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MARX Karl (1865) : Salaire, Prix et Plus-value
Conclusion : la lutte pour l’abolition du salariat
[2 décembre 2008] : par eric

Présentation :

Lors des séances des 20 et 27 juin 1865, Karl Marx présente devant le Conseil général de l’AIT une réfutation des thèses de John Weston, ouvrier anglais lui-même membre du Conseil général, sur l’influence réciproque des salaires, des prix et du taux de profit des capitalistes. C’est l’occasion pour Marx de décrire de façon ramassée la théorie de la plus-value qu’il exposera plus complètement deux ans plus tard dans Le Capital. Dans la dernière partie, proposée ici à la lecture, Marx s’avance sur le terrain de la lutte pratique des ouvriers, en montrant qu’elle est à la fois nécessaire (et inévitable) tant du point de vue des conditions matérielles que de l’éthique du prolétariat, mais qu’elle restera insuffisante tant qu’elle ne se hissera pas à la revendication révolutionnaire de l’abolition du salariat. C’est aussi une formidable leçon de volonté politique contre toute forme de résignation et d’abdication devant les lois du marché, dont Marx a pourtant exposé auparavant toute la rigueur.

E.S.


Extrait :

1° Périodiquement les travailleurs s’opposent à une réduction des salaires ; périodiquement, ils essaient d’obtenir une augmentation des salaires. Ces luttes, nous l’avons vu, sont inséparables du salariat, où le travail est assimilé aux marchandises, et par conséquent assujetti aux mêmes lois qui règlent le mouvement général des prix. Nous avons vu ensuite qu’une hausse générale des salaires aurait pour résultat une chute du taux général du profit, sans affecter pour autant le prix moyen des marchandises ou leur valeur. Une question se pose pour finir : dans ce conflit incessant du capital et du travail, quelles chances le travail a-t-il de l’emporter ?

Je pourrais répondre en généralisant, et dire que le travail, comme toute marchandise, verra à la longue son prix de marché s’ajuster à sa valeur ; que le travailleur, ne dépit des hauts et des bas, et quoi qu’il fasse, ne recevra jamais, en moyenne, que la valeur de son travail, qui se résoud dans la valeur de sa force de travail, qui est déterminée par la valeur des objets nécessaires à sa conservation et à sa reproduction ; laquelle valeur des objets nécessaires est en fin de compte réglée par a quantité de travail exigée pour leur production.

Mais il y a quelques traits particuliers qui distinguent la valeur de la force de travail, ou valeur du travail, des valeurs des autres marchandises. La valeur de la force de travail est formée de deux éléments, l’un est purement physique, l’autre, historique et social. Sa limite dernière est déterminée par l’élément physique : pour se conserver et se reproduire, pour perpétuer son existence, la classe travailleuse doit recevoir les moyens de subsistance absolument indispensables pour vivre et se multiplier. La valeur de ces moyens indispensables, voilà donc la limite dernière de la valeur du travail. D’autre part, la longueur de la journée de travail est aussi limitée par des frontières extrêmes, encore qu’élastiques. Sa dernière limite, c’est celle de la force physique de l’homme au travail. Si l’épuisement journalier de ses forces vitales passe un certain degré, cette force ne pourra plus s’exercer à nouveau jour après jour. Cependant, je l’ai dit, cette limite a de l’élasticité. Et des générations en mauvaise santé, à la vie courte, mais se succédant rapidement, approvisionnent le marché du travail avec autant de continuité qu’une série de générations vigoureuses, où l’on fait de vieux os.

À côté de cet élément purement physiologique, la valeur du travail est déterminée dans chaque pays par un standard de vie traditionnel. Ce n’est pas seulement la simple vie physique ; c’est aussi la satisfaction de ce certains besoins, nés des conditions sociales dans lesquelles les gens vivent et ont été élevés. Le standard de vie anglais peut se réduire à l’irlandais ; le standard d’un paysan allemand, à celui d’un paysan de Livonie. Important est le rôle joué à cet égard par la tradition historique et l’habitude sociale : vous en serez instruits par un ouvrage de M. Thornton, sur l’Excès de population, où l’on voit que, de nos jours, les salaires moyens des diverses régions agricoles de l’Angleterre diffèrent plus ou moins, suivant les conditions plus ou moins favorables dans lesquelles les régions ont émergé de l’état de servage.

L’élément historique ou social, qui entre dans la valeur du travail, peut s’élargir ou se resserrer ; il peut s’évanouir entièrement, en sorte que rien ne subsiste sinon la limite physiologique. Au temps de la guerre anti-jacobine, que l’on entreprit, comme le disait volontiers George Rose, incorrigible budgétivore et sinécuriste, pour mettre les consolations de notre sainte religion à l’abri des incursions de ces mécréants de Français, les honnêtes fermiers anglais, que nous traitions si tendrement dans un de nos précédents chapitres, surent abaisser les salaires des travailleurs agricoles au-dessous de la limite physiologique la plus basse ; mais ils complétèrent, grâce à la loi sur les Pauvres, l’ordinaire sans lequel le travailleur n’eût point perpétuer sa race. Glorieuse conversion du travailleur salarié en esclave, du fier yeoman de Shakespeare en indigent.

