SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
LUXEMBURG Rosa (1902) : Martinique
Article du journal « Leipziger Volkszeitung », 15 mai 1902
[8 avril 2006] : par olivier
Cet article de Rosa Luxemburg (1871-1919), rédigé peu de temps après la terrible éruption volcanique de la Montagne Pelée à la Martinique le 8 mai 1902, est paru pour la première fois dans le journal  Leipziger Volkszeitung le 15 mai 1902. Traduit en anglais par David Wolff dans News & Letters (Jan-Fév 1983). Traduction inédite et militante en français par Michel Olivier. Édition revue et annotée par E.S.

Des montagnes de ruines fumantes, des tas de cadavres mutilés, une mer fumante, partout où l’on se tourne boue et cendres, c’est tout ce qui reste de la petite ville prospère perchée comme une hirondelle sur la pente rocheuse du volcan. Depuis quelque temps, on avait entendu le géant en colère gronder et s’emporter contre la présomption humaine, contre la suffisance aveugle des nains à deux jambes. Au grand coeur dans sa colère même, ce véritable géant avait prévenu les créatures insouciantes qui rampaient à ses pieds. Il fumait, répandant des nuages ardents, dans son sein il y avait un bouillonnement et un fourmillement, des explosions semblables à des coups de fusils et au tonnerre du canon. Mais les seigneurs de la terre, ceux qui ordonnent à la destinée humaine, ont maintenu la foi inébranlable en leur propre sagesse.

Le sept [1], une commission expédiée par le gouvernement a annoncé à la population inquiète de Saint-Pierre que tout était en règle dans le ciel comme sur la terre. Tout est en règle, aucune cause d’alarme ! - comme ils l’avaient dit, intoxiqués par les danses de salon, à la veille du serment du Jeu de paume à l’époque de Louis XVI, alors qu’une lave ardente s’accumulait avant l’éruption du volcan révolutionnaire. Tout est en ordre, la paix et la tranquillité règnent partout ! - comme ils le disaient il y a 50 ans à Vienne et à Berlin à la veille de l’éruption de mars [2]. Mais le vieux titan souffrant de la Martinique n’a prêté aucune attention aux rapports de l’honorable commission ; après que la population ait été rassurée le septième jour par le gouverneur, il fit éruption au cours des premières heures du huitième jour et il a enterré en quelques minutes, le gouverneur, la commission, la population, les maisons, les rues et les bateaux sous les exhalations ardentes de son coeur indigné.

Le travail a été radical. Quarante mille vies humaines fauchées, une poignée de réfugiés sauvés - le vieux géant peut gronder et bouillonner en paix, il a manifesté sa puissance, il s’est affreusement vengé de cet affront à sa puissance primitive.

Et maintenant, dans les ruines de la ville détruite, un nouvel arrivant s’invite en Martinique, un invité encore inconnu, jamais rencontré auparavant : l’être humain. Ni maîtres ni serfs, ni noirs ni blancs, ni riches ni pauvres, ni propriétaires de plantation ou esclaves salariés - des être humains sont apparus sur l’île brisée et minuscule, des êtres humains qui ressentent seulement la douleur et constatent seulement le désastre, qui cherchent seulement à aider et secourir. La vielle Montagne Pelée a réalisé un miracle !

Oubliés les jours de Fachoda [3], oublié le conflit de Cuba [4], oubliée "la Revanche" [5] : les Français et les Anglais, le Tsar et le Sénat de Washington, l’Allemagne et la Hollande donnent de l’argent, envoient des télégrammes, tendent une main secourable. La confrérie des peuples contre la haine brûlante de la nature, une résurrection de l’humanisme sur les ruines de la culture humaine s’est manifestée. Le prix du retour à l’humanité fut élevé, mais le tonnerre de la Montagne Pelée a capté leur attention.

