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JANOVER Louis (2009) : De la rétrocritique considérée comme le dernier des arts
Article paru dans « Le Monde libertaire » n°1539, 15-21 janvier 2009
[26 janvier 2009] : par eric

Mémoire, dis-leur que nous sommes les plus beaux

On ne cache plus désormais dans le « trou de mémoire » tout ce que George Orwell a pu y voir tomber en son temps. Au contraire ! On extrait au fur et à mesure de la demande ce qu’il faut pour nourrir la critique institutionnelle - et ensevelir plus profondément ce qui ne doit pas être exhumé. Tel est le rôle de la rétrocritique. Elle est l’élément fondateur de la mémoire de l’intelligentsia, à savoir une remise en cause du passé qui fait table rase des questions gênantes qu’il pose au présent, introduit la confusion entre les termes, les concepts - et les enjeux du moment. Cette intelligentsia n’avait pas hier conscience de ce contre quoi il était urgent de lutter, elle la retrouve quand le combat lui-même a cessé faute de combattants et qu’en parler conforte sa position. On pouvait naguère critiquer ce que représentait Cohn-Bendit ! À quoi bon maintenant, il s’en vante [1] ! En revanche, expliquer quel rôle jouent désormais les sédiments d’impostures que les intellectuels ont déposés sur le communisme et le mouvement ouvrier quand ils parlaient en faveur de Staline et du socialisme dans un seul pays, de Mao et de la révolution culturelle ou de Castro et de son autre voie vers le socialisme - voilà un enjeu qui nous place au cœur de la mystification actuelle. Car les revenants sont légion, et ils font école, c’est à eux qu’il échoit de présenter cette histoire, et l’on comprend qu’ils se gardent bien pour en recomposer la logique de la mettre en rapport avec une idée claire de leur responsabilité. Elle renvoie d’évidence à ce que fut la destruction du mouvement révolutionnaire de l’intérieur et ses conséquences actuelles. Aussi leur faut-il de toute force occulter le fait que leurs prises de position ont obéi à cette nécessité historique et ils n’auront donc de cesse qu’ils fassent ressortir le caractère désintéressé de leurs engagements et la tragédie qu’a constituée pour eux cette histoire.

L’enfer, pour les autres, est ainsi pavé de leurs bonnes intentions, et de leurs pseudo-repentances.

Elles sous-entendent que les erreurs partagées par tant de gens intelligents étaient en cohérence avec l’histoire, que ce qu’elles laissaient entendre méritait d’être écouté - comme s’il ne s’agissait pas d’une totalité. Staline, Castro, Mao, Oncle Hô ! Un mensonge qui s’inscrit avec une telle persévérance dans la continuité devait bien contenir, on vous assure, une part de vérité ! D’autant qu’en se réclamant du mouvement ouvrier et de la pensée révolutionnaire il est toujours possible de l’accommoder d’une demi-vérité destinée à brouiller les responsabilités.

S’ils avaient su évidemment...

Le Monde diplomatique, nous l’avons déjà dit avec d’autres dans ces pages, est devenu un des hauts lieux de ce métissage idéologique et politique et de la dissidence institutionnelle. Elle s’y livre à son exercice naturel : toutes les bonnes intentions sont prisonnières du mauvais environnement politique et réclament un rappel à l’ordre sans concession. Circulez, on va revoir toutes les « identités » !

Ignacio Ramonet y promet aux itinérants d’« isme » en « isme » de nouveaux voyages et colloques au pays du socialisme exotique réinventé, car « à l’heure où la social-démocratie connaît une crise d’identité en Europe, les circonstances historiques semblent avoir confié à M. Chavez la responsabilité de prendre la tête, à l’échelle internationale, de la réinvention de la gauche » (août 2007). En même temps que s’y dévoile à nos yeux un au-delà du marxisme insoupçonné, on y annonce la dernière bonne nouvelle : « Cuba en quête d’un modèle socialiste renouvelé ». Vous avez dit renouvelé ? Un rôle déjà joué par La Havane auprès d’intellectuels un peu refroidis par le socialisme qui venait de Sibérie ! Dans ce cahier mensuel de doléances, où seule la gauche introuvable peut y retrouver ses amis, et où tous les « ex » s’échangent leur riche expérience, s’accomplissent symboliquement les coupes claires et les réajustements que réclame la pensée Thermidor pour être à jour [2].