En comparant l’étalon des salaires et de la valeur du travail dans différents pays, à différentes époques de l’histoire d’un même pays, vous verrez que la valeur du travail elle-même est une grandeur variable et non point fixe, en supposant même que la valeur de toutes les autres marchandises demeure constante.

Une comparaison analogue prouverait que non seulement le taux courant du profit change, mais aussi le taux moyen.

Mais en ce qui regarde les profits, il n’existe pas de loi qui en détermine le minimum. Nous ne pouvons pas dire quelle est la limite dernière de leur abaissement. Pourquoi ne pouvons-nous fixer cette limite ? Parce que, bien que nous puissions fixer le minimum du salaire, nous n’en pouvons fixer le maximum. Nous pouvons dire simplement que les limites de la journée de travail étant données, le maximum du profit correspond au minimum physiologique du salaire ; et que le salaire étant donné, le maximum du profit correspond à un allongement de la journée de travail qui soit compatible avec les forces physiques de l’ouvrier. Il est évident qu’entre les deux limites de ce taux maximal du profit, une vaste échelle de variations est concevable. La fixation de son degré réel ne peut s’établir que dans la lutte continuelle du capital et du travail : le capitaliste tend constamment à réduire le salaire à son minimum physiologique, et à prolonger la journée de travail jusqu’à son maximum physiologique ; le travailleur fait constamment pression dans le sens opposé.

La question se résoud donc en celle de la puissance de l’un et de l’autre combattant.

2° Quant à la limitation de la journée de travail, elle n’a jamais été décidée en Angleterre, ni d’ailleurs dans aucun pays, que par l’intervention du législateur. Et sans la pression que les ouvriers exercèrent continuellement du dehors, cette intervention n’eût jamais eu lieu. Quoi qu’il en soit, on ne pouvait atteindre ce but par un accommodement privé entre ouvriers et capitalistes. La nécessité même d’une action politique générale prouve bien que, dans son action purement économique, le capital est le plus fort.

Quant aux limites de la valeur du travail, leur établissement réel dépend toujours de l’offre et de la demande - je veux dire la demande de travail faite par le capital, et l’offre de travail faite par les ouvriers. Dans les pays coloniaux, la loi de l’offre et de la demande joue en faveur du travailleur. D’où le niveau relativement élevé des salaires aux États-Unis. Le capital peut tout essayer, il n’empêche pas que le marché du travail se dégarnisse perpétuellement, que les travailleurs salariés se transforment sans tarder en paysans indépendants et se suffisant à eux-mêmes. La situation de travailleur salarié, pour une grande partie du peuple américain, ce n’est là qu’un état transitoire, qu’on abandonne au plus tôt. Pour mettre ordre à cet exotique état de choses, le gouvernement anglais accorda pendant quelque temps sa paternelle attention à ce qu’on nomme théorie de la colonisation moderne, qui consiste à fixer assez haut, artificiellement, le prix des terres aux colonies, afin que le travailleur salarié ne se transforme pas de sitôt en paysan indépendant.

Mais venons-en aux pays de vieille civilisation, où le capital règne sur toute la marche de la production. Prenez par exemple l’Angleterre, où une hausse des salaires se produisit entre 1849 et 1859. Quelles en furent les conséquences ? Les fermiers ne purent, comme l’ami Weston le leur eût conseillé, hausser la valeur du blé, ni même son prix sur le marché. Il leur fallut bien en admettre la baisse. Cependant, durant ces onze années, ils introduisirent des machines de toutes sortes, adoptèrent des méthodes plus scientifiques, convertirent en pâturages une partie des terres à labour, agrandirent les fermes, et partant, développèrent l’échelle de la production. Ils prirent d’autres mesures, et vinrent à bout de diminuer la demande du travail en augmentant sa force de production ; tant et si bien que la population agricole se retrouva bientôt en relative surabondance. Voilà par quelle méthode générale le capital réagit tôt ou tard à une hausse des salaires dans les pays anciens et stables. Ricardo a fait cette juste remarque, que les machines sont en concurrence perpétuelle avec le travail, et que bien souvent il faut attendre, pour les introduire, que le prix du travail se soit convenablement élevé ; mais le recours aux machines n’est qu’une méthode entre autres pour accroître la force de production du travail. Ce même développement, qui rend le travail ordinaire relativement abondant, a encore pour effet de rendre simple le travail qualifié, et ainsi de le déprécier.