La France pleure sur les 40.000 cadavres de l’île minuscule, et le monde entier s’empresse de sécher les larmes de la Mère République. Mais comment était-ce quand, il y a quelques siècles, la France a versé le sang à torrents pour prendre les Petites et les Grandes Antilles ? En mer, au large des côtes de l’Afrique de l’Est se trouve l’île volcanique de Madagascar : il y a 15 ans, nous vîmes comment la République aujourd’hui inconsolable qui pleure la perte de ses enfants, a alors soumis les indigènes obstinés à son joug par les chaînes et l’épée. Nul volcan n’y a ouvert son cratère : ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et de la désolation. Les tirs de l’artillerie française ont balayé des milliers de vies humaines de la surface de la terre jusqu’à ce que ce peuple libre se prosterne face contre terre et que la reine des « sauvages » soit traînée comme trophée dans la « Cité des Lumières » [6].

Sur la côte asiatique, lavée par les vagues de l’océan, se trouvent les souriantes Philippines. Il y a six ans, nous y avons vu les Yankees bienveillants, le Sénat de Washington au travail [7]. Il n’y a pas là-bas de montagne crachant le feu et pourtant le fusil américain y a fauché des vies humaines en masse ; le cartel du sucre du Sénat qui envoie aujourd’hui des dollars-or par milliers à la Martinique pour sauver des vies, avait auparavant envoyé des canons et des canons, des vaisseaux de guerre et des vaisseaux de guerre ; des millions et des millions de dollars-or sur Cuba [8] pour semer la mort et la dévastation.

Hier et aujourd’hui, très loin dans le sud de l’Afrique, où il y a quelques années encore, un petit peuple tranquille y vivait de son travail et en paix, nous avons vu comment les Anglais y ont tout ravagé [9]. Ces mêmes Anglais qui sauvent la mère et l’enfant en Martinique ; nous les avons vus piétiner brutalement des corps humains et même ceux d’enfants avec leurs bottes de soldats et se vautrant dans des mares de sang, semant la mort et la dévastation.

Ah, et les Russes, le Tsar de toutes les Russies, sauvant, aidant et pleurant - une vieille connaissance ! Nous vous avons vus sur les remparts de Praga [10], où le sang polonais encore chaud coulait à flots faisant virer le ciel au rouge de ses vapeurs. Mais c’était autrefois. Non ! Tout juste maintenant, il y a seulement quelques semaines, nous vous avons vu, Russes bienveillants, sur vos routes poussiéreuses, dans des villages russes ruinés, nez à nez avec une foule de loqueteux en révolte et tirer sur des moujiks haletants, nous avons vu le sang rouge des paysans se mélanger à la poussière du chemin. Ils doivent mourir, ils doivent tomber parce que leurs corps criaient famine, parce qu’ils réclamaient du pain, du pain !

Et nous vous avons vus vous aussi, oh Mère République, fontaine de larmes ! C’était le 23 mai 1871 : quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris ; des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés ensemble dans les rues, dans les cours de prison, corps contre corps et tête contre tête ; au travers des meurtrières dans les murs, les mitrailleuses faisaient crépiter leurs gueules assoiffées de sang. Aucun volcan n’avait éclaté, aucun jet de lave n’avait été versé. Vos canons, Mère République, ont tiré sur la foule compacte qui poussait des cris de douleur - plus de 20.000 cadavres ont recouvert les trottoirs de Paris !

Et vous tous - Français et Anglais, Russes et Allemands, Italiens et Américains - nous vous avons vus tous ensemble pour une première fois dans une entente fraternelle, unis dans une grande ligue des nations, aidant et vous entraidant les uns les autres : c’était en Chine. Là, vous aviez oublié toutes les querelles entre vous, là aussi vous aviez fait la paix des peuples - pour le meurtre et l’incendie. Ah ! Combien d’individus sont tombées devant vos balles, comme un champ de blé mûr haché par la grêle ! Ah ! Combien de femmes jetées à l’eau, pleurant leurs morts dans leurs bras froids et fuyant les tortures mêlées à vos embrassades ardentes !