Tous les experts des lexiques distribués jadis par les régimes « marxistes » pour traduire les mots de la servitude en langage de l’émancipation y puisent une nouvelle raison d’être : la remise en forme, au gré des avatars de l’altergauchisme, des théories radicales puisées en d’autres lieux pour entretenir la feinte. C’est pourquoi ce miroir reflète moins les aléas de l’actualité que les avatars de l’intelligentsia contestataire. On y découvre au fil des ans et des changements du décor politique toutes les métamorphoses que le néostalinisme a subies ; on suit les parcours, et les chassés-croisés parfois surprenants, des professionnels de la remontrance institutionnelle, leur concurrence au gré de la demande, leurs éclipses, leur remontée au grand jour et leurs retrouvailles. Qui se ressemble ne se désassemble jamais tout à fait !

Prenons un exemple ! Qui voit-on réapparaître dans le numéro de décembre 2008 ? Lucien Sève, qui fut rien moins que directeur des Éditions sociales et membre du comité central du Parti communiste, mariant ainsi les deux modes d’action de la bureaucratie stalinienne : la mystification idéologique en direction de l’intelligentsia et la mise au pas de la classe ouvrière. C’est cette inversion de l’idée « communiste » que ce familier du novlangue définissait alors à la manière politique comme « Un des terrains de la lutte des classes [3] ». Le voilà qui à la faveur de la « crise » réinvestit le terrain et passe à la contre-attaque. Mais inutile de demander à de tels témoins une analyse « de classe » sur la place du PC, et sur leurs interprétations des textes sacrés, dans la contre-révolution permanente, donc sur ce que leur doit la situation présente. L’occasion est inespérée, en revanche, pour les anciens auxiliaires du capitalisme d’État de redorer leur blason, taché de manière malséante, en revenant faire la leçon au capitalisme libéral au nom des vertus régulatrices de l’État ! Critiquer le capitalisme et conserver le capital, au besoin en l’habillant de noms d’emprunt, le procédé est éprouvé et toujours d’actualité !

Rien ne se crée, rien ne se perd, on le voit, dans ce cercle de connivence marqué par l’appartenance à ce « socialisme des intellectuels » qui définit les fonctions et les rôles des critiques et de la critique. Ce qui explique que toutes les figures du tiers-mondisme resurgissent à un moment ou à un autre et d’une manière ou d’une autre dans la nouvelle configuration « sociologique », avec transfert des luttes révolutionnaires, et de la rhétorique qui l’accompagne, sur les nouveaux visages de la feinte-dissidence. « Ce dédoublement historique nous éclaire sans doute sur la raison qui pousse tant d’intellectuels à se replier dans ce sanctuaire du “ gauchisme ”. Dans son ombre protectrice, ils peuvent continuer à remplir sans dommage leur double fonction : participer pleinement au système, et faire prospérer leur capital universitaire tout en conservant l’illusion d’une rupture radicale avec l’institution [4]. » - après être passés par toutes les bornes milliaires de la régression. Du col Mao au col Diplo, comme on pourrait dire à propos de Guy Scarpetta !

La génération de ces philosophes-yahoos a su par le passé « donner à la-chose-qui-n’est-pas » le nom approprié à leur besoin, dictature du prolétariat ou socialisme au choix, et amener les naïfs « à croire qu’une chose est noire quand elle est blanche et qu’une autre est courte quand elle est longue [5] ». Pis encore, ils étaient tenus, dès le lendemain, si tel était le bon plaisir du Parti unique, d’enjoindre à leurs dupes de croire l’inverse de ce qu’ils enseignaient la veille. Si bien que c’est le langage même et la raison qu’ils ont mis à la torture pour leur arracher les aveux du jour.