La même loi se manifeste sous une autre forme. A mesure que se développe la force productive du travail, l’accumulation du capital va s’accélérer, et même si le taux des salaires est relativement élevé. On pourrait en conclure, comme le faisait Adam Smith, à une époque où l’industrie moderne était encore dans l’enfance, que l’accumulation accélérée du capital doit faire pencher la balance en faveur du travailleur, puisqu’elle assure au travail une demande croissante. En se plaçant au même point de vue, bien des écrivains contemporains ont trouvé étrange que le capital se soit développé, dans les vingt dernières années, plus vite que la population anglaise, et que les salaires ne se soient pas relevés davantage. C’est qu’il se produit, tandis que l’accumulation va de l’avant, un changement progressif dans la composition du capital. Cette partie du capital global qui consiste en capital fixe (machines, matières premières, moyens de production sous toutes les formes possibles) s’accroît progressivement en regard de l’autre partie du capital, celle qui est déboursée en salaires, c’est-à-dire en achat de travail. Cette loi a été formulée, avec plus ou moins d’exactitude, par MM. Barton, Ricardo, Sismondi, le professeur Richard Jones, le rofesseur Ramsey, Cherbuliez, et d’autres encore.

Si la proportion de ces deux éléments du capital était, à l’origine, de 1 contre 1, elle passe, avec le développement de l’industrie, à 5 contre 1, et ainsi de suite. Soit un capital total de 600, dont 300 sont déboursés en instruments, matières premières, etc., et 300 en salaires. Il suffit de doubler le capital total pour créer une demande de 600 ouvriers au lieu de 300. Mais si dans ce capital de 600, les machines, matières premières et autres entrent pour 500, et les salaires pour 100 seulement, il faudra alors l’augmenter de 600 à 3 600 pour créer cette demande de 600 ouvriers au lieu de 300. On voit par là que, dans le progrès de l’industrie, la demande de travail ne va pas à la même allure que l’accumulation du capital. Elle augmente, certes, mais dans une proportion qui va diminuant, si on met en regard l’accroissement du capital.

Ces quelques indications suffiront à le montrer : le fait du développement de l’industrie moderne doit progressivement incliner la balance en faveur du capitaliste et contre le travailleur ; par voie de conséquence, la production capitaliste tend généralement à rabaisser, et non point à relever, l’étalon moyen des salaires, c’est-à-dire à repousser plus ou moins la valeur du travail vers sa limite minimale. Si telle est la tendance des choses dans ce système, est-ce à dire que la classe travailleuse doive renoncer à toute résistance contre les empiétements du capital ; faut-il, abandonnant l’idée d’en tirer parti, qu’elle laisse passer les occasions d’une amélioration passagère ? Une telle résignation dégraderait les travailleurs, nivellerait la masse de ces meurt-de-faim, de ces écrasés désormais incapables de salut. Je crois avoir montré que les luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système des salaires dans son ensemble, que dans 99 cas sur 100, les travailleurs, en s’efforçant de relever les salaires, s’évertuent tout simplement pour soutenir la valeur donnée du travail, que la nécessité de débattre de leur prix avec le capitaliste est inhérente à leur condition, qui les contraint de se vendre comme des marchandises. Lâcher pied sans courage, dans ce conflit de chaque jour avec le capital, ce serait perdre la faculté de se lancer un jour dans un mouvement plus vaste.

Au reste, et tout à fait en dehors de la servitude générale qu’implique le système des salaires, les travailleurs ne doivent pas s’exagérer le résultat final de ces luttes quotidiennes. Qu’ils ne l’oublient pas : ils combattent les effets, et non les causes ; ils retardent la descente, ils n’en changent point la direction ; ils appliquent des palliatifs, mais ne guérissent pas la maladie. Qu’ils aient garde de se laisser prendre tout entiers à ces escarmouches inévitables que provoquent chaque nouvel empiétement du capital, chaque variation du marché. Ils doivent comprendre que le système présent, avec toutes les misères qu’il leur inflige, engendre dans le même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour reconstruire l’économie et la société. Sur leur bannière, il leur faut effacer cette devise conservatrice : « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », et inscrire le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat ! »

Après cet exposé très long, et, je le crains, très fatigant, où il m’a fallu entrer pour n’être pas trop au-dessous de mon sujet, je vais conclure en vous proposant les résolutions suivantes :

1° Une hausse générale des salaires aurait pour résultat une chute du taux général du profit ; mais, en gros, elle n’affecterait pas le prix des marchandises.

2° La tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever, mais d’abaisser le niveau moyen des salaires.

3° Les syndicats agissent utilement comme centres de résistance aux empiétements du capital. Ils échouent en partie quand ils font un usage peu judicieux de leur puissance. Ils échouent entièrement quand ils se livrent à une simple guérilla contre les effets du système actuel, au lieu d’essayer dans le même temps de le changer, au lieu de se faire un levier de toutes leurs forces organisées, pour l’émancipation finale de la classe ouvrière, c’est-à-dire pour abolir enfin le salariat.


Source :

— MARX Karl, Œuvres I, Économie I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Édition établie par Maximilien Rubel, pp. 527-533 ;