguère destiné à réconcilier les inconciliables.

N’est-ce pas une même problématique qui est exposée à longueur de pages dans Le Monde diplomatique, quintessence de la feinte-dissidence et remise en forme, au gré des métamorphoses de l’altergauchisme, de théories radicales puisées en d’autres lieux pour entretenir la feinte.

« Voici un ouvrage que Serge Halimi, enfonceur de portes ouvertes au Monde diplomatique, a cru bon de démolir en quelques lignes inspirées par cette habile malhonnêteté qui semble décidément être la “ qualité ” des principaux collaborateurs de ce mensuel », le problème consistant à montrer à quoi sert cette « radicalité apparente [...] d’une élite intellectuelle de gauche insatisfaite de n’être point reconnue à sa prétendue valeur et de ne pouvoir jouer le rôle de premier plan qui semble lui être dû [1] ». Ces lignes, parues dans Le Monde libertaire, définissent très exactement la confusion qu’introduisent dans le domaine critique ces professionnels de la remontrance institutionnelle dont le premier rôle est de drainer les flux de la critique. Car si l’on enfonce des portes ouvertes, c’est pour ne point attirer l’attention sur celles qu’il convient de garder closes. Laisser filtrer un rai de lumière sur la manière dont s’opère le détournement de la pensée critique, et sur les raisons de l’aura dont jouissent l’altermondialisme et ses dérivés dans les milieux universitaires, un tel éclairage - de classe ? - les ferait apparaître pour ce qu’ils sont : les catalyseurs politiques de la feinte-dissidence, dont la fonction est précisément de capter la dissidence pour la détourner de son objet et en neutraliser les effets possibles ! Mission accomplie !

La gauche, ces tigres de papier l’ont tant aimée, qu’ils ont voulu croire que les « grèves de novembre-décembre 1995 » avaient « accéléré l’indispensable prise de distance des socialistes avec le néo-libéralisme mitterrandien » ; et qu’ils ne se sont jamais lassés de la rappeler à son histoire mythifiée, du temps où elle « bousculait les privilèges » - qui, il est vrai, ne s’en portaient pas plus mal ! - comme à ses obligations politiques : moraliser les marchés et ramener à la raison les prédateurs de la haute finance, bref « construire une société humaine, juste et décente ». Las, il leur faut aujourd’hui se rendre à l’évidence, donc se reconvertir dans l’urgence et revoir leur copie... à gauche !

« [...] sur le plan politique ou théorique la feinte-dissidence se déploie sur la base d’une minimalisation de la pensée et du langage critiques. Le PS s’est moulé dans les habits de la droite moderniste, le PC mime la démarche d’une social-démocratie ni démocrate ni sociale, la LCR et LO campent dans les friches idéologiques laissées par le PC, un pied dans l’Etat, l’autre au bord du marché pour tâter la température, la CGT transfigurée essaie de ravir à la CFDT son rôle de syndicat de propositions [2]. » Nous avons là le sens du déplacement des rôles et des fonctions qui a suivi la transformation de la gauche en une vraie droite, la nouvelle configuration sociale obligeant chacun des protagonistes à s’emparer de certains des traits du voisin sous peine de disparaître. Manquait encore dans ce jeu de poupées russes l’échange entre une gauche en quête d’une nouvelle identité et un ultra-gauchisme non identifiable !

Nul doute que le trotskisme, qui a su mieux que d’autres capter l’héritage que le PC a laissé en déshérence, ne s’ingénie à agréger tous les éléments « radicaux » restés jusqu’à présent en suspens, et à qui la tabula rasa électorale va donner pendant un temps un nouvel espace critique. Comme le refrain anti-Le Pen risque de ne plus accompagner l’appel au vote utile, le couplet « anti-Sarko » va prendre le relais pour permettre de nouveaux effets de voix. À l’initiative des ténors de la LCR, commencent à fuser des appels à la création de « comités de vigilance pour organiser la riposte et la résistance » rassemblant « toute la gauche »... « la gauche » dont on ne nous dit pas à qui et à quoi elle a le mieux résisté et riposté dans l’histoire.

Mais la concurrence est grande sur le marché, et le discours altermondialiste pourrait bien reconquérir sa part d’audience grâce à ses organes d’expression journalistiques et ses relais associatifs. Après une période de remontrances et une introspection faite comme il se doit sur le dos des autres, gageons qu’ils ne vont pas tarder à se lancer dans la prospection pour découvrir ces éléments d’une nouvelle culture de la dissidence capables de rajeunir leur système de référence critique, l’ancien corpus étant décidément incapable de répondre à la demande.

L’altermondialisme et les analyses inspirées de Bourdieu ont toujours fourni les arguments manquants pour rétablir l’équilibre quand on pouvait craindre que dans la balance électorale le poids de l’abstention et du retrait ne pèse plus lourd que celui du vote utile. Mais comment répondre à la demande, alors que tous les critères qui ont jusqu’ici servi à faire la différence dans l’un ou l’autre sens sont démonétisés ? Il faut auparavant que cet ersatz de théorie radicale puisse se refaire une santé critique, et retrouve assez de crédit politique pour redonner une apparence de légitimité au choix entre gauche et droite. Vaste programme, qui réclame de ce milieu qu’il fasse appel à toutes les ressources, et qu’il se drape au besoin dans quelques-uns des habits « libertaires » que la gauche radicale tient en réserve depuis tant d’années.

Ce qui, vu la régression, rend plus urgente que jamais la lutte contre cette feinte-dissidence, Protée qui n’hésite pas au besoin à emprunter n’importe quel visage pour mettre sur les lèvres de ses victimes ce qu’il veut entendre d’elles.

L. J.


Ce texte prolonge une réflexion qui s’inscrit dans le droit-fil de notre précédent livre, La Démocratie comme science-fiction de la politique (voir Le Monde libertaire, 5-11 avril 2007). Il reprend certains des thèmes développés dans un ouvrage, S’il est encore minuit dans le siècle, à paraître en novembre aux Éditions de La Nuit. Les Éditions de La Nuit ont été créées tout récemment par Irénée Lastelle pour conserver intacte et dans sa totalité l’idée qu’il a fait vivre, contre vents et marées, dans les Éditions Sulliver, désormais vouées, sous la pression de la logique financière, à obéir à un tout autre esprit.

[1] Jean Robin, à propos de Voyage en feinte-dissidence de Louis Janover, Le Monde libertaire, 1999. - Voir aussi Le Monde diplomatique, mars 1999.

[2] Louis Janover, Voyage en feinte-dissidence, Paris-Méditerranée, 1998, p. 52-53. - Voir également, Thermidor mon amour, Paris-Méditerranée, 2000.