Et il importe peu, en l’occurrence, de savoir quand ils sont revenus de leurs errements, ce qu’ils ne sont d’ailleurs jamais las de nous apprendre. Tous partent du même point de tromperie, et cet engagement originel a imprimé sa marque indélébile sur leur esprit et vicié leur parole, même quand elle pouvait avoir une certaine résonance révolutionnaire. Et les effets pervers ne s’en effacent pas avec le temps, car pour distinguer le vrai du faux, encore faut-il, comme l’affirme Spinoza, ne pas avoir corrompu « ce qui est sain par ce qui est gâté ».

Paradoxalement, là se trouve la raison pour laquelle ces fleurons de l’intelligentsia ont pu traverser sans dommage l’histoire. Alors que leurs noms restent associés, malgré qu’ils en aient, à la plus évidente des mystifications idéologiques, le fait d’avoir pu confondre le blanc et le noir, et stigmatisé ceux qui refusaient de les suivre, ne paraît pas avoir marqué plus que cela l’esprit de leurs contemporains et pairs. En revanche, qu’ils aient finalement réussi à distinguer l’un de l’autre passe pour un grand moment de la conscience universelle, alors que ceux qui ne s’y sont jamais trompés ont rarement voix au chapitre. Ils n’ont pas leur place dans un milieu où la falsification des étiquettes est d’utilité publique.

L’autre voix de l’histoire

Karl Kraus pensait naïvement qu’on ne peut « danser à deux noces de sang à la fois ». Comment aurait-il pu prévoir à quelles métamorphoses de l’anti-impérialisme il serait donné d’assister avant et après la chute de l’URSS - et le ballet continue aujourd’hui avec d’autres noms et sous d’autres formes. Il parlait des « critères terrestres de la morale et de la raison que Hitler et Staline ont certes pu déformer, mais non pas supprimer [6] ». Assurément ! Mais qui a recueilli cet héritage, des mains de Staline au départ, de celles de Mao, de Hô Chi Minh, de Castro et d’autres ensuite, pour procéder à la déformation des critères du communisme et de l’anarchisme, en y adjoignant le qualificatif approprié, de manière à rendre méconnaissables toutes les valeurs d’émancipation humaine portées par ces mouvements ?

Dans un de ces trop rares textes qui mettent à vif un point névralgique de la pensée, et nous ramènent à une échelle de valeurs que nul n’a pu ignorer sans acquiescer peu ou prou à la « dégradation de l’homme », André Breton appelait Paul Eluard, vieil ami devenu stalinien à part entière, à ce « respect et ce sens de la voix humaine jusque dans l’intonation ». Un de leurs anciens défenseurs n’était-il pas passé aux « aveux » dans un de ces « procès » dont Moscou avait donné le ton ? Il n’existe, à notre connaissance, aucun texte, aucun témoignage des « ex » qui fasse entendre une telle inflexion. Et si les récits, analyses et explications à visée sociologique ou historique abondent sous leur plume, rien apparemment n’évoque un quelconque trouble devant cette « dégradation de l’homme » à laquelle ils ont contribué, ne fût-ce que par leur silence.

C’est en cela que leur histoire est riche d’un enseignement sans équivalent : il faut pour comprendre le sens de la contre-révolution qu’ils mirent en musique interroger cette amnésie et la faire parler. Elle nous renseigne sur les raisons de cette réhabilitation rampante à laquelle on assiste aujourd’hui. Répétons-le une fois encore. Il reste à établir une anthologie des textes et prises de position que ces idéologues ont laissés dans l’histoire, et à les rapporter aux événements qui ont marqué le siècle comme aux valeurs qu’ils ont délibérément piétinées. Il n’est pour cela que de consulter L’Humanité, le quotidien de la contre-révolution permanente, qui grâce à son expérience possède un flair infaillible pour reconnaître les siens. Un des plus purs produits de ce passé, le camarade d’honneur Alain Badiou, n’a-t-il pas été invité voilà peu en grande pompe à venir y exposer ses « théories » ?