Et maintenant, ils se tournent tous vers la Martinique avec le même coeur et le même esprit encore ; ils aident, sauvent, sèchent les larmes et maudissent les ravages du volcan. Mont Pelé, géant au grand coeur, tu peux en rire ; tu peux les mépriser ces bienveillants meurtriers, ces carnivores pleurants, ces bêtes en habits de Samaritains. Mais un jour viendra où un autre volcan fera entendre sa voix de tonnerre, un volcan qui grondera et bouillonnera, et que vous le vouliez ou non, il balayera de la surface de la terre toute cette culture de culs-bénis éclaboussée de sang. Et c’est seulement sur ses ruines que les nations se réuniront en une véritable humanité, qui n’aura plus qu’un seul ennemi mortel - la nature morte et aveugle.

[1] Le sept du mois de mai 1902.

[2] La « révolution de Mars » marque l’extension de la vague révolutionnaire du « printemps des peuples » de 1848. Metternich est chassé du pouvoir à Vienne et doit prendre la fuite tandis que Berlin se soulève les 18 et 19 mars, ouvrant une période d’intense effervescence politique dans tous les États allemands, durant laquelle s’illustreront notamment Marx et Engels en publiant la Nouvelle Gazette Rhénane (juin 1848).

[3] Entre juillet et novembre 1898, l’ « incident de Fachoda », paroxysme des rivalités coloniales de la France et de l’Angleterre, est à deux doigts d’entraîner les deux pays dans un conflit ouvert. Le capitaine Marchand occupe le poste soudanais de Fachoda mais est rejoint quelques semaines plus tard par le Général britannique Kitchener à la tête de 20000 hommes. L’Angleterre pose alors un ultimatum à la France, exigeant son retrait. Delcassé, ministre des Affaires Étrangères va finalement accepter de plier, initiant ainsi un rapprochement avec l’Angleterre qui prépare l’établissement de l’Entente cordiale, prélude à la constitution du bloc impérialiste Angleterre-France-Russie en vue de l’affrontement de 1914.

[4] Allusion à la guerre hispano-américaine de 1898 fomentée par les États-Unis pour prendre le contrôle de l’île de Cuba, alors sous la dépendance de l’Espagne.

[5] Terme générique qui désigne le battage idéologique incessant en France pour préparer les esprits à une guerre de « revanche » contre l’Allemagne qui avait écrasée la France lors de la guerre de 1870-1871.

[6] Il s’agit de la reine Ranavalona III (1862-1917) que le général Gallieni (1849-1916), grand « pacificateur » de Madagascar, rendit responsable de l’insurrection de 1897. Elle fut déportée à la Réunion, puis à Alger.

[7] A l’occasion de la guerre hispano-américaine pour Cuba, l’insurrection indépendantiste qui s’était déjà manifestée en 1896 reprit. Les États-Unis profitèrent de l’occasion pour porter un nouveau coup à l’Espagne. Le 1er mai l’amiral Dewey détruisit la flotte espagnole dans la baie de Manille. Le mouvement d’indépendance philippin poursuivit la guerre contre les États-Unis jusqu’en 1901.

[8] Voir note n°4.

[9] Allusion à la guerre des boers (1899/1902) menée par l’Angleterre contre les États boers (colons néerlandais de l’Afrique du Sud) du Transvaal et de l’Orange.

[10] Faubourg de Varsovie sur la rive droite de la Vistule. Les russes, chassés de la ville après l’insurrection des 17 et 18 avril 1794, y rentrèrent le 4/5 novembre après l’assaut du camp retranché de Praga par l’armée de Souvorov (1729-1800) à la tête de 30000 hommes et 85 canons. Si les russes comptèrent 400 morts, il y en eu plus de 10000 du côté polonais et encore plus de blessés. Cet « exploit » valu à Souvorov d’être promu feld-maréchal par Catherine II. Le quartier fut entièrement ravagé et sa population décimée. Un scénario similaire s’est déroulé 36 ans plus tard : le 29 novembre 1830, Varsovie se soulève contre la domination tsariste et devient le centre du mouvement national polonais. Malgré la résistance du général Sowinski dans le quartier de Wola, Varsovie fut réoccupée par la force par les troupes du général Paskievitch le 8 septembre 1831.