L’anarchisme s’est fait entendre dans le temps en donnant une dimension éthique à la révolte sociale, et il a marqué la différence avec d’autres « ismes » en opposant une échelle de valeurs irréductibles au déterminisme sociologique d’une certaine interprétation de l’histoire, à sa vénération du fait accompli au nom de la classe ouvrière. Karl Korsch ne dit pas autre chose quand, sur la fin de sa vie, il se tourne vers l’œuvre des anarchistes, mais en faisant appel aux lumières d’un philosophe français qui avait influencé Kropotkine, auteur de L’Éthique.

Transformer le monde et changer la vie - c’est encore la formule forgée par Breton qui rend compte avec le plus d’éclat de ce que représente indubitablement l’esprit libertaire, à condition qu’une classe révolutionnaire scelle dans la pratique cette unité. Et c’est en cela aussi que des paroles aussi différentes que celles de Panaït Istrati ou de William Morris, de Percy B. Shelley ou de Georg Büchner peuvent entrer en résonance et, pour peu qu’on sache en saisir l’intonation, réintroduire dans notre histoire les « critères terrestres de la morale et de la raison ».

Louis Janover


Ce texte prolonge l’article paru dans Le Monde libertaire (4-10 octobre 2007), « Les habits neufs de la feinte-dissidence ». Et il condense en quelque sorte l’argument de notre prochain essai : S’il est encore minuit dans le siècle, à paraître en mars 2009 aux Éditions de La Nuit. Sur les mêmes thèmes, on peut se reporter également à nos ouvrages : Les Dissidents du monde occidental. Critique de l’idéologie antitotalitaire, Paris, Spartacus, 1991. - La Démocratie comme science-fiction de la politique (2007) ; et, pour qui veut comprendre comment l’avant-garde a été mise au pas et pourquoi le subversif-conforme est devenu notre horizon indépassable, à notre Visite au musée des arts derniers (Arles, Éditions de La Nuit, 2008). Car s’il est vrai, comme le pensaient les surréalistes, que l’œil existe à l’état sauvage, il n’existe désormais qu’à l’état domestiqué. Comment l’avant-garde est-elle arrivée à cette fin, c’est ce que cette Visite des hauts lieux de la culture subversive nous apprend. (L.J.)

[1] L. Janover, « La non-pensée Cohn-Bendit », Le Monde libertaire, 14-20 janvier 1999. Texte repris dans l’anthologie des articles du Monde libertaire parue à l’occasion de ses cinquante ans d’existence.

[2] Sur le rôle du Monde diplomatique, pionnier de la rétrocritique, voir Thermidor mon amour, Paris, Paris-Méditerranée, 2000, et La Démocratie comme science-fiction de la politique, Arles, Sulliver, 2007.

[3] Voir, exemple parmi tant d’autres, sous le titre général : « Les recherches théoriques du parti communiste », l’interview parue dans Le Monde du 24 janvier 1975, « Lucien Sève : “ Un des terrains de la lutte des classes ” ». L’auteur ne manque pas de souligner d’entrée : « Tout aussi important à nos yeux est le travail politique, l’intervention dans l’actualité. » Inutile aujourd’hui d’en souligner le sens et les conséquences !

[4] L. Janover, La Démocratie comme science-fiction de la politique, op. cit., p. 71. Voir également Thermidor mon amour, « Le passé en boucle », op. cit., p. 61, 123-143.

[5] Jonathan Swift, Voyages de Gulliver, ch. IV, Voyage chez les Houyhnhnms.

[6] Karl Kraus, cité par Maximilien Rubel, « Karl Kraus », in Front noir, n° 7-8, février 1